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Le Libertaire n°276, 6 juillet 1951

Mohamed Saïl (1894-1953) : « Le calvaire des travailleurs nord-africains »

Par Mohamed Saïl

CC by-nc-sa

Émigration.

Pour que mes compatriotes puissent vivre comme le commun des mortels, sur les 25 millions d’indigènes peuplant l’Afrique du Nord, il faudrait que 24 millions au moins s’en évadent, l’autre million étant des collaborateurs vendus, des riches heureux de leur sort, ou tout simplement des idiots sans discernement. Mais comment faire pour déplacer des femmes et des enfants illettrés, ne comprenant pas un traître mot de français, quand on a souvent du mal à se faire comprendre soi-même ?

Que faire des vieux ne pouvant plus travailler et qui, suivant la coutume, sont à la charge des enfants ? Et l’argent du voyage, du logement, la menace du chômage en pays étranger, et bien d’autres obstacles qui sont toujours le partage du pauvre, sans compter les préjugés difficiles à faire disparaître chez les humains en régime capitaliste ou étatiste.

Malgré cela, ceux de mes compatriotes qui ont la chance de desserrer l’étreinte amènent en France femmes et enfants, et il n’est pas rare d’en rencontrer en nombre, surtout dans les banlieues de grandes villes.

Personnellement, je suis contre cette manière d’agir, car le Nord-Africain qui vient en France avec sa famille est obligé de se soumettre à la dictature patronale et policière de crainte que les siens ne tombent dans la misère. On se débrouille mieux lorsqu’on est chez soi, et en Afrique du Nord la solidarité jouerait à plein.

Un assez grand nombre d’entre eux, mariés en pays natal, trouvent plus radical de divorcer et de se remarier ici, plutôt que de retourner outre-mer où la vie est intenable, sous la botte écrasante des colonialistes esclavagistes et arrogants.

Que l’on sache une fois de plus que l’Afrique du Nord, toujours battue, ne s’est jamais avouée vaincue sous n’importe quelle conquête, et on en compte plus d’une, de l’Antiquité à nos jours. De tout temps, son peuple s’est dressé, unanime, les armes à la main, contre tous les oppresseurs. Ce qui est significatif, c’est qu’il n’y a jamais eu d’« État central berbère », mais des « collectivités fédéralistes » contre lesquelles se sont brisés tous les conquérants, des Romains aux Espagnols, sans oublier les Arabes et les Turcs, et sûrement demain les Français.

Pour bien préciser le caractère rebelle à toute domination de mes compatriotes nord-africains, je suis obligé de revenir en arrière, pour bien montrer le courage de tout un peuple : sous la domination arabe et turque, seuls les citadins de quelques grandes villes d’alors se soumettaient au pouvoir central. La quasi-totalité de la population nord-africaine se refusait à l’impôt.

Aussi les gouvernements se voient obligés de laisser à la population son mode d’organisation qui consiste, même de nos jours, à la dîme « volontaire » servant uniquement à l’entraide locale contrôlée par la base.

Autre fait significatif : le bey de Tunis et le sultan du Maroc, bafoués dans leur autorité, virent dans les Français un moyen de rétablir un pouvoir chancelant. Mauvais calcul, qui ne servit que les intérêts capitalistes français. C’est pourquoi je suis convaincu qu’un jour proche viendra où mes compatriotes découvriront leurs cousins germains que sont les anarchistes. Leurs conceptions se rapprochent beaucoup, et tous ensemble ils feront rendre gorge aux affameurs et aux oppresseurs d’où viennent.

Le Libertaire n°276, 6 juillet 1951 [PDF]
Fragments d’Histoire de la gauche radicale