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Antonio Tellez Sala, présent !

A. Tellez (allongé) Libération 1944

jeudi 20 août 2026, par Rolf Dupuy (CC by-nc-sa)

Printemps 1946, par une nuit sans lune, un petit bateau de pêche, après une première ten­tative infructueuse, la veille, due à une mer particulièrement agitée, débarquait discrète­ment sur une plage, entre Pasajes de San Pedro et San Sebastian, Antonio Tellez Sola, militant des Jeunesses libertaires qui, pendant toute la traversée, caché sous une bâche, avait gardé son pistolet à portée de main n’ayant aucune confiance dans des contrebandiers qui pou­vaient jouer sur tous les tableaux : vous faire payer votre passage et ensuite vous vendre à la Guardia civil. Tonio, qui ne négligeait aucun détail, était habillé de pied en cap de vête­ments étiquetés en Espagne – combien d’autres camarades avaient été repérés par la Guardia civil à cause de costumes taillés en France – et n’avait même pas averti l’organisa­tion de son départ, afin d’éviter toute fuite. Pendant trois mois, il allait parcourir plusieurs régions d’Espagne – Madrid, les Asturies et la Catalogne – dans l’intention première d’y réa­liser un film sur la guérilla et déjà avec cette volonté qui ne le quittera plus de sauver la mémoire des combattants antifranquistes, non pour en « faire des héros ou des martyrs, mais parce que ces lutteurs antifranquistes étaient des Hommes avec un grand H, ne méritant pas un silence qui serait le pire des crimes ».

Fils de cheminot, Antonio Tellez Sola est né à Tarragone le 18 janvier 1921 et émigre encore enfant avec ses parents à Soto de Rey aux Asturies où les événements d’octobre 1934 le marquent profondément. En juillet 1936, il est à Lérida où il adhère à la Fédération ibé­rique des jeunesses libertaires (FIJL). Après avoir vécu toute la période révolutionnaire à Lérida, Tarragone et Barcelone, il est appelé sous les drapeaux (classe dite des « biberons ») lors de l’avancée franquiste sur la Catalogne et de la Retirada de février 1939. Passé en France, il est interné, comme des mil­liers d’autres réfugiés, au camp de Septfonds (Tarn-et-Garonne) réservé aux ouvriers spé­cialisés. En février 1940, il est envoyé comme ouvrier coffreur à la construction d’une poudrerie à Lannemezan (Hautes-Pyrénées). Après la signature de l’armistice de juin 1940, et pour éviter d’être renvoyé en camp, il s’enfuit et se réfugie dans le petit hameau de Cantaous-Tuzaguet où il travaille comme pay­san jusqu’en septembre où il est arrêté et interné au camp d’Argelès-sur-Mer puis enrôlé dans la 321e Compagnie de travailleurs étrangers (CTE), envoyé en mars 1942 à Mende (Lozère) puis en février 1943 comme « fauteur de trouble » aux mines d’antinloine de Collet-de-Dèze. Dénoncé aux Allemands, il est transféré à Agde pour participer à la construction de fortifications. Après avoir saboté en mars 1944 la ligne de chemin de fer Perpignan-Béziers, il s’enfuit et se cache à Saint-Affrique dans l’Aveyron, où il travaille dans un hôpital. Menacé d’être déporté en Allemagne, il fuit à La Cavalerie où, en contact avec la Résistance, il organise l’évasion de pri­sonniers russes puis s’intègre à un maquis espagnol de la région de Decazeville et parti­cipe en août aux combats pour la libération de Rodez avec la 9e brigade de FFI. En octobre 1944, comme de nombreux autres libertaires croyant à la chute imminente du régime franquiste, Antonio Tellez, sous le nom de « Tarra », participe à l’invasion du val d’Aran dans le cadre de l’opération Reconquista de España organisée par l’Union nationale espagnole (UNE) sous la direction du Parti communiste. Après l’échec de l’opéra­tion, il s’installe à Toulouse où, dans le cadre du Mouvement libertaire espagnol (MLE), il s’occupe de récupérer de l’armement pour les groupes qui partent en Espagne et rencontre la plupart des militants, Francisco Sabate Llopart « El Quico », José Lluis Facerias, Raul Carballeira Lacunza, Ramon Gonzalez Sanmarti, Ignacio Zubizarreta Aspas, et tant d’autres qui allaient laisser leur vie dans un combat incessant contre le franquisme.

Diego Franco Cazorla (Rennes, 1944) .

En 1945, Antonio Tellez est nommé au Comité national de la FIJL, en France, aux côtés de Benito Milla Navarro, l’Argentin Raul Carballeira Lacunza, Juan Alcacer Albert et Liberto Sarrau Royes. En avril 1946, il démis­sionne du CN de la FIJL pour effectuer une mission en Espagne et s’intégrer à la guérilla. Après trois mois passés en Espagne, il rentre en France en juillet 1946 par Irun. C’est lors de ce voyage de retour que, dans un hôtel de Saint­-Jean-de-Luz, il croise une nuit le jeune mili­tant Diego Franco Cazorla « Amador Franco » en route pour l’Espagne, et avec qui il va dis­cuter une partie de la nuit, et même se dispu­ter, Antonio tentant en vain de convaincre son camarade de ne pas emporter avec lui, en plus d’un émetteur radio, de pesants et encom­brants paquets de journaux (Ruta, Solidaridad 0brera, CNT), parce qu’« il est trop con de risquer sa vie pour des journaux ». Tonio sera l’un des derniers à voir Diego vivant : arrêté à Irun peu après son passage de la frontière, Diego Franco Cazorla est condamné à mon et fusillé le 2 mai 1947 aux côtés d’Antonio Lopez, un autre militant des Jeunesses libertaires envoyé par l’exil pour y renforcer l’organisation à Barcelone.

Antonio Tellez Sola (1948)

En juillet 1947, représentant de la FIJL, Tonio participe au Festival mondial de la jeunesse à Prague, puis à un voyage en Yougo­slavie dont il fait le récit dans l’hebdomadaire de la FIJL, Ruta (n° 117 à 120). Il publie de nombreux articles, dessins et une sorte de bande dessinée (Las aventuras del señor Coleta, 1949) dans l’ensemble de la presse libertaire de l’exil et plus particulièrement les hebdoma­daires Ruta, CNT et Solidaridad Obrera. Lié à un petit groupe d’artistes, dont Antonio Garcia Lamolla, qui se réunissaient régulièrement autour du peintre Maurice Vlaminck, et sui­vant le modèle au début du siècle du supplé­ment littéraire du célèbre organe anarchiste français les Temps nouveaux, il est en 1954 l’un des fondateurs avec Fernando Gomez Pelaez du supplément littéraire de Solidaridad 0brera 1954-1961, 96 numéros).

Dueso, Téllez, Gomez Pelaez, José Muñoz, Molinos (1958, routage d’Atalaya)

En 1957-1958, pour tenter de mettre un terme à l’immobilisme des responsables du MLE, il participe à la fondation du journal Atalaya (Paris, 1957-1958, sept numéros), entreprise qui sera condamnée par les orga­nismes représentatifs du MLE. Lassé des luttes intestines, il cesse dès lors de militer et se consacre à recueillir l’histoire des groupes d’ac­tion libertaires en Espagne pour, d’une part, les revendiquer en tant que résistants antifran­quistes et, d’autre part, en perpétuer la mémoire.

Devenu journaliste au secteur internatio­nal de l’Agence France-Presse (AFP), il sera l’un des rares anarchistes à travailler pendant les événements de mai 1968, arguant du fait qu’il est plus qu’important de transmettre dans le monde entier les dépêches concernant ces événements.

Parallèlement, il se montre solidaire de tous les jeunes militants (Mouvement ibérique de libération, GARI) qui, dans les années 1970, vont renouer avec la lutte concrète contre le franquisme.

Antoni Téllez avec Franco Leggio préparant l’édition italienne du livre de Sabaté (Tipografia Edigraf. Catania, 1971)

Apatride jusqu’en 1978 où il récupère sa nationalité, il voyage pour la première fois d’une manière légale dans son pays avec sa compagne Armonia Perez, en pensant que la chute du franquisme allait enfin permettre de faire sauter la chape de plomb qui s’était abat­tue sur l’Espagne depuis quarante ans, et de revendiquer au grand jour ces milliers d’hommes et de femmes qui avaient donné leur vie ou au mieux avaient passé de longues années derrière les barreaux des prisons et pénitenciers. Malheureusement, la transition se fait sur un compromis historique entre les anciens franquistes et les partis et organisa­tions dites démocratiques, et elle a un prix : « le silence sur le passé ». Antonio enrage de cette situation, d’autant que même le mouve­ment libertaire organisé et renaissant à l’époque participe à ce silence, ne revendi­quant toujours pas la fine fleur de sa militance qui avait laissé la vie dans un combat sans espoir contre le terrorisme d’État. La plupart des livres d’Antonio Tellez sur le sujet, traduits dans de nombreuses langues, n’ont jamais, à de très rares exceptions, été annoncés ni même critiqués dans la presse libertaire tant de l’exil qu’en Espagne. À part les siens, rares ont été les articles consacrés à la résistance et à la guérilla parus dans des organes du mouve­ment anarchiste espagnol. Cela mettait Tonio dans une colère noire, surtout quand il consta­tait l’empressement des communistes à annexer et à s’accaparer cette résistance.

Antonio Téllez Solà, photo de Stuart Christie

Après avoir pris sa retraite en mars 1986, Tonio s’installe près de Céret (Pyrénées­-Orientales) et collabore à la nouvelle presse libertaire espagnole (Cultura Libertaria, Historia Libertaria, Polemica, etc) tout en continuant son travail de mémoire sur la résistance en Espagne et l’aide apportée à des dizaines de cher­cheurs, historiens, militants intéressés par le sujet. Également membre du Centre interna­tional de recherches sur l’anarchisme (CIRA), Antonio Tellez a activement participé à l’ élabo­ration et à la conception de deux des bulletins édités par l’annexe de Marseille : Les anarchistes espagnols dans la tourmente (1989) et La presse libertaire espagnole pendant la clandestinité (1995).

Antonio, dont certains craignaient les colères, était d’une générosité sans limites et pratiquait un humour ravageur, mais il ne sup­portait pas que l’on manque à une parole don­née. Il se faisait un point d’honneur à répondre sur-le-champ à n’importe lequel de ses nom­breux correspondants, à leur envoyer tout document ou photo pouvant les aider dans leurs recherches, bref à partager son immense savoir, toujours dans ce but obsédant que la mémoire fait partie du présent et du futur. Pour lui, les révolutions ne pouvaient être une réa­lité que s’il existait des révolutionnaires. Et si aujourd’hui il n’y en avait pas, alors il fallait créer des consciences libres pour que le peuple se soulève. Ses livres devaient aussi servir à entretenir cette petite lueur d’espoir.

Antonio Tellez, dont les forces déclinaient depuis l’été dernier, mais qui, jusqu’aux der­niers jours, assuma son travail d’historien, rédigeant des fiches pour un dictionnaire biographique des guérilleros et résistants amifranquistes sur lequel nous travaillons depuis plus de dix ans [*], est mort le 26 mars 2005 à Perpignan où il a été incinéré le mardi 29. Il nous laisse orphelins, nous pour qui il était plus qu’un frère, un compagnon, un ami, un anarchiste pur comme il y en a si peu.

Juan Busquets au Mas Tartás, base de guérilla anarchiste de Tartás de Osseja (Languedoc-Roussillon). La flèche indique le point de passage des guérilleros vers l’Espagne. Photo d’Antonio Téllez Solà

Je pense à vous, Moni sa compagne, Juan Busquets Verges avec qui il était retourné, il n’y a pas si longtemps, retrouver les ruines du Mas Tartas qui ser­vait à l’époque de base de départ pour les guérilleros libertaires, Patrick à Barcelone, Micha, Moska et Moustique, fidèles parmi les fidèles et me duele el alma.

Voir en ligne : Los de la sierra 1936-1975 - Dictionnaire des guerilleros et résistants antifranquistes


 



[*Le dictionnaire des guérilleros et résistants antifranquistes, tente de répertorier les hommes et femmes de toutes tendances (anarchistes, communistes, socialistes, sans parti) ayant participé pendant près de quarante ans, (1936-1975) souvent au prix de leurs vies ou de longues années de prison et souvent dans une indifférence générale, à la lutte contre la dictature franquiste. Ce travail a été commencé il y a plus de vingt ans par l’historien libertaire Antonio Téllez Solá (1921-2005) en collaboration avec Rolf Dupuy (1946-2025) du Centre International de Recherches sur l’Anarchisme (CIRA) de Marseille. (Ajout de Partage Noir le 20 août 2026)