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Práxedis G. Guerrero (28 août 1882 - 30 décembre 1910)

Par Maurice Colombo

CC by-nc-sa

Cet article est extrait de « Ricardo Flores Magón », revue « Itinéraire - Une vie, une pensée » n° 9-10 (1992) [PDF].


Organisateur, propagandiste et agitateur sans pareil, ce « général » anarchiste est l’un des martyrs de la Révolution mexicaine. Courage, témérité, flamboiement... rien ne manque pour en faire un héros.


Du 4 au 19 novembre 1935 une série de manifestations commémoratives eurent lieu dans l’État mexicain de Chihuahua. Pendant seize jours un ex-capitaine et un ex-lieutenant racontèrent la vie d’un général mort environ vingt-cinq ans auparavant dans le village de Janos. Qui était cet illustre disparu, général à titre pos­thume, héros national ? Il s’agissait de l’anarchiste Práxedis G. Guerrero mort durant la prise de Janos, un des épisodes de la révolution que le Mexique connut vers la fin de 1910. De cette révolution, désormais institu­tionalisée en 1935 (et même avant à vrai dire !), l’État mexicain en avait récupéré les révolutionnaires authen­tiques. Ainsi Práxedis Guerrero, comme Ricardo Flores Magón et tant d’autres qui luttèrent non seulement contre la tyrannie et l’injustice, mais aussi contre l’essence même de l’État, sont aujourd’hui considérés au Mexique comme des héros nationaux. Les dépouilles de certains d’entre eux reposent dans le Mausolée des patriotes illustres situé dans la ville de Mexico. Práxedis Guerrero aurait été le premier à se révolter contre de tels honneurs et titres, lui qui vécut et mourut en anarchiste.

Práxedis Guerrero est né en 1882 dans une famille fortunée de Los Altos de Ibarra. Il a abandonné sa position privilégiée très tôt et choisi une vie d’exil aux États-Unis, travaillant comme ma­nœuvre avec son ami d’en­fance et compagnon d’idéal, Francisco Manrique (ils avaient fréquenté la même école primaire), qu’il vit mourir dans une ten­tative insurrectionnelle.

L’adhésion de Guerrero à l’anar­chisme est antérieure à sa ren­contre [1] avec les frères Magón. Il est exclu donc, comme certains l’ont sou­tenu [2], qu’il découvre les idées anar­chistes au contact de Ricardo. D’autres ont affirmé que Práxedis n’a jamais eu le temps d’approfondir les doctrines anarchistes, ni au Mexique ni aux États-Unis. Nous allons voir que de telles affirmations sont exagérées. Déjà, lors de son ado­lescence, Práxedis se révolte contre l’éducation catholique qui lui est imposée par sa famille. Il s’intéresse au protestantisme et même au spiri­tisme. Sans jamais y adhérer, mais par intérêt culturel, entretenant ainsi des contacts avec des personnes de religions différentes.

En 1903, il lit les journaux mago­nistes (Regeneración et El Hijo del Ahuizote) et découvre l’anarchisme en étudiant les œuvres de Tolstoï, Bakou­nine et Kropotkine. L’influence de ces lectures est immédiate puisqu’en avril 1903 il renonce à une brillante car­rière militaire entamée en novembre 1901, à l’âge de 19 ans, avec le grade de sous-lieutenant de cavalerie. Il abandonne également tous ses privi­lèges de classe. Le 25 septembre 1904, il émigre aux États-Unis avec Francisco Manrique. Les activités de propagande de Guerrero entre sep­tembre 1904 et juin 1907, date à laquelle commence sa collaboration à l’hebdomadaire Revolución de Los Angeles, n’ont pas encore été bien éclaircies. Il semble qu’il ait collaboré à Alba Roja [3] de San Francisco en 1905 et fondé un journal révolutionnaire en Arizona [4]

Quand il adhère à la Junte organi­sationnelle du Parti libéral mexicain en mai 1906, il a déjà à son actif une expérience de propagandiste. Pour cela, et aussi du point de vue idéolo­gique, il acquiert immédiatement la confiance de Magón. Par ses articles
postérieurs à cette époque, on s’aper­çoit très bien qu’il connaît parfaitement les théories de Bakounine, Kropotkine, Reclus et Tolstoï, sans oublier son adhésion aux principes de l’Ecole moderne de Francisco Ferrer. C’est sans doute sous l’influence de Tolstoï qu’il devient végétarien. Durant une visite en 1909 (il est chargé d’une mission clandestine au Mexique), il distribue des livres anar­chistes aux membres de sa famille afin qu’ils comprennent ses idées et motivations. Au Mexique, il collabore à Evolución Social [5], puis fonde Punta Rojo [6] et, le 3 septembre 1910, devient corédacteur de Regeneración.

Organisateur, propagandiste et agitateur

De 1906 à 1910, liant la pratique à la théorie, de nombreuses insurrec­tions armées fomentées par le Parti libéral mexicain eurent lieu. Suite à la cruelle répression de la grève de Cananea de juillet 1906, la Junte estima que la situation était propice pour débuter une série de mouve­ments insurrectionnels à partir de la mi-septembre. Les groupes libéraux de résistance reçoivent des États-Unis le texte d’une proclamation et l’ins­truction de la rendre publique au début de l’insurrection. En voici un extrait : Nous nous révoltons contre la dictature de Porfirio Díaz et nous ne déposerons les armes que nous avons prises pour des motifs valables, en accord avec le Parti libéral mexi­cain, que lorsque nous aurons fait triompher le manifeste promulgué le 1er juillet de cette année par la Junte organisationnelle du PLM. [...]

Mais ces mouvements, qui eurent lieu à Jiménez dans l’État de Coahuila, à Acayucan, Veracruz, à Camargo dans l’État de Tamaulipas, furent mis en échec par le gouverneur Enrique Creel. Celui-ci organisa des arrestations préventives, des intimidations, la censure de la correspon­dance, etc. Suite aux informations d’un indicateur, de nombreux conspi­rateurs furent arrêtés et la sur­veillance aux frontières renforcée. Les arrestations se firent même au Texas où certains membres de la Junte seront capturés. Parmi eux son secré­taire, Antonio I. Villareal, tandis que le vice-président Juan Sarabia est arrêté et incarcéré à Ciudad Juarez.

La présence de membres importants de la Junte est signalée soit à El Paso, soit à Ciudad Juarez, mais quant est-­il de Práxedis Guerrero ? Il n’y a pas eu jusqu’à ce jour de témoignage prou­vant sa participation aux événements. Du côté mexicain, pourtant, son nom est mentionné dans un rapport de Arturo M. Elias au consul du Mexique à El Paso en date du 12 juillet 1908, qui signale son active conspiration. De toute façon, il est probable que de sep­tembre 1906 à juin 1907 Práxedis Guerrero a accompli des missions délicates à l’intérieur du pays. Les mouvements de 1908 sont, en partie, organisés par lui et sa présence sur le champ de bataille est reconnue.

La date du déclenchement de l’insurrection est fixée au 25 juin 1908, mais des arrestations ont lieu dès le 19 au Texas et à l’intérieur du Mexique. La police mexicaine, ayant intercepté certains communiqués clandestins, envoya un sosie de Antonio I. Villareal inspecter les groupes révolutionnaires, ceux-ci lui confièrent leurs plans d’attaque. Les arrestations furent donc effectuées avant l’insurrection. Le 24 juin, une importante quantité d’armes est sai­sie dans tout le pays, des révolutionnaires sont fusillés et plusieurs cen­taines arrêtés. C’est à ce moment qu’intervient Guerrero pour tenter de sauver la situation ; bien que dispo­sant de forces minimes et d’un arme­ment réduit, il se lance en campagne pour écraser l’ennemi tout en sachant qu’il ne pourra mener qu’une lutte symbolique. Les groupes organisés par Práxedis Guerrero en territoire américain attaquent presque simultanément à Viesca (État de Coahuila) le 25 juin, à Las Vacas (État de Chihuahua) le 26 juin et à Palomas (État de Chihuahua) le 1er juillet.

Ne respectant pas les conseils de la Junte, il semble que Guerrero ait abandonné sans autorisation le quar­tier général révolution­naire de Los Angeles pour se rendre sur le champ de bataille. Qu’il eut le pressen­timent de sa mort ou tout simplement par précaution, juste avant de partir il distri­bue les livres qui lui étaient si chers aux enfants de Librado Rivera et confie ses manuscrits à Ethel Duffy Turner. Quoi qu’il en soit, Guerrero traverse la frontière le 19 décembre 1910, après avoir annoncé ses inten­tions et ses plans aux révolution­naires du sud. Dans une lettre au délégué spécial des groupes libéraux de l’État de Veracruz, datée du 13 décembre, il l’avertissait : Bientôt je commencerai la campagne dans le nord ; peut-être, lorsque vous recevrez cette lettre, je serai déjà sur le champ de bataille. Faites ce que vous pouvez dans le sud, tandis que j’incendierai la frontière pour donner l’occasion et les moyens aux groupes de l’intérieur de se lancer dans la lutte. Faisons savoir, par tous les moyens possibles, que nous nous soulevons pour soutenir le manifeste du Parti libéral, et cher­chons à attirer tous les madéristes de bonne foi, en les convainquant de l’absurdité de lutter pour des person­nalités, alors qu’ils pourraient se manifester comme de vrais liber­taires.

Son ultime expédition révolutionnaire

Arrivé à El Paso, Guerrero orga­nise un groupe de vingt-deux parti­sans ayant tous participé aux mouvements des années passées et, ensemble, ils pénètrent en territoire mexicain. Leurs plans étaient de conquérir les villages de la région frontalière, de désarmer la police fédé­rale, de détruire des objectifs straté­giques, de faire des conférences sur la révolution et de préparer une attaque sur Chihuahua. A Sapeyó (à 40 km au sud de Ciudad Juarez), ils s’emparent de la station de chemin de fer le 23 décembre, et réquisitionnent un train en désarmant l’escorte militaire. Ils se dirigent ensuite vers le sud en dyna­mitant les ponts pour éviter d’être poursuivis par les forces gouverne­mentales. Avant d’interrompre les lignes de communications, Guerrero télégraphiait aux compagnons de la Junte à Los Angeles. Le traitement réservé aux voyageurs du train et aux gens rencontrés en chemin fut d’une
grande courtoisie et les journaux de l’époque l’atteste. Ce comportement n’était pas surprenant puisque les libéraux en avaient reçu consigne dans un document précis envoyé à tous les groupes de partisans. Ce document, « Instructions générales aux révolutionnaires », en douze points, était signé par Práxedis Guerrero et fut publié intégralement dans Rege­neración du 3 janvier 1911.

Prisciliano Silva.

Partis de Sapeyó, ils arrivèrent à Guzman où des vivres et une cinquan­taine de chevaux les attendaient. Le 24 décembre, ils allèrent jusqu’à El Sabinal où les rejoignirent vingt-cinq autres partisans libéraux. La journée fut consacrée à mettre au point les plans d’attaque et la ville de Guzman fut choisie pour quartier général. D’autres ponts furent dynamités afin d’isoler la ville. Les volontaires se divisèrent en deux colonnes : une trentaine sous le commandement de Guerrero et les autres sous celui de Prisciliano Silva. Avant de se séparer, ils choisirent collectivement le dra­peau rouge comme emblème et le mot d’ordre : « Tierra y Libertad ».

Le 27, Guerrero et ses partisans occupent Corralitos, ils commencent par détruire les lignes téléphoniques, télégraphiques et ferroviaires pour isoler la ville de Casas Grandes avant l’attaque décisive. Le 28, Guerrero demande aux autorités de Casas Grandes de se rendre, mais celles-ci —disposant de troupes nombreuses et bien armées— refusent. Elles demandent cependant par une esta­fette des renforts au gouverneur. Les partisans distribuent des tracts à la population les informant que, d’un moment à l’autre, l’assaut sera donné à la ville et par conséquent de ne pas laisser les enfants dans les rues. Puis, dans un acte d’audace, Guerrero intima aux autorités de se rendre (malgré que les forces gouvernemen­tales étaient vingt fois supérieures). Ce qui arriva après ne fut jamais correctement mis en lumière. Le biographe de Guerrero (Eugenio Martinez Nuñez) soutient que les partisans renoncèrent à l’attaque et se replièrent sur d’autres objectifs. D’autres sources précisent, au contraire, que la ville fut conquise : les rebelles ont pris la ville de Casas Grandes, après l’avoir coupée de toutes communications télégraphiques et ferroviaires [7]

Le fait qu’en 1935 de grandioses commémorations posthumes se déroulèrent au nom du « général » Guerrero dans diverses localités du district de Galeana et de Casas Grandes démontre peut-être que le bluff de ce dernier avait réussi à faire partir les militaires, laissant ainsi la ville sans contrôle. Quoi qu’il en soit, Práxedis Guerrero et ses partisans entrèrent à Janos le 29 décembre au petit matin. Leonides Vázquez fut invité à négocier avec le maire qui signa la capitulation de la ville, mais demanda à pouvoir parler au chef des rebelles. Avec Práxedis Guerrero, le maire établit que la transmission des pouvoirs serait officielle le lendemain matin. Les partisans, satisfaits, igno­raient qu’en même temps les autorités municipales avaient réclamé et obtenu du renfort, tandis que les troupes de libération campaient aux abords de la ville. Les partisans, s’apercevant de la manœuvre, atta­quèrent à 22 h. A l’aube du 30 décembre, la ville étaient entre leurs mains, mais l’irréparable était arrivé pour Práxedis Guerrero, touché en plein crâne par une balle. Sur la date de sa mort, les historiens ne se sont jamais mis d’accord : pour certains ce fut le 29 et pour d’autres le 30. Il est probable qu’elle eut lieu aux pre­mières heures du 30 décembre 1910. Après la mort de Guerrero, la révolu­tion n’était pas terminée. Leonides Vázquez prit le commandement des insurgés et continua la lutte jusqu’à la libération de l’État de Chihuahua. L’envoyé spécial du New York Herald à Chihuahua écrivait en février 1911 : Dans l’État de Chihuahua, parmi les révolutionnaires, la moitié est favo­rable à Flores Magón, et ceux qui ont pris les armes l’ont fait lorsque Magón les a assurés qu’en cas de triomphe il y aurait des élections libres et hon­nêtes. Alors les amis de Flores Magón auront l’occasion de voter pour lui.

Avec la disparition de Guerrero se conclut la phase insurrectionnelle et débute celle plus précisément anar­chiste de la révolution sociale, avec la conquête de Mexicali (Basse-Califor­nie) le 29 janvier 1911. L’exemple et le sacrifice de Guerrero ne fut pas vain. Le Mexique était désormais « enflam­mé » par le feu révolutionnaire et le dictateur prépara ses valises. Le 25 mai, Díaz partit pour Paris et Madero arriva. La révolution bourgeoise triomphait à la place de la révolution pour laquelle les libéraux et les anar­chistes avaient lutté [8]


Voir en ligne : Ricardo Flores Magón - revue « Itinéraire » n° 9-10 [PDF]





[1La première rencontre entre Práxedis Guerrero et Ricardo Flores Magón eut lieu le 9 novembre 1907 au parloir de la prison de Los Angeles où Magón était détenu.

[2Nicolás T. Bernal l’affirme dans une lettre du 3 septembre 1924 adressée à Diego Abad de Santillán qui fut le premier biographe de Magón.

[3D’après Alberto Morales Jiménez, « Práxedis G. Guerrero », in Hombres de la Revolución Mexicana.

[4Toujours d’après Alberto Morales Jiménez.

[5Il s’agit d’un hebdomadaire libéral dirigé par León Cárdenas Martínez et publié à Tohay, au Texas, en 1909.

[6Le n°1 de l’an 1 porte la date du 9 août 1909. C’est un hebdomadaire qui dura neuf mois.

[7El Pais (Mexico), le 1er janvier 1911.

[8Cet article est un résumé du livre Gli anarchici nella rivoluzione messicana : Práxedis G. Guerrero, de Pietro Ferrua, parut en juin 1976 aux éditions La Fiaccola, Ragusa, Italie.