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Le Libertaire n°273, 15 juin 1951

Mohamed Saïl (1894-1953) : « Le calvaire des travailleurs nord-africains »

Par Mohamed Saïl

CC by-nc-sa

Le système gouvernemental de style superfasciste et le mode de travail digne de l’antiquité que subissent les indigènes nord-africains sous le joug des colons sont la raison majeure de l’exode massif de mes compatriotes vers la métropole.

Oui, l’Afrique du Nord, pourtant contrée des plus riches, est devenue pour les indigènes une terre d’enfer, un bagne qui avilit l’homme jusque dans sa dignité : à franchement parler, la vie « libre » en Afrique du Nord est équivalente à celle des prisons en Europe !

Très nombreux, même, sont les fils de riche qui viennent en France partager la cause des travailleurs, plutôt que d’accepter l’humiliation réservée à leurs frères de race, puisque l’indigène que le droit de servir, de payer et de la fermer !

Et il faut dire, « braves Français de France », que sans cette évasion vers la métropole, où mes compatriotes, au prix de privations multiples, arrivent à desserrer l’étreinte des leurs en pays natal, des familles entières se voient réduites à se nourrir de son d’orge et autres mets qu’un chien métropolitain refuserait d’avaler...

Toutes les plaines fertiles sont enlevées aux travailleurs et, en récompense, le colon bourgeois « élu » octroie généreusement un salaire de famine et des journées de labeur de 10 à 14 heures. Gare aux fortes têtes ! Oser déclencher une grève revendicative avec occupation d’usine est puni non de prison mais de la balle salutaire d’un CRS... au nom d’une civilisation bienfaisante ! De plus, en l’absence du présumé coupable, l’arrestation d’otages est coutumière, Voilà les exploits courants des colonialistes assassins, avides de carnage...

Que tous reconnaissent que les travailleurs originaires des pays d’outre-mer venant chercher en France un peu plus de bien-être et de liberté sont vraiment des hommes braves qui méritent bien des égards. Malheureusement, au contact de leurs frères de misère de la métropole, qu’ils distinguent nettement des tueurs d’outre-mer, ils se heurtent souvent à l’incompréhension ou au dédain. D’où leur méfiance vis-à-vis des « roumis » (sans toutefois généraliser). Cependant les travailleurs nord-africains fuient les partis politiques de France, car ils se souviennent de l’exploitation. Les syndicats, de même, ne les intéressent guère. Et pourtant, ces travailleurs savent être, au cours des grèves, à l’avant-garde du combat de classe. Ils combattent avec acharnement aux côtés des travailleurs contre l’État et le patronat, et aussi contre les bourriques républicaines. Le 1er mai l’a montré !

La révolte gronde dans ces hommes ulcérés. Les anarchistes qui, seuls, ont le droit d’affirmer qu’ils mènent le bon combat, ne manqueront pas de faire connaître aux travailleurs d’outre-mer qu’en tout état de cause ils sont à leurs côtés face aux hyènes déchaînées.

Camarades nord-africains, il existe une catégorie de « roumis » totalement désintéressés qui luttent sans merci pour le bien-être et la justice sociale, contre les discriminations raciales. Oui ! Sachez, camarades, que les anarchistes sont vos réels amis qui ne vous demandent rien d’autre que d’être à leurs côtés pour mener la lutte commune contre le Capital, l’État et le Colon, qui ne sont qu’un seul monstre sous un même bonnet.

 

Le Libertaire n°273, 15 juin 1951 [PDF]
Fragments d’Histoire de la gauche radicale