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Louis Lecoin (avec Le Libertaire) entouré de militants de l’Union Anarchiste (Victor Méric, troisième en partant de la gauche) en 1921.

Louis Lecoin - Un militant exemplaire [06]

Par Sylvain Garel

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La libération de Lecoin coïncide avec plusieurs changements au sein du mouvement anarchiste : la création le 15 novembre de l’Union Anarchiste (UA) qui remplace la FCA, Le Libertaire passe de deux à quatre pages et, surtout, les anarchistes français commencent à critiquer la révolution russe. Jusqu’à cette époque les libertaires sont parmi les plus ardents défenseurs de la république des Soviets mais les informations qu’ils reçoivent peu à peu, leur font réaliser le fossé qui existe entre les réalisations de Lénine et Trotsky et l’établissement d’une société libertaire.

Lecoin adhère immédiatement à l’Union Anarchiste. Comme la plupart de ses compagnons il est devenu sans illusion sur la révolution bolchévique. Et quand Pierre Monatte, syndicaliste révolutionnaire, momentanément rallié au bolchévisme, lui propose de rejoindre la IIIe Internationale, il refuse. Pendant quelques années le Parti Communiste (PC) et l’UA font cause commune contre Poincaré, mais les divergences sont trop importantes et la rupture est consommée lorsque deux militants libertaires sont assassinés au cours d’un meeting du PC le 11 janvier 1924. A partir de cette date et jusqu’à la fin de sa vie l’anticommunisme de Lecoin ne faiblira pas. Un article écrit en 1952 expose les principaux griefs de Lecoin à l’égard du PC : La première guerre terminée, il eut été possible, malgré tout que sonnât en France l’heure des anarchistes. C’était à prévoir après la faillite des socialistes et des syndicalistes. Mais la révolution russe survint, elle, avec ses bouleversantes et funestes conséquences, qui ravagea tout, pilla, saccagea les couches sociales du peuple dans lesquelles les camarades pouvaient espérer à bon droit puiser le meilleur de leurs forces.

Et les anarchistes, au lieu de passer à l’attaque du régime capitaliste, durent se défendre opiniâtrement contre l’emprise du bolchevisme.

Ils le firent avec un réel brio et on doit aux libertaires de langue française l’échec relatif des bolchevistes dans leur entreprise pour dominer complètement et internationalement le monde du travail.

[...] la Russie ne représente plus l’espoir d’un bel avenir mais est devenue ce que nous craignions à ses débuts révolutionnaires (la dictature du prolétariat aidant) une région d’affreuse tyrannie [1].

Lecoin est nommé administrateur du Libertaire et de la librairie en décembre 1920 [2]. Il fait appel à Sébastien Faure avec lequel il s’est réconcilié. Leur collaboration est fructueuse et contribue à relancer le mouvement anarchiste. Fin 1921 leur parvient l’annonce de la condamnation à mort de Sacco et Vanzetti ; Le Libertaire révèle l’affaire aux Français. En janvier 1922 Lecoin est chargé de la rédaction du journal [3]. Pendant cette période il signe très peu d’articles mais de nombreuses brèves semblent être de sa main. Il quitte ses fonctions au Libertaire six mois plus tard. Un encadré précise : Notre camarade Lecoin après avoir pendant de longs mois sacrifié tout son temps et le meilleur de son activité à la rédaction du Libertaire, de sa propre décision, au regret de nos camarades laisse le secrétariat [4].

Plusieurs hypothèses à ce retrait. La première est d’ordre personnelle, en 1922 Lecoin habite avec Marie Morand [5] sa vie privée n’est plus compatible avec la charge permanente que représente la rédaction du Libertaire. D’autre part, Lecoin, à 34 ans, se rend sans doute compte du manque d’efficacité de la plupart des campagnes menées par Le Libertaire. Sans renier ses idées, il se met en réserve pour pouvoir intervenir plus efficacement. Il ne quitte pas l’UA, il y milite différemment et les critiques ne tardent pas. Désormais Lecoin n’est plus un « militant exemplaire ».





[1Défense de l’Homme, octobre 1952.

[2Le Libertaire, 14 décembre 1920.

[3Le Libertaire, 20 janvier 1922.

[4Le Libertaire, 28 juillet 1922.

[5Née en 1895, elle est la sœur de Jeanne Morand, compagne de Libertad.