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Georges Balkanski : « L’œuvre constructive de la Révolution Espagnole »

Par Georges Balkanski

CC by-nc-sa

Cet article a été publié en 1987 dans le numéro 1 de la revue Itinéraire - Une vie, une pensée : « Durruti, de la révolte à la révolution ».

La bonne compréhension de la réalité historique de 1936-1939 en Espagne demande une définition préalable des termes se référant aux événements provoqués par le coup d’État militaire et aux formes de transformation sociale et éco­nomique qui s’en suivirent.

Le coup d’État, visant non seu­lement le renversement du gouver­nement républicain et de la Répu­blique elle-même, mais aussi l’écrasement d’une classe ouvrière très révolutionnaire et l’instaura­tion d’un régime fasciste, prenait le caractère d’une contre-révolution préventive. Ainsi s’imposait non seulement une lutte défensive aux forces, d’ailleurs très affaiblies soutenant le gouvernement en place, mais en même temps et plus encore une riposte de la part des partis antifascistes, des syndicats ouvriers et des milieux révolution­naires. Cette contre-révolution pré­ventive, provoquant la riposte armée correspondante, créa une situation révolutionnaire et entraîna la guerre civile, vite trans­formée à cause d’une intervention et d’une invasion étrangère en guerre tout court. Donc, le pays se trouva dans une situation très com­plexe réunissant sept événements à la fois : coup d’État militaire, contre-révolution préventive, défense gouvernementale, riposte populaire armée, guerre civile, révolution sociale et guerre nationale défensive.

La révolution imposée, prévisible mais non de façon précise, prit un caractère foncièrement économi­que. Elle imposa en même temps une collaboration politique entre les forces républicaines antifascis­tes, y compris pour le mouvement anarcho-syndicaliste et libertaire. La transformation révolutionnaire, accompagnée inévitablement par certaines expropriations quelque­fois indispensables à cause de la fuite des propriétaires fascistes ayant abandonné leurs propriétés et entreprises, se réalisa plus ou moins spontanément sous des for­mes les plus diverses : municipali­sations, syndicalisations, collecti­visations et socialisations.

Le mouvement anarcho-syndica­liste (CNT) et libertaire (FAI), majo­ritaire ou primordial selon les régions, mais surtout très dynami­que, joua partout le rôle le plus important, entraînant les masses populaires dans cette transforma­tion économique en tant qu’œuvre constructive et socialement multi­forme, dans l’industrie, les servi­ces, l’agriculture, l’enseignement, la santé, etc.

L’étude approfondie de cette œuvre demanderait la consultation d’une riche documentation, des enquêtes appropriées et l’élabora­tion de volumes énormes, mais nous ne pouvons l’aborder dans le cadre de cet article qu’au travers des exemples les plus connus.

L’industrie et les Services des grandes villes

Grâce à leur organisation, à leur expérience révolutionnaire, à leur dynamisme, les anarcho-syndica­listes de la CNT et les libertaires de la FAI et de la FIJL, en mettant les comploteurs en échec en trois jours, se sont emparés de l’écono­mie de Barcelone et de Catalogne d’abord, puis des autres régions et l’ont mise en marche presque nor­malement. Toutes les grandes entreprises industrielles se sont trouvées entre les mains des syndi­cats. Le succès a été si total qu’en Catalogne, même le président Companys, pour se ravitailler en essence et utiliser sa voiture avait besoin de l’autorisation des syndi­cats. Le Centre, avec Madrid, et la région du Levant ont suivi le même déroulement des événements.

Les syndicats, en prenant l’industrie en main, devaient aussi sans tarder assurer la satisfaction des besoins les plus urgents de la population en commençant par les transports.

- Les tramways de Barcelone. Les tramways constituaient, à Bar­celone, le moyen de transport le plus important. Soixante lignes sil­lonnaient la ville et desservaient les faubourgs et les localités des alentours. La Compagnie générale (société belge) employait 7 000 sala­riés dont 6 500 étaient syndiqués à la CNT [1].

Les combats de rue avaient paralysé tout le trafic, obstrué les chaussées par les barricades... il fallait faire place nette, alors la sec­tion syndicale des tramways char­gea une commission, composée de sept camarades, d’occuper les locaux administratifs tandis que d’autres inspectaient les voies et dressaient le tableau des déblaie­ments nécessaires. La commission des sept convoqua immédiatement les délégués des différentes sections syndicales... et on décida à l’unanimité de remettre, sans attendre, les tramways en marche. En cinq jours, après la fin des combats, sept cents tramways tous repeints aux couleurs rouges et noires circulaient dans Barcelone.

On améliora l’organisation tech­nique et le fonctionnement du tra­fic. L’importance des perfectionne­ments réalisés surprend. On reconstruisit aussi une partie des lignes endommagées et dans cer­tains cas on asphalta la chaussée. Il y eut l’achat, en France, d’un tour américain automatique (unique en Espagne) d’une valeur de 200 000 francs. On se procura un tour élec­trique pour fondre des coussinets, et bien d’autre matériel technique fut ainsi acquis pour une somme de 250 000 francs.

Les résultats financiers se pré­sentent ainsi :

Chiffre total des recettes (en sachant qu’une baisse des tarifs avait eu lieu au bénéfice prin­cipal des travailleurs, avec l’établis­sement d’un prix unique de 0,20 peseta)
Mois 1935 (pesetas) 1936 (pesetas)
Septembre 2 277 774,64 2 600 226,86
Octobre 2 425 272, 19 2 700 688,45
Novembre 2 331 745,18 2 543 665,72
Décembre 2 356 670,60 2 653 930,85

 

Le bilan général des services rendus est positif. Pendant l’année 1936, le nombre de voyageurs transportés a été de 183 543 516 ; l’année suivante de 233 557 506. Différence en plus : 50 014 244. Le nombre de kilomètres parcourus augmente aussi de 21 649 459 en 1936 à 23 280 781 en 1937. Aug­mentation : 1 640 244 km.

Les bénéfices des travailleurs. Au moment de l’insurrection fas­ciste, les manœuvres des tramways gagnaient 8 à 9 pesetas et les ouvriers qualifiés 12 pesetas par jour. Tous les salaires furent réa­justés avec une différence minime : 15 pesetas pour les manœuvres et 16 pour les ouvriers qualifiés. On approchait de l’égalité de base absolue.

- Le service de l’Eau, du Gaz et de l’Electricité, dans l’ordre d’urgence pour la population, occu­pait la première place. A Barcelone, le syndicat de la CNT comptait nor­malement 2 500 à 3 000 adhérents, et 7 000 dans l’ensemble de la Catalogne. Après le 19 juillet, les syndiqués ouvriers et techniciens réunis atteignirent le chiffre de 8 000 [2].

Les résultats de la gestion ouvrière. Du point de vue techni­que, il convient de souligner certai­nes réalisations dont celles, pri­mordiales, de la concentration et de la coordination. Entre autres choses, cela représentait une éco­nomie de main-d’œuvre que l’on employa à des améliorations et à des innovations. Ainsi, 700 travail­leurs ont construit un barrage qui augmenta de 50 000 C.V. le courant disponible.

L’eau, surtout l’eau potable, dont la fourniture demandait une aug­mentation sérieuse et coûteuse pour les locataires de chaque immeuble, ne manqua jamais, même dans les villes bombardées.

A Barcelone la fourniture quoti­dienne, qui était de 140 000 m3 avant la révolution, s’éleva rapide­ment à 150 000 m3 et augmenta par la suite.

- Socialisation de la médecine. La Fédération nationale des servi­ces sanitaires, section de la CNT, comptait dès 1937 40 000 adhé­rents (3). Le syndicat de ces servi­ces se constitua à Barcelone en septembre 1936. Cinq mois plus tard, il comptait 1 020 médecins de toutes spécialités, 3 206 infirmiè­res, 330 sages-femmes, 633 dentis­tes, 73 spécialistes en diathermie, 10 spécialistes indéfinis, 153 herbo­ristes, 203 stagiaires, 180 pharma­ciens, 663 aides-pharmaciens, etc. Il y avait à Barcelone, en juin 1937, 18 hôpitaux gérés par le syndicat de la médecine (dont 6 créés par lui), 17 sanatoriums, 22 cliniques, 6 établissements psychiatriques, 3 asiles et une maternité.

Affiche, 1937, CNT AIT Barcelone, Comité pro-blessés

La Catalogne fut d’abord divisée en 9 grands secteurs : Barcelone, Tarragone, Lérida, Gérone, Tortosa, Reus, Bergueda, Ripoll, et la zone pyrénéenne, plus 26 c0ntres secon­daires. Chaque semaine, le comité central de Barcelone, que l’assem­blée pleinière renouvelait périodi­quement, se réunissait avec les délégués des neuf premières zones. Très vite, la population reçut le bénéfice de cette vaste ini­tiative. En un an, à Barcelone seu­lement, six hôpitaux nouveaux avaient été créés. Simultanément, neuf sanatoriums étaient apparus en différents endroits.

L’enseignement

Le rôle rénovateur que les éco­les rationalistes, liées au nom de Francisco Ferrer, jouèrent trente ans avant le 19 juillet est bien connu. Leur œuvre dans toute l’Espagne, après l’écrasement du coup d’État, particulièrement en Catalogne, est significative. De plus, la grande influence du mou­vement libertaire en Catalogne favorisa l’orientation officielle dans le domaine de l’éducation.

Moins de dix jours après la vic­toire révolutionnaire du 19 juillet, le 27 juillet 1936, le président de la Catalogne (Luis Companys) signa un décret instituant le nouvel orga­nisme gouvernemental de l’ensei­gnement —le Comité de l’école nouvelle unifiée— dont la prési­dence fut confiée au libertaire Juan Puig Elias. Mais les écoles rationa­listes, se méfiant toujours de toute initiative gouvernementaliste, sont restées à part, gardant leur indé­pendance institutionnelle, regrou­pées dans la Fédération des éco­les rationalistes. Cette fédération se consacra à la consolidation du mouvement rationaliste, mettant en route un projet d’ouverture d’une école normale pour la prépa­ration des maîtres et combinant ses activités avec celle de l’Asso­ciation des Femmes Libres et l’école de militants créée par la CNT. Elle organisa aussi à Barce­lone une semaine de conférences pédagogiques avec la collabora­tion des personnalités et des savants les plus en vue en Catalo­gne tels que Gonzalo de Reparaz, Alberto Carsi, et d’autres.

La socialisation des spectacles publics

Entre le 20 et le 25 juillet 1936, les militants libertaires du syndicat unique des spectacles de la CNT occupèrent les premiers les salles de cinéma et de théâtre. La CNT organisa et contrôla toutes les acti­vités cinématographiques et théâ­trales de Barcelone qui commencè­rent le 6 août. La nouvelle organi­sation des spectacles publics per­mit pratiquement, pendant toute la durée de la guerre, d’assurer l’emploi à 6 000 personnes et de contrôler 114 salles de cinéma, 8 salles de théâtre et 10 music-halls.

Le syndicat constitua un comité de production cinématographique qui se chargea de la production et de la distribution des films (plus de 60). La tâche la plus importante de la CNT.

Les exemples donnés ici concer­nent la Catalogne, mais les autres régions suivirent le même chemin de syndicalisation, de collectivisa­tion et de socialisation de l’indus­trie, des transports, des communi­cations, etc.

L’agriculture

Le développement socialiste de l’agriculture toujours entrepris par les libertaires, prit une extension généralisée encore, atteignant le nombre impressionnant de 2 000 collectivités dans les différentes régions et provinces de l’Espagne républicaine, réparties ainsi :

1. Catalogne : 40 collectivités
2. Levant : 900 collectivités
3. Castille : 300 collectivités
4. Andalousie : chiffres exacts inconnus
5. Estramadure : 30 collectivités
6. Aragon : 400 collectivités (et bien d’autres inconnus).

Le bref examen de la diversité des multiples entreprises par région suffirait pour se former une idée exacte de l’ampleur, de la pro­fondeur de cette transformation de l’agriculture et de l’œuvre construc­tive grandiose de la révolution en Espagne. Dans la collectivisation, ou plutôt, la socialisation de l’agriculture, c’est la région d’Aragon qui se lança la première. Mais, selon Gaston Leval, l’œuvre de reconstruction libertaire a été la plus ample et la plus complète dans le Levant. On comptait 340 collectivités agricoles au Congrès de la fédération des paysans du Levant, organisatrice de ces entreprises, tenu les 21, 22, 23 novembre 1937.

Cinq mois plus tard, leur nombre s’élevait à 500 et à la fin de 1938 à 900, englobant 290 000 chefs de famille... et 40 % de la population agricole totale faisait partie des
collectivités dans 78 % des locali­tés de la région agricole.

Les collectivités tendirent à uni­fier, à rationaliser tout ce qui pou­vait l’être. Le rationnement et le salaire familial furent établis à l’échelle cantonale (54 fédérations
cantonales), les villages les plus riches aidant les pauvres ou les moins favorisés.

Dans la province de Valence, 30 000 hectares de rizières sur un total national de 47 000 hectares appartenaient aux collectivités. La moitié de la production d’oranges (4 millions de quintaux) était entre les mains de la Fédération des pay­sans, des collectivités fédérées et des syndicats ; et 70 % de la récolte totale (plus de 5 millions 600 mille quintaux) étaient trans­portés et vendus sur les marchés européens grâce à son organisa­tion commerciale. Au début de 1938, elle avait établi en France des sociétés de vente à Marseille, Per­pignan, Bordeaux, Sète, Cherbourg et Paris.

L’apport des collectivités sur le plan général de la culture fut énorme. Chaque collectivité créa une ou deux écoles. Une école pour la formation des secrétaires et des comptables fut ouverte à la fin de 1937 avec plus de cent élè­ves, une université agricole à Mon­cada (province de Valence) fonc­tionnait à plein avec 300 élèves. De plus, les collectivités accueillaient un grand nombre de réfugiés venus de Castille en leur assurant la nour­riture et le logement. De longues files de camions partaient des vil­lages pour ravitailler gratuitement Madrid. Six collectivités du canton de Gandia donnèrent dans les six premiers mois de guerre 198 camions de vivres.

Œuvre exclusive de la CNT et des libertaires, cette transforma­tion de l’agriculture attira et gagna par l’esprit de solidarité et de tolé­rance l’adhésion indistinctement des paysans socialistes et même des républicains qui n’ont jamais eu dans leur programmes de tels objectifs.

L’expérience la plus instructive fut celle des collectivités agricoles réalisées dans le centre —en Cas­tille, régions de grosses propriétés où l’influence des socialistes et de la centrale syndicale UGT a été lar­gement prédominante. La réper­cussion des réalisations en Aragon et dans le Levant s’est ressentie à tel point que la Fédération des tra­vailleurs de la terre qui faisait par­tie de l’UGT adhéra elle-même aux collectivisations. Une pleine entente dans cette œuvre s’établit entre les deux centrales syndica­les.

Les collectivisations s’affirmè­rent dès les premiers moments comme autant de réussites, fruits de solidarité et de communauté d’efforts et de techniques plus effi­caces... terres défrichées, travaux d’irrigation entrepris, nouveaux emblavements, plantations d’arbres, magasins collectifs, parcs d’aviculteurs, égalité économique grâce à l’établissement du salaire familial...

En décembre 1937, le secrétariat de la Fédération nationale de l’Agriculture, adhérant à la CNT, pouvait déclarer que la région du Centre, comprenant essentielle­ment les deux Castilles, venait au deuxième rang des régions agrai­res socialisées quant aux résultats atteints.

Chaque collectivité adhérant à la Fédération cantonale envoyait l’excédent d’argent dont elle dispo­sait à la « Caisse cantonale de compensation ».

Ainsi donc, le principe commu­niste libertaire s’appliquait, non seulement au sein de chaque col­lectivité, mais entre toutes les col­lectivités...

Le 25 octobre 1937, sur l’initia­tive de l’organisation paysanne de la CNT, région du Centre, la fusion s’opéra entre les 97 843 paysans et les 12 897 travailleurs de la distri­bution, eux aussi appartenant à la CNT... Le commerce privé est éliminé ou, tout du moins, mis en tutelle.

Voici, à titre d’exemple, quelques données concernant deux collectivités :

- Miralcampo. Fondée dans l’immense propriété du Comte de Romanones, la collectivité augmenta la superficie emblavée de blé et d’orge respectivement de
1938 ha et de 323 ha, avant la révolution, à 4 522 et 1242 hectares. La production du vin passa de 485 à 727 hectolitres, grâce au meilleur entretien des vignes.

- Manzanarès. Réalisations plus vastes encore. En 1937, la collecti­vité possédait 22 500 ha de terres et 2 500 de bois et forêts. L’année suivante, on obtenait 87 610 quin­taux de blé, 96 840 hectolitres de vin, 630 hectolitres d’huile pour 630 000 pesetas de céréales secon­daires et 900 000 de fruits et légu­mes, etc.

Socialisation de l’agriculture en Aragon

Bien que la collectivisation de l’agriculture apparut d’abord en Aragon, où elle prit vite le caractère d’une socialisation totale et s’éten­dit avec force dans les autres régions, je m’en occupe ici en dernier lieu. C’est parce que les traits qui la caractérisent se retrouvent en tant qu’exemples dans les autres réalisations. En les précisant plus en détail pour cette région, j’espère présenter l’ensemble de l’œuvre constructive de la révolution dans toute l’Espagne, d’autant plus que la description de cet exemple représente un témoignage personnel. En effet, j’ai eu la chance de visiter et de voir en pleine activité plusieurs collectivi­tés aragonaises en avril 1937. Le Conseiller de l’agriculture du Con­seil Régional d’Aragon, rentrant à Barcelone d’une mission en France, m’invita à l’accompagner lors d’une tournée dans la région où il accomplissait en même temps ses fonctions de responsa­ble de la Fédération des Collecti­vités en Aragon, récemment constituée. De Barcelone à Caspe, siège du Conseil et de la Fédération, nous nous arrêtions dans toutes les collectivités. Je recevais mes premières impressions complétant les informations que le camarade me donnait pendant le voyage.

Un premier congrès de toutes les collectivités d’Aragon s’était tenu à Caspe les 14 et 15 février 1937 et avait mis les bases de leur Fédération Régionale. Vingt-cinq Fédé­rations Cantonales y étaient repré­sentées. Chacune de ces fédérations représentait de 3 à 36 villages plus ou moins importants. Le total s’élevait à 275 villages. Le nombre des familles affiliées, à 141 430. Depuis, un développement rapide s’effectuait et tous ces chiffres avaient augmenté pour arriver à la socialisation agraire presque com­plète de la région.

Arrivés à Caspe, nous nous som­mes arrêtés quelques jours. J’ai eu le premier contact avec les adhé­rents de la collectivité locale, assis­tant à une assemblée générale. Toute la population participait, y compris les femmes avec leurs petits enfants. Pour la première fois dans ma vie, je voyais une assemblée véritablement populaire où tout le monde intervenait acti­vement, abordant les problèmes pratiques de l’exploitation, sans aucune joute oratoire, de façon concise, et dans un ordre impres­sionnant.

Continuant la tournée et les visites de plusieurs collectivités dans la direction de Barbastro, nous étions accompagnés par un ingénieur, ancien gros propriétaire, qui s’était mis à la disposition de la Fédéra­tion pour les problèmes de l’irriga­tion.

Je ne suis pas allé à Barbastro, j’ai préféré m’arrêter quelques jours à Esplus chez les parents du cama­rade conseiller pour étudier plus en profondeur la collectivité de ce vil­lage, exemple représentatif de tou­te la région.

Esplus avait 1 100 habitants et disposait de 11 000 ha de terres dont 9 000 irriguées. Avant la révo­lution, le Duc de Luna en accapa­rait 5 500 et la propriété du monar­chiste Alvarado, ancien ministre des Finances, s’étendait sur 1 100 ha.

Un syndicat de la CNT, constitué en 1920, fut fermé une première fois quatre ans plus tard. Resurgi après la proclamation de la 2e République en 1931, avec 170 adhé­rents, il fut fermé de nouveau encore deux fois. Et c’est en avril 1936 que pour la quatrième fois les camarades se remirent à le reconstruire.

Lors de ma visite, la collectivisation était totale, il ne restait que deux familles « individualistes » dont les droits étaient respectés suivant la règle générale.

Comment expliquer ce développement rapide, non seulement à Esplus, mais dans toute la région d’Aragon ?

D’abord, le mouvement libertaire était très fort. Mais les militants de la région, en prévision d’événe­ments de ce genre, rentrés de l’émigration après la proclamation de la République, ne sont pas res­tés dans les grandes villes, mais sont allés s’installer dans leurs vil­lages et petites villes natales. Ils ont rapidement reconstitué partout leurs syndicats. Ainsi, dans chaque localité, le syndicat de la CNT comptait en moyenne une ving­taine d’adhérents, alors que l’UGT et les organisations républicaines étaient presque inexistantes.

C’est justement la présence de cette force libertaire qui, face à tous les adversaires, pesait de façon absolument naturelle dans les initiatives locales. De plus, le prestige des libertaires était ren­forcé par l’arrivée des colonnes antifascistes de Catalogne où les anarchistes prédominaient.

Les ennemis, principalement les communistes, dont l’attachement aveugle à toutes les formes de contrainte que l’URSS avait données en exemple, parlent de collectivisa­tion forcée par les anarchistes. A Esplus, comme dans toute la région, des comités de la collecti­vité agricole se confondaient avec le conseil municipal, devenant la cellule de base de la nouvelle société.

L’ensemble du travail agraire fut assuré par dix équipes dont cha­cune disposait de dix paires de mulets. Quatre équipes supplé­mentaires s’occupaient des tra­vaux moins rudes. Les femmes, en principe, n’étaient pas tenues d’y participer, sauf dans des cas exceptionnellement urgents (cueil­lette, rentrée des foins, etc.). De plus, 110 hommes étaient au front. L’élevage constitué par un grand nombre de moutons (2 000 environ), des bovins, des porcs, apportés par les adhérents, était une branche importante des activités collecti­ves. Les besoins en lait et viande de toute la population étaient entièrement satisfaits. Les jambons étaient spécialement mis en réserve. Quelle fut mon impression, venant de Barcelone avec ses dif­ficultés de ravitaillement, de voir dans un vaste magasin, destiné à la conservation, des jambons sus­pendus aux poutres ! La collecti­vité avait construit quatre porche­ries. Les vaches laitières étaient installées dans deux grandes éta­bles. Pour les mulets, des écuries collectives avaient été construites, mais en nombre insuffisant, une partie de ceux-ci demeuraient chez leurs anciens propriétaires.

Chaque famille, comme partout dans la région, disposait d’un lopin de terre, pour l’exploitation privée, ainsi que de poules et de lapins.

La monnaie ne circulait plus, remplacée par des bons monétai­res locaux garantis par la production. Leur circulation était très sim­ple : distribués le samedi après-­midi, ils étaient échangés contre les produits au magasin communal de distribution (appelé « coopéra­tive »). Celui-ci les remettait le samedi suivant au Comité local pour un nouveau mouvement de circulation.

Salaire familial : un seul homme touche 25 pesetas par semaine (en bons), un ménage 35 pesetas à quoi l’on ajoute 4 pesetas par enfant au-dessous de 14 ans. Ce salaire familial est égal pour tous. Les soins médicaux, produits phar­maceutiques, logements, éclai­rage, salon de coiffure sont assu­rés gratuitement.

Les échanges de produits avec les autres collectivités, les autres régions (sur la base de la monnaie officielle) et l’étranger (la France) dans tout l’Aragon se pratiquaient par l’intermédiaire de la Fédération du Canton. Pour Esplus, ce fut Binéfar, chef-lieu de canton. Au moment de ma visite, Esplus avait un bilan excédentaire de 200 000 pesetas que le Comité cantonal avait distribué, soit pour participer au ravitaillement des troupes du front, soit pour aider les autres vil­lages moins favorisés (plus pau­vres). C’est en cela que fut la soli­darité, parallèlement à l’égalité qui caractérisait l’œuvre constructive de la révolution.

Chaque canton avait son hôpital, appartenant aux collectivités et à leur charge. Le personnel sanitaire sans exception, touchait aussi un salaire familial.

J’ai visité un hôpital et j’ai eu l’occasion de m’entretenir avec les patients et les médecins, en pleine liberté (sans accompagnement du camarade conseiller). Les méde­cins venus de villes et volontaire­ment engagés n’étaient pas majo­ritairement libertaires mais expri­maient leur satisfaction de servir le peuple en révolution.

L’école appartenait aussi à la collectivité, était à sa charge, les instituteurs touchant, comme tout le monde, leur salaire familial. J’ai eu le grand plaisir d’assister aux classes et de voir en application les méthodes pédagogiques les plus modernes (« centres d’inté­rêt »).

A la maison où je logeais, je me suis entretenu avec les élèves et j’ai vu leurs cahiers contenant de petites études (exemple : étude de la culture de l’olivier embrassant la plantation, la lutte contre les mala­dies et les insectes, la production, le commerce, etc. faites par un gar­çon de dix ans).

En sept mois, les collectivités d’Aragon, constituées en fédéra­tions régionales, dépassèrent en tant que réalisations véritablement socialistes, ce que les kolkhozes en URSS ne surent atteindre en soixante ans. L’esprit d’égalité et de solidarité fut instauré dans la pratique quotidienne. Un article de la résolution du Congrès de Caspe précisait : « en constituant les fédé­rations cantonales aussi bien que la Fédération Régionale, il faut éli­miner les limites traditionnelles des villages entre eux. D’autre part, seront destinés à un usage com­mun tous les instruments de travail et les matières premières mises indistinctement à la disposition des collectivités qui en ont besoin ». Ainsi, il ne pourrait plus exister de collectivités privilégiées à côté d’autres défavorisées par des circonstances préexistantes, c’est-à-dire riches et pauvres comme il en existe encore aujour­d’hui en URSS.

Cet aperçu très général de l’œuvre constructive de la révolu­tion espagnole est de loin insuffi­sant pour présenter l’ampleur et la richesse des réalisations histori­ques accomplies en peu de temps et dans des conditions très défavo­rables, pendant une guerre écra­sante. Les ennemis de tous bords en gardent le silence afin de faire oublier cet exemple par trop sédui­sant pour les peuples asservis et exploités. Il ne manque pas, même, malheureusement, de libertaires qui, partant d’un simple rappel des principes préfèrent s’occuper d’erreurs et de fautes incontesta­bles sur le plan politique plutôt que de s’intéresser et chercher à con­naître et approfondir l’étude de l’unique expérience de la plus grande révolution sociale de notre temps.

 


Voir en ligne : Itinéraire - Une vie, une pensée : Durruti, de la révolte à la révolution - PDF





[1Gaston leval. Espagne libertaire, p.266. éditions du Monde libertaire.

[2Gaston Leval. op Cil . p 262