Partage Noir

Accueil > Portraits > Louis Lecoin et le mouvement anarchiste > Louis Lecoin - Le franc-tireur [04]



Louis Lecoin - Le franc-tireur [04]

Par Sylvain Garel

Copyright

Dès le début de la campagne pour l’objection de conscience, des critiques s’élèvent quant au choix des personnalités patronnant le comité de « Secours aux Objecteurs de Conscience ». A côté de quelques anarchistes comme Bontemps ou Breton on y trouve Lanza del Vasto, l’abbé Pierre et le pasteur Roser. Cet éclectisme, s’il permet une action plus efficace, n’est pas du goût de tous les militants libertaires. Lecoin doit, dès le cinquième numéro de Liberté affirmer qu’il ne reniera pas ses idées pendant la campagne [1]. Dans le numéro sept, après avoir demandé aux malveillants et aux sceptiques de rester à l’écart, il explique dans un long article pourquoi il choisit de mener une action commune avec des croyants : Entre des chrétiens sincères et des anarchistes la différence, au fond, est-elle si importante ? Elle est plus insignifiante qu’on se l’imagine, elle n’existe même plus pour ainsi dire entre un athée et un croyant tous deux objecteurs de conscience, car allez donc — dans des temps où la paix est troublée — les différencier lorsqu’ils communient dans la même haine de la guerre.

Voilà pourquoi, moi anticlérical farouche, moi vieil anarchiste impénitent, j’ai pris l’initiative de cette campagne pour les objecteurs avec le même enthousiasme que s’il se fût agi de défendre des membres de ma famille philosophique [2]. Et les quelques lecteurs qui me reprochent la tolérance qui me permit de rassembler dans notre Comité de patronage des irréligieux et des religieux ont tort [3].

Dans le Monde Libertaire, excepté la reproduction sans commentaire d’une lettre de personnalités demandant à De Gaulle la libération des objecteurs [4], il faut attendre près d’un an avant d’y lire un article sur l’objection de conscience. Et c’est seulement lorsque la campagne rencontre un certain succès que commence, en novembre 1959, un large débat sur le problème. Faut-il ou non demander à l’État le droit de refuser de faire la guerre ? Au fil des mois les principaux leaders de la FA prennent position dans le Monde Libertaire. Il y a autant de partisans que d’adversaires à l’action Lecoin [5].

Par la suite, l’organe de la FA publie de temps en temps des informations sur la campagne pour les objecteurs mais n’y attache qu’un intérêt secondaire. Cette attitude, la FA la garde du début à la fin de la campagne. Excepté en juin 1962, lorsque Lecoin entame une grève de la faim pour arracher un statut en faveur des objecteurs. A ce moment la FA apporte un soutien inconditionnel à Lecoin, en collant des affiches, en participant aux manifestations et en prêtant son local. Desrozier, l’une des cinq personnes qui cesse de s’alimenter, en solidarité avec Lecoin, est membre de la FA. Pourtant, moins d’un an après, un militant réaffirme dans le Monde Libertaire son refus d’un statut pour les objecteurs de conscience et sa méfiance à l’égard des chrétiens qui soutiennent les pacifistes [6]. Cette opinion reflète celle d’une bonne partie de l’organisation qui pense que le statut est un projet bâtard et incomplet et la loi, votée en décembre 1963, un temple vide où les fidèles viennent faire leurs dévotions [7].

Alors pourquoi ce soutien en juin 1962 ? La question mérite d’être posée. Roland Biard dans son histoire du mouvement libertaire expose que L’absence de perspectives ne peut expliquer ce ralliement. Le mouvement anarchiste a-t-il été l’objet à cette époque d’un certain culte de la personnalité à l’égard de Lecoin. L’hypothèse n’est pas à exclure ! [8]. S’il est indéniable que Lecoin bénéficié du respect d’un bon nombre de militants, cela ne suffit pas à expliquer que l’aide de la FA se soit essentiellement limitée à la période de la grève de la faim. Deux autres facteurs interviennent. D’abord la répression qui, comme bien souvent, a resserré les liens au sein du mouvement libertaire en juin 1961 un meeting de soutien aux objecteurs de conscience est interdit par le Préfet de police ; aussitôt la FA expédie un télégramme de protestation. En mars 1962, le local du mouvement libertaire est plastiqué par l’OAS. Lecoin préside le meeting de solidarité. Il y prononce un vigoureux discours unitaire : la famille anarchiste n’est pas si nombreuse que nous puissions la laisser décimer, mutiler et ce soir nous avons le devoir de prendre entre nous un engagement formel : celui d’être étroitement solidaires les uns des autres [9].

Liberté envoie une importante somme d’argent pour la reconstruction du local. Quand débute la grève de la faim, trois mois après l’attentat, la situation est favorable à un soutien de la FA (d’ailleurs il n’est pas sûr que Lecoin, préparant minutieusement toutes ses actions, n’y ait pas pensé en prononçant son discours unitaire). Mais c’est surtout parce que, à ce moment, l’affaire prend une dimension considérable que la FA, ainsi que d’autres libertaires soutiennent Lecoin. En apparaissant, pour la première fois depuis 1939, sur le devant de l’actualité, les anarchistes espèrent relancer un mouvement en stagnation depuis plus de vingt ans. Et pour cela ils sont prêts à laisser de côté leurs critiques.





[1Liberté , 28 février 1958.

[2A ce moment sur 90 objecteurs emprisonnés, seuls deux ou trois sont athées. La plupart sont Témoins de Jéhovah.

[3Liberté, 14 mars 1958.

[4Le Monde Libertaire, août-septembre 1958.

[5Le Monde Libertaire, novembre 1959 à mars 1960.

[6Le Monde Libertaire, avril 1963.

[7Maurice Joyeux, La Rue, déjà cité p. 17.

[8Roland Biard, Histoire du mouvement anarchiste (1947-1975), Poitiers 1976, p. 149.

[9Liberté, avril 1962.