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La bataille pour la laïcité de l’Enseignement sous la Commune
jeudi 26 mars 2026, par (CC by-nc-sa)
La bataille pour la laïcité de l’enseignement sous la Commune, vue sous l’ange de l’évolution historique, ne fait que continuer la lutte anticléricale et laïque entreprise à la fin du Second Empire. Elle parachève aussi l’effort constructif sur le plan scolaire réalise pendant le siège par les républicains et les socialistes placés à la tête des municipalités d’arrondissement.
Le terrain du combat se trouva, si l’on peut dire, déblayé idéologiquement dès la constitution de la Commune par le groupe « l’Éducation Nouvelle », qui se réunissait, deux fois par semaine, à l’école Turgot, foyer de rénovation pédagogique dont un professeur allait être tué par une balle versaillaise et dont le directeur allait être condamné à la déportation dans une enceinte fortifiée.
« L’Education Nouvelle » envoya à l’Hôtel de Ville une délégation comprenant les citoyennes Henriette Garoste, Louise Laffitte, Maria Verdure et les citoyens J. Manier, J. Rama et Rheims. Ces délégués déposèrent une requête préconisant la réforme radicale de l’enseignement des deux sexes. Elle faisait ressortir la nécessité d’une éducation républicaine « toute à créer » et l’importance de l’éducation, question-mère qui embrasse et domine toutes les questions politiques et sociales et sans la solution de laquelle il ne sera jamais fait de réformes sérieuses et durables
. Elle demandait, en conséquence, que l’instruction fût considérée comme un service public de premier ordre
et devînt un droit à la portée de tout enfant quelle que soit sa position sociale et un devoir pour les parents ou pour les tuteurs ou pour la société
.
La requête insistait sur la nécessité de la laïcité dont elle tirait le principe d’une question de fait, à savoir que les maisons d’instruction et d’éducation entretenues par la commune ou par le département ou par l’État doivent être ouvertes aux enfants de tous les membres de la collectivité, quelles que soient les croyances intimes de chacun d’eux
. Puis, invoquant la liberté de conscience et la justice, la requête demandait d’urgence :
UNE VÉRITABLE CHARTE DE LA LAÏCITÉ
Que l’instruction religieuse ou dogmatique soit laissée tout entière à l’initiative et à la direction libre des familles, et qu’elle soit immédiatement et radicalement supprimée pour les deux sexes dans toutes les écoles, dans tous les établissements dont les frais sont payés par l’impôt ;
Que ces maisons d’instruction et d’éducation ne contiennent aux places exposées aux regards des élèves ou du public aucun objet du culte, aucune image religieuse :
Qu’il n’y soit enseigné ou pratiqué en commun ni prières, ni dogmes, ni rien de ce qui est réservé à la conscience individuelle ;
Qu’on n’y emploie exclusivement que la méthode expérimentale ou scientifique, celle qui part toujours de l’observation des faits, quelle qu’en soit la nature : physiques, moraux, intellectuels ;
Que toutes les questions du domaine religieux soient complètement supprimées dans tous les examens publics, et principalement dans les examens pour brevets de capacité.
Qu’enfin les corporations enseignantes ne puissent plus exister que comme établissements privés ou libres.
Ces six alinéas sont à ce point précis que, dans leur brièveté, ils ne laissent rien dans l’ombre. Pour l’époque, ils constituent une sorte de charte de la laïcité, en avance de quinze ans sur les premières réalisations de la IIIe République.
Les membres de la Commune qui reçurent la délégation se montrèrent tout à fait partisans de la réforme de l’éducation dans le sens indiqué. Ils en affirmèrent « l’importance capitale » et estimèrent qu’une telle démarche les encourageait à entrer dans la voie de la rénovation scolaire. Quant à Édouard Vaillant, délégué à l’enseignement, qui entendait pratiquer avec les éducateurs laïcs la méthode de collaboration, il choisit parmi les membres de la sous-commission dite « d’organisation de l’enseignement » deux des délégués de « l’Éducation Nouvelle » : Rama et Manier. Le premier devait poursuivre, tant dans cette commission qu’aux Batignolles (17e), un effort remarquable en faveur de la laïcité. Le second devait faire fonction d’adjoint à l’Instruction publique pour l’enseignement primaire et, en cette qualité, contribuer d’une façon majeure à la laïcisation du personnel.
Vue sous un autre angle, la bataille pour la laïcité de l’enseignement sous la Commune se relie étroitement à toute la politique anticléricale des hommes du 18 mars, qui n’est elle-même qu’une forme de défense contre les intrigues versaillaises. Cette politique trouve son expression dans la loi de séparation de l’Église et de l’État votée par l’Assemblée communaliste le 3 avril. Cette loi spécifie, en son article 3, que les biens des congrégations religieuses – donc des congrégations enseignantes – deviennent propriétés nationales. En outre, les mesures tendant à laïciser les services d’assistance complètent l’œuvre de laïcisation scolaire.
Enfin, l’enseignement religieux se trouve atteint durement par des rigueurs frappant ses têtes les plus représentatives. C’est ainsi que, successivement, furent arrêtés : le R.P. Ducoudray, Jésuite, recteur de l’Ecole Sainte-Geneviève (3 avril) ; le R.P. Olivaint, supérieur, et le P. Caubert, économe de la Maison des Jésuites de la rue de Sèvres (5 avril) ; Icart, supérieur ; Roussel et Hogan, directeurs du Séminaire de Saint-Sulpice (6 avril) ; Calixte, premier assistant des Frères de la Doctrine chrétienne (11 avril) ; Sire, professeur au séminaire de Saint-Sulpice (16 avril). On doit observer que certains résultats furent obtenus par la force même des choses. En effet, la lutte prenant un « caractère plus menaçant », les Frères de Saint-Nicolas-d’Issy fermèrent eux-mêmes leur établissement le 30 avril.
Le 11 mai, Vaillant annonça que l’enseignement religieux devait disparaître des écoles parisiennes. Il intima l’ordre aux instituteurs et institutrices d’enlever « les crucifix, madones et autres symboles » qui pouvaient encore rester dans les classes comme offensant la liberté de conscience. Il spécifia que les objets de cette nature en métal précieux seraient inventoriés et envoyés à la Monnaie.
Vaillant se rendit compte qu’il ne pourrait obtenir une laïcisation véritable des écoles, tant qu’il y aurait non seulement des instituteurs congréganistes, mais des inspecteurs plus ou moins imbus d’idéologie religieuse. Aussi, le 13 mai, il révoqua les inspecteurs et inspectrices des écoles primaires et des écoles de chant nommés par l’ancienne administration et remit l’inspection du premier degré à la fois aux membres de la Commission de l’Enseignement élus par l’Assemblée et à des délégués munis d’un « pouvoir spécial » délivré par lui.
Parmi les inspectrices qui exercèrent sous les ordres de Vaillant figure la citoyenne Tinayre, qui avait été chargée par le gouvernement de la Défense nationale de réorganiser les écoles de filles de la ville de Paris. Elle paya son attachement à la Commune de la mort de son mari, fusillé, sans qu’on ait pu retrouver sa trace, et de neuf ans d’exil en Suisse. Elle se montra toujours fière d’avoir servi la « glorieuse » insurrection. C’est la mère du graveur Julien Tinayre – époux de la romancière Marcelle Tinayre – et du peintre Louis Tinayre, bien connu par ses belles toiles de Louise Michel et de Rogéard.
Coïncidence curieuse, le jour même où Vaillant procédait aux révocations d’universitaires dévoués à l’ancien régime, Jules Simon à Versailles, pour le compte du gouvernement de Thiers, suspendait trois professeurs qui avaient parlé avec sympathie de la Commune.
Il faut croire que ces professeurs n’étaient pas seuls à s’affirmer pour la Commune, puisque, dans une circulaire spéciale, le ministre versaillais rappelait les éducateurs à leur « devoir », leur interdisait les controverses passionnées et n’admettait que la collaboration « en bonne compagnie » dans des « journaux qui se respectent ».
A la même date du 13 mai, Vaillant réclama des municipalités d’arrondissement un état du personnel en fonction (laïc et congréganiste), afin de dénombrer les maîtres défaillants et vraisemblablement de voir dans quelle mesure le licenciement pouvait s’opérer.
Il est visible que Vaillant est guidé par le souci de concilier la poursuite rapide de la laïcisation et le désir de ne pas priver brusquement de maîtres un trop grand nombre d’écoles.
De leur côté, des membres et des partisans de la Commune trouvaient que la laïcisation n’allait pas assez vite. Déjà, le 9 mai, la section des Grandes-Carrières de l’Internationale (18e) avait voté une motion demandant que la Commune persévère « dans la voie du progrès de l’esprit humain » en décrétant « l’instruction laïque, primaire et professionnelle obligatoire et gratuite à tous les degrés ». D’autre part, les blanquistes, dont la lutte contre l’Église était pour ainsi dire une spécialité, ne cessaient de récriminer.
Vaillant lui-même était loin d’être satisfait. Il se voyait aux prises, d’un côté, avec la mauvaise volonté de certaines municipalités, de l’autre, avec l’activité des jésuites qui intervenaient partout et sous toutes les formes. Dans des arrondissements, les congréganistes se trouvaient liquidés en deux jours. Dans d’autres, ils subsistaient, refusant d’obéir aux ordres de la Commune qu’ils savaient, avant tout, préoccupée de sa défense.
Le 14 mai, entrant dans une voie plus énergique, Vaillant publiait une note enjoignant que, partout où de semblables résistances se produiraient, elles devaient être « immédiatement brisées » et les récalcitrants arrêtés. Les municipalités d’arrondissement et le délégué à la Sûreté générale étaient invités à agir « rapidement et énergiquement » en ce sens et à s’entendre à cet effet avec la délégation de l’enseignement.
Pour en souligner l’importance, cette note fut approuvée et contresignée par Eudes et Gambon, au nom du Comité de Salut Public. Elle ne mit pas fin à la résistance de certains membres de l’Assemblée, en tant que gestionnaires de l’arrondissement qui les avait élus. Ainsi s’explique l’intervention de Vaillant à la Commune, le 17 mai, et la proposition qu’il fit adopter. Elle parut à l’« Officiel » en ces termes :
Dans les quarante-huit heures, un état sera dressé de tous les établissements tenus encore, malgré les ordres de la Commune, par les congréganistes.
Les noms des membres de la Commune délégués à la municipalité de l’arrondissement, où les ordres de la Commune relatifs à l’établissement de l’enseignement exclusivement laïque n’auront pas été exécutés, seront publiés chaque jour dans l’Officiel.
Cette mesure vigoureuse arrivait trop tard. La Commune n’avait plus que six jours à vivre et il est évident que les mesures militaires, même, et surtout pour Vaillant qui siégeait à l’Exécutif, absorbaient l’activité de tous ses membres.
La Révolution du 18 mars ne s’effondra pourtant point sur un faible bilan laïc. La preuve en est administrée en passant en revue l’œuvre des municipalités d’arrondissement. Du reste, redevenu préfet de la Seine, Jules Ferry reconnaissait, dans sa première circulaire relative à l’instruction primaire, que les laïcisations d’écoles s’étaient effectuées « en beaucoup plus grand nombre » que pendant le siège.
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La Révolution Prolétarienne N°268 - Mars 1971