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Louis Lecoin - Le franc-tireur [05]

Par Sylvain Garel

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Le statut des objecteurs de conscience voté, Lecoin relance le Comité pour l’Espagne Libre en janvier 1964. Sur ce terrain il a naturellement le soutien de la FA. La présence dans le comité de Maurice Joyeux, l’un des animateurs de l’organisation libertaire, est révélatrice. Mais la FA s’engage assez mollement dans la campagne. Dans Liberté, Lecoin, poursuit ses appels en faveur d’anarchistes persécutés en France et dans le monde. En mai 1968 l’interdiction de séjour frappant Cohn-Bendit amène Lecoin à écrire l’un de ses plus violents articles intitulé : « Un mot à un salopard » : Monsieur Christian Fouchet, vous êtes un immonde gredin, bien digne de commander en chef aux CRS et d’occuper les fonctions de premier flic de France.

C’est votre mesure provocatrice et odieuse contre Daniel Cohn-Bendit — tout le monde le reconnaît, même Monsieur le député Terrenoire, membre actif de la majorité parlementaire — qui a donné lieu aux manifestations violentes du vendredi 24 mai et vous avez le culot de vous présenter à la radio comme un petit saint. Passe encore que vous tentiez de vous innocenter, mais que vous baviez sur autrui et que vous vous en preniez bravement aux anarchistes, nous ne pouvons le supporter.

Bas les pattes, Monsieur le ministre de l’Intérieur, devant mes camarades !

Je n’ai pas reçu le mandat de les défendre, ils n’ont d’ailleurs besoin de personne. Mais j’appartiens à leur maison, je suis des leurs depuis plus de soixante années, ce qui me donne le droit de vous crier, Monsieur Fouchet, que vous êtes un fieffé menteur, un vil calomniateur et que... et que les anarchistes vous emmerdent [1].

De tels « coups de gueule » Lecoin en a jusqu’à la fin de sa vie que ce soit en 1970, quand l’anarchiste italien Pinelli « tombe » du quatrième étage de la préfecture de police de Milan, ou en 1971 lors du procès de Burgos.

Le dernier combat de Lecoin, pour le désarmement, unilatéral, bien qu’il reprenne une idée de Sébastien Faure, laisse indifférent le mouvement libertaire. Exception faite pour la branche pacifiste de la FA qui milite aussi au sein de l’Union Pacifiste de France (UPF). Lecoin reste néanmoins en contact avec le mouvement et quelques mois avant la mort, doit présider un meeting organisé par la FA, pour le centenaire de la Commune ; malade il dût renoncer. Son état de santé l’empêche également de rédiger un livre présentant ses conceptions philosophiques et politiques.

Louis Lecoin est mort. C’est un chapitre de l’histoire de notre mouvement libertaire qui se termine [2]. Cette impression on la ressent à la lecture de la presse libertaire parue au lendemain de la disparition de Lecoin le 23 juin 1963. La consultation de quinze revues ou journaux anarchistes permet d’approfondir l’analyse des rapports et de l’influence de Lecoin sur les différentes branches du mouvement libertaire. Neuf d’entre eux consacrent un ou plusieurs articles à l’événement. Sur l’ensemble, seuls deux articles expriment quelques critiques sur l’action de Lecoin, tous les autres sont élogieux, pour ne pas dire dithyrambiques. On constate sans surprise, que la tendance plate-formiste (Guerre de Classe, Front Libertaire, Tribune Anarchiste-Communiste) ignore totalement la mort de Lecoin. Par contre, les synthésistes (Le Monde Libertaire, La Rue) y consacrent un ou plusieurs articles. Quant à la presse anarcho-syndicaliste, elle rend hommage à l’action syndicale de Lecoin [3].

Le 29 juin 1971 cinq cents personnes assistent aux obsèques de Lecoin au Père Lachaise. Autour de la famille, se pressent syndicalistes CFDT et FO, pacifistes et anarchistes français ou espagnols. On remarque les couronnes de la Fédération Anarchiste, de l’Union Pacifiste de France, du groupe Louise Michel, des Citoyens du Monde et du Canard Enchaîné. La présence de personnalités telles que Bernard Clavel, Eugène Deschamps, Yves Montand, Simone Signoret montre que Lecoin exerçait son influence au-delà du mouvement libertaire.





[1Liberté, juin 1968.

[2Maurice Joyeux, La Rue, déjà cité, p. 4.

[3Syndiqué depuis 1928 au syndicat des correcteurs CGT où il a eu de nombreuses responsabilités (Comité syndical, délégué aux congrès de la CGT en 31, 33 et 36).