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Miguel García Vivancos, Juan García Oliver, Louis Lecoin, Pierre Odéon, Francisco Ascaso et Buenaventura Durruti à Montjuïc (Barcelone) en mai 1931.

Louis Lecoin - En marge de l’organisation [03]

Par Sylvain Garel

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Dès le soulèvement du Général Franco, le 18 juillet 1936, Lecoin rejoint ses camarades. Les anarchistes français se sentent solidaires de la Fédération Anarchiste Ibérique (FAI) et de la Confédération Nationale du Travail (CNT) le puissant syndicat libertaire espagnol.

Je connais parfaitement l’Espagne, je n’ai point cessé de m’occuper de ce qui s’y passe depuis l’âge de vingt ans, depuis ma participation à la mémorable manifestation parisienne le jour de l’assassinat de Francisco Ferrer [1].

Lecoin doit attendre près de vingt ans pour participer, de nouveau, à la vie politique espagnole ; en 1927, après une longue et difficile campagne au sein du Comité pour le Droit d’Asile, il empêche l’extradition d’Ascaso, Durruti et Jover, célèbres militants libertaires espagnols. Un séjour à Barcelone, au lendemain de la proclamation de la République le 14 avril 1931, renforce sa fascination pour ce pays. il y voit 100 000 personnes défiler derrière les banderoles noires et rouges de la CNT-FAI. Ses comptes rendus au Libertaire sont enthousiastes [2].

Le 31 juillet 1936 le Libertaire titre sur sa première page : La révolution espagnole, c’est la nôtre ! [3]. Immédiatement les anarchistes français de toutes tendances créent un « comité anarcho-syndicaliste pour la défense et la libération du prolétariat espagnol ». En septembre 1936 une centaine de militants français forment la centurie Sébastien Faure et partent en Espagne se battre au sein de la colonne Durruti. En octobre l’Union Anarchiste charge Lecoin et quelques militants de fonder le Comité pour l’Espagne Libre (CEL).

Le soutien du CEL à l’Espagne ouvrière est à la fois politique et matériel. Le CEL multiplie les meetings et les manifestations de solidarité regroupant des personnalités de toutes tendances. Toute cette agitation a pour but principal, d’amener le gouvernement du Front Populaire à envoyer de l’équipement et des armes aux républicains espagnols. N’étant pas entendu, le CEL expédie lui-même du matériel.

Trois et parfois cinq camions de quatre à cinq tonnes sont convoyés chaque semaine par deux militants jusqu’à Barcelone. A l’intérieur, du linge, des médicaments, de la nourriture, mais aussi, dissimulées, des armes et des munitions. Nicolas Faucier se souvient : [...] Je nous revois à cette époque dans l’armurerie Flobert située vers le boulevard Saint-Michel, traitant d’achat d’armes et de munitions (achetées avec l’argent des souscriptions reçues) et des moyens de les acheminer à leurs destinataires. D’autre part, nous orientions les délégués espagnols en quête des mêmes achats, et nous avions rue de Crussol [4] un dépôt d’armes souvent renouvelées et transportées par nos camions aux combattants espagnols [5].

De plus, le CEL recueille 300 orphelins espagnols, évacués principalement de Barcelone et de Madrid, dans la colonie Ascaso-Durruti, située à Lima près de la frontière française.

En juin 1937, la CNT et l’Union Générale des Travailleurs (UGT) la centrale syndicale socialiste, décident de créer Solidarité Internationale Antifasciste (SIA). Par cette alliance, les anarchistes et les socialistes espagnols réagissent contre les groupes d’entraide sectaires, en particulier ceux contrôlés par les communistes. Début novembre, l’UA charge Lecoin et Faucier de transformer le CEL en section française de SIA. Ils présentent ainsi la nouvelle organisation : Solidarité Internationale Antifasciste est faite pour porter secours aux victimes du fascisme mondial, mais tant que les événements d’Espagne seront ce qu’ils sont... Solidarité Internationale Antifasciste se consacrera exclusivement à la défense de l’Espagne Ouvrière [6].

SIA connaît un important succès. Son premier meeting, en décembre 1937, réunit 10 000 personnes, un tract tiré à 60 000 exemplaires est immédiatement épuisé. Quelques mois après sa fondation SIA revendique 30 000 membres répartis en 25 sections [7]. Même si ces chiffres sont artificiellement gonflés pour les besoins de la propagande (Jean Maitron parle de 15 000 membres [8]), il est indéniable qu’en se transformant le mouvement de solidarité à l’Espagne anti-franquiste s’est considérablement renforcé. Pendant près d’un an SIA publie un bulletin de deux pages (l’une en français, l’autre en espagnol) à l’intérieur du Libertaire. Lecoin, secrétaire de SIA, trouve que le journal de l’U.A. n’a pas assez d’audience et lance un hebdomadaire SIA le 10 novembre 1938. Écrit en trois langues (français, espagnol, italien), le journal possède 55 000 abonnés en février 1939. Les responsables de I’UA, par peur de la concurrence, s’opposent à la création de SIA. Au contraire le nouveau titre touche un public plus large et draine de nouveaux lecteurs pour le Libertaire.

Pendant la guerre d’Espagne une polémique se développe au sujet du type de soutien à apporter à la CNT-FAI. L’Union Anarchiste apporte une aide inconditionnelle aux anarchistes espagnols, par contre, d’autres groupes libertaires moins importants numériquement, critiquent certaines des attitudes de la direction de la CNT-FAI. En particulier l’appui du syndicat libertaire espagnol au gouvernement républicain. Quant à l’action de solidarité de SIA à l’égard des combattants espagnols, elle se situait au-dessus des querelles qui agitaient notre mouvement pour ou contre la collaboration gouvernementale. Nous considérions que, quelles que soient les erreurs commises par certaines leaders (et nous ne manquions pas de leur exprimer nos craintes, mais cela d’homme à homme, soit lorsque nous les sollicitions pour participer à nos meetings ou à l’occasion de visites à Barcelone), nous compromettrions notre effort en portant des critiques, ou des accusations publiques contre des camarades acculés à la lutte contre les franquistes et poignardés dans le dos. Et cela n’était, certes pas du goût des purs de notre mouvement, assez rares malgré tout, et qui ne nous ménageaient pas leurs blâmes [9].

L’année 1939 fait date dans l’histoire du mouvement libertaire. L’effondrement des anarchistes espagnols en mars et le début de la seconde guerre mondiale en septembre anéantissent le mouvement libertaire. La guerre, les anarchistes la sentent venir depuis longtemps, mais ils sont conscients que leurs faibles forces ne peuvent empêcher qu’éclatent les hostilités. En avril 1938, à la demande de l’UA, Lecoin et Faucier créent le « Centre Syndical d’Action Contre la Guerre ». Les meetings qu’ils organisent n’ont pas le succès escompté. La guerre arrive, Le Libertaire est censuré, puis les locaux de I’UA sont mis sous scellés. La plupart des anarchistes français optent pour une solution individuelle ; ils s’exilent, s’insoumettent ou rejoignent le front en espérant, sans trop y croire, un sursaut révolutionnaire. Seuls, Lecoin et Faucier tentent une action pacifiste. Dix jours après la déclaration de la guerre ils diffusent à 100 000 exemplaires un tract intitulé « Paix immédiate ». Lecoin et Faucier sont arrêtés, et l’on n’entend pratiquement plus parler du mouvement anarchiste français jusqu’à la Libération.





[1Liberté, janvier 1967.

[2 Le Libertaire, 8 et 15 mai 1931.

[3Le Libertaire, 31 juillet 1936.

[4Siège du Comité pour l’Espagne Libre, puis de SIA (au numéro 26).

[5Nicolas Faucier, correspondance personnelle.

[6Le Libertaire, 11 novembre 1937.

[7Cf. brochure : SIA son but, sa ligne de conduite, ses moyens d’action, ses réalisations (1937).

[8Jean Maitron, Le mouvement anarchiste en France, déjà cité.

[9Nicolas Faucier (ancien trésorier de SIA), correspondance personnelle.