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Errico Malatesta : Une belle figure de l’anarchisme
Illustration : Kontrapatria
dimanche 31 août 2025, par (CC by-nc-sa)
Le Libertaire du 5 août 1932 consacra deux articles, en première page, à la mort de Errico Malatesta. Nous vous livrons en totalité la biographie que Charles Frigerio [1] rédigea à cette occasion.
Le mouvement anarchiste — et en particulier celui italien — vient de subir une perte cruelle. Errico Malatesta, le vieux et vénéré militant, est mort à Rome vendredi dernier 22 juillet, à midi, à la suite d’une crise de bronchite qui se prolongeait depuis plusieurs mois déjà. Il avait 78 ans.
Les lecteurs du Libertaire connaissent les écrits de ce théoricien et agitateur infatigable de l’idéal anarchiste, dont la logique merveilleuse et la clarté de l’expression s’unissaient à une rare sincérité des sentiments.
Tracer la biographie de cet homme exceptionnel ne peut être l’œuvre d’une rapide notice nécrologique. Les manifestations de son activité de propagandiste libertaire et d’agitateur révolutionnaire s’identifient avec l’histoire du mouvement d’émancipation sociale de plus d’un demi-siècle. Car Malatesta entra tout jeune encore dans la lutte lorsqu’il étudiait la médecine à l’Université de Naples, son pays natal (il était né en 1853 [le 14 décembre] à Santa Maria Capua Vetere, en province de Caserte). A l’âge de 18 ans, il se signale déjà par son activité dans les milieux ouvriers révolutionnaires de Naples, influencés par la propagande antiautoritaire de Bakounine, au sein de la Première Internationale. Il collabore, avec Tucci, Cafiero, Friscia et d’autres au journal La Campana (La Cloche), où les jeunes expriment leurs impatiences et leur enthousiasme pour une transformation sociale profonde et radicale, au grand effarement des esprits timorés et routiniers de la démocratie de façade. Condamné et contraint à abandonner ses études, il s’exile en Suisse et y fait la connaissance personnelle du géant de la pensée et de l’action anarchistes, Michel Bakounine, dont les sympathies lui sont tout de suite acquises et qui ne manque pas d’exercer sur le jeune révolutionnaire napolitain, à l’intelligence ouverte et souple, son charme profond.
Dès lors, son sort est jeté. Il dévouera toute son énergie et son enthousiasme juvénile, qui ne l’a point abandonné, jusque dans les dernières années de son existence, toutes les ressources de son esprit éminemment logique, concis et persuasif, à la propagande et à l’agitation des principes du communisme anarchiste. Il ne se contente pas d’écrire. C’est surtout par la parole : par les conférences, dans les congrès, dans les réunions et les conversations privées que s’exerce son activité inlassable de propagandiste. Rentré en Italie, Malatesta participe aux tentatives insurrectionnelles des Pouilles (1874), puis du Bénévent (1877), cette dernière — réalisant une forme typiquement antiautoritaire de coup de main révolutionnaire — en compagnie de Cafiero, de Krawtchinsky (Stepniak), et d’autres téméraires, constitués en bande armée. Au procès qui suivit cette tentative [août 1875], Malatesta, par la force de son argumentation, gagne aux idées anarchistes son avocat défenseur et compatriote Saverio Merlino, juriste de mérite, mort il y a deux ans lui aussi à Rome.
Malatesta renonce à l’héritage qui lui échoit et s’expatrie à nouveau [1878], et depuis ce moment il passe d’un pays à l’autre, fondant et rédigeant des journaux, organisant des groupes de propagande et d’action, traqué bientôt par la police, souvent l’objet de mesures d’expulsion et d’emprisonnement, en Égypte, en Suisse, en France, en Belgique, en Angleterre, dans les deux Amériques ; sans compter l’Espagne où il participe activement à la propagande et à l’action, notamment lors des événements de Cadix et de Xérès ; et faisant des apparitions plus ou moins longues en Italie, pour y organiser de nouvelles tentatives révolutionnaires à caractère social, dont la dernière et la plus importante, celle dite de la « semaine rouge » en 1914, peu avant la guerre mondiale.
Le militant internationaliste
La plus grande partie de la seconde moitié de son existence aventureuse s’est passée en exil à Londres, où il constituait, avant et peu après la guerre, aux côtés de Louise Michel, de Kropotkine, de Tcherkesoff, l’une des personnalités les plus en vue du mouvement anarchiste international, réfugiées dans cette métropole. Il y fut à quatre reprises, toujours à la suite des persécutions et recherches des polices continentales. Aux États-Unis, il publie La Questione sociale, hebdomadaire communiste-anarchiste ; à Ancône, L’Agitazione, puis Volontà ; plus tard, à Rome, la revue Pensiero e Volontà ; et un peu partout des feuilles volantes, des manifestes, des appels, des brochures, tous inspirés aux idées du communisme libertaire et à l’esprit de révolte contre l’autorité gouvernementale et l’oppression capitaliste. Parmi ses brochures, dont l’ensemble représente son œuvre la plus organique, il y a lieu de rappeler : Entre paysans, Au Café, En temps d’élections, L’Anarchie, dans lesquelles, principalement sous la forme de dialogues qui lui était plus familière, il a condensé sa pensée, et qui ont eu une énorme diffusion, ayant été traduites dans plusieurs langues.
Après la guerre, envers laquelle il s’était dès le début élevé en adversaire irréductible, il parvient en 1920, en dépit des efforts des polices anglaise et italienne, à rentrer en Italie qu’il ne quittera plus. Il y dirige, à Milan puis à Rome, le quotidien anarchiste Umanità Nova (L’Humanité nouvelle), participe au mouvement de l’occupation des usines et à toute l’agitation révolutionnaire de cette époque mouvementée qui aurait pu aboutir à une tentative sérieuse d’émancipation sociale sans le sabotage des politiciens de gauche et des éléments timorés du mouvement ouvrier italien. Arrêté sous le gouvernement « démocratique » de Nitti, il passe de longs mois en prison, fait, étant alors presque septuagénaire, la grève de la faim avec ses deux coïnculpés, Borghi et Quaglino, pour contraindre les autorités judiciaires à clore l’instruction et à fixer la date du procès, et est enfin acquitté fin juillet 1921, après une émouvante défense devant ses juges, l’accusation de complot ne pouvant être soutenue par l’accusation publique.
Mais, encouragée par la veulerie ou le manque de confiance et d’esprit de décision des chefs de file du prolétariat, la réaction a déjà pris pied. Des journées sombres se préparent pour les travailleurs italiens. Le siège du journal est saccagé par les hordes fascistes, qui un an plus tard s’empareront officiellement du pouvoir avec l’aide de tous les éléments rétrogrades. Umanità Nova est transféré à Rome, mais ne tardera pas à être complètement supprimé.
Après la catastrophe, Malatesta vit ses dernières années, désabusé peut-être mais non point découragé (ses lettres pleines d’optimisme d’il y a peu de temps le prouvent), à Rome, prisonnier chez lui, ou pour mieux dire otage du fascisme. On n’ose pas le déporter, à cause de son grand âge, laisse-t-on croire, en réalité parce que le sinistre gredin qui fait de sa volonté ou de son caprice la loi du pays craint moralement cet homme, ce caractère qui n’a pas fléchi et dont il a subi en son temps l’ascendant. Quiconque veut approcher Malatesta est immédiatement appréhendé et fouillé, sa correspondance est soigneusement passée à la censure, et chacun de ses pas hors de chez lui est minutieusement contrôlé par une nuée d’agents chargés de sa surveillance. C’est dans ces conditions et dans cette atmosphère d’oppression insupportable que s’est terminée la carrière bien remplie de notre inoubliable camarade.
Que le souvenir de sa fidélité à l’idéal révolutionnaire, de sa droiture jamais démentie, et surtout de sa grande bonté et indulgence pour tous les êtres humains, qui fut un des traits essentiels et de plus, véritablement anarchistes, de sa nature noble et généreuse, que ce souvenir rayonne en nous tous, et surtout chez les jeunes camarades, et puisse nous éclairer dans la lutte ardue pour la conquête de la liberté dans le monde.
Malatesta et l’internationalisme |
[1] Carlo Frigerio collabora à la revue bimensuelle Pensiero e Volontà, créée le 1er janvier 1924 et dirigée par Malatesta à Rome. Autres collaborateurs : Garnie, Berneri, Luigi Fabbri, Carlo Molaschi. La revue, bien que souvent censurée, paraîtra jusqu’en 1926 ; les lois d’exception qui achèvent alors d’asseoir la dictature mussolinienne la feront taire.