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Le Libertaire n°275, 29 juin 1951

Mohamed Saïl (1894-1953) : « Le calvaire des travailleurs nord-africains »

Par Mohamed Saïl

CC by-nc-sa

Mise au point indispensable sur la conduite des nord-africains en France : Après avoir souligné l’ingratitude du capitalisme et de l’État français qui, pour se libérer du joug allemand, firent massacrer en série nos pauvres compatriotes, nous parlerons des reproches aussi vaseux que ridicules trop souvent faits aux travailleurs nord-africains.

Mes compatriotes ont l’habitude de vivre groupés dans certains quartiers ; c’est là seulement le fait de tout peuple émigré à l’étranger. Nous touchons là le fond du problème, car le Nord-Africain, la plupart du temps illettré, de par son éducation, ses mœurs et ses origines, n’est pas Français. D’autre part, il faut souligner que la solidarité traditionnelle incite le Nord-Africain à retrouver et à aider les siens, et c’est, je crois, une qualité que peuvent nous envier bien des prétendus civilisés. On fait toujours de lui, lorsqu’on parle du Nord-Africain, un triste tableau. S’il s’habille mal, parfois se soûle, se bat, etc., c’est hélas le triste fruit d’un régime crapuleux : le colonialisme, renforcé par les vices de certains travailleurs français qui déteignent sur ceux qu’ils fréquentent. L’art de sabler la vinasse a toujours été l’un des enseignements chers à la civilisation française, et l’abrutissement des travailleurs n’est-il pas le plus sûr garant de leur inertie ? Pour ce qui est de l’habillement, nos compatriotes préfèrent, sans doute, avec leur maigre salaire de manœuvre, nourrir d’abord leurs enfants, plutôt que de songer à se payer des smokings. Quant à l’esprit batailleur et au goût de la lutte, ce sont des qualités qui seront utiles un jour aux barricades, lorsque le peuple de France — pour l’heure émasculé — se réveillera.

En matière de crapulerie, les statistiques officielles montrent que la proportion des crimes nord-africains est insignifiante.

En définitive, tous les peuples se valent, et c’est faire preuve de parti pris que jeter l’anathème sur les uns et glorifier les autres. Il me semble plus logique de chercher les raisons profondes des maladresses des travailleurs nord-africains qui, en fait, sont surtout des déracinés, plutôt que de les blâmer systématiquement. Si, pour les bien-pensants, nous sommes des indésirables incurables, qu’attendent-ils, eux, « peuple souverain », pour faire pression sur leurs gouvernants pour que tous les Européens déménagent de chez nous (et, s’il le faut, après avoir détruit leurs prétendues réalisations, mais restitué nos terres) ? Nous vous assurons que ce serait avec allégresse que nous rembarquerions. Et nous verrions alors qui, des deux peuples, gagnerait au change et se libérerait de toute servitude. C’est là que nous verrions apparaître nettement l’instinct fédéraliste et libertaire du Nord-Africain. Mais l’opération est, hélas ! une simple chimère. Et, puisque nous nous coudoyons journellement, cherchons plutôt à nous comprendre cour mieux nous unir, face à l’ennemi commun : le Capitalisme et l’État.