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Soviet des usines Poutilov Petrograd

III. Apparition et évolution de l’idée des conseils en Russie et rapports des anarchistes russes envers elle

Par Pano Vassilev

CC by-nc-sa

Nos soviets n’étaient pas autre chose que la réalisation russe des bourses du travail françaises et des chambres du tra­vail italiennes. [1] Cette affirmation est exacte dans une cer­taine mesure, mais pas totalement. Les conseils des tra­vailleurs russes étaient effectivement semblables aux bourses et aux chambres dans la mesure où celles-ci, comme les conseils, se présentaient comme des organes d’union et de coordination des activités des travailleurs de différentes entre­prises et productions d’une région, c’est-à-dire des organes d’union territoriale des travailleurs à l’échelon local. Les soviets ressemblaient aux bourses et aux chambres dans le sens qu’ils prétendaient également — du moins durant un certain temps et selon le rôle qu’y jouaient les anarcho-syndi­calistes russes — devenir des organes de régulation au plan local de la production et de la distribution des biens dans le nouveau régime communiste. Mais indépendamment de cette ressemblance, les soviets des travailleurs russes avaient une particularité très caractéristique qui les distinguaient beaucoup des bourses et des chambres, et même des conseils de travailleurs locaux des organisations ouvrières espagnoles. Les bourses et les chambres en France et en Italie, et les conseils ou comités en Espagne, sont en fait des conseils syn­dicaux ouvriers locaux, composés des délégués des organisa­tions professionnelles ou de producteurs existant préalable­ment localement. Ces organisations ont leur vie établie et réglée, et leurs délégués dans les conseils syndicaux, les bourses ou les chambres sont responsables devant les assem­blées de ces organisations.

La situation dans les soviets russes des délégués des travailleurs est complètement différente de ce point de vue. Dans la majorité des cas, ces soviets sont composés par l’as­semblée des délégués choisis réellement, comme pour les bourses et les chambres, par les travailleurs des différentes entreprises et des diverses branches de la production. Mais ces délégués ne sont pas désignés par des organisations unies fermement aux syndicats ouvriers, ils le sont par des masses ouvrières non organisées, amorphes, éparpillées et réunies selon les cas, qui se rendent aux assemblées chargées d’élire les membres du soviet uniquement pour voter. Que la situa­tion soit ainsi, on le déduit de la description de l’anarchiste russe, le professeur N. Kareline, lorsqu’il aborde cette question dans son livre Novoe kopotkoe izlojenie polititcheskoy eko­nomü Courte exposition nouvelle d’économie politique »), dans le chapitre « Les conseils ouvriers russes ».

Les soviets des délégués ouvriers consultent les représen­tants des ateliers et des entreprises. Ces soviets sont formés exclusivement de personnes déléguées et élues par atelier — où les plus petits ateliers se réunissent dans des assemblées communes. Combien d’ouvriers participent à ces réunions qui élisent les délégués envoyés aux soviets ? c’est une ques­tion secondaire. L’important est que chaque travailleur, préci­sément parce qu’il l’est, sans s’occuper de savoir s’il est ou non à jour de ses cotisations, s’il entre ou pas dans le nombre des membres du soviet, peut à tout moment se présenter aux réunions (p. 176).

Cette façon occasionnelle de se réunir et de se coordonner contribua par la suite à la domination facile à obtenir des soviets par les partis. Le prolétariat russe fut obligé de faire vite à cause des circonstances. Et quand il fallait mener des actions de masse, il n’y avait pas, sauf quelques exceptions, d’organi­sations prolétaires de classe déjà existantes avec une activité régulière et ses organes respectifs visant à préparer les luttes. On peut affirmer que lorsque les événements de 1905-1906 entraînèrent les travailleurs russes dans le tourbillon des grandes luttes sociales de l’époque, ils étaient presque inorga­nisés. Il n’y avait presque pas de syndicats et les grèves se déroulaient en silence et dans l’isolement. Pour autant qu’ils existaient, les syndicats étaient faibles, impuissants, éparpillés sur tout le territoire sans aucun lien et, dans le plupart des cas, c’étaient des sections de la fraction social-démocrate. Dans l’ensemble, avant l’apparition des conseils en 1905, le prolé­tariat russe était désorganisé. De nombreuses raisons expli­quent cette situation, mais les faits sont ainsi. Jusqu’en 1905, les grèves des travailleurs russes ont été menées par des comi­tés de grève provisoires, choisis par les grévistes de l’entrepri­se, et unis aux autres secteurs en grève. Cette façon de mener la lutte se trouve toujours là où le prolétariat est désorganisé et sans syndicat de masse régulier, comme c’était le cas en Bulgarie jusqu’en 1923.

Et chez nous, vu l’absence de syndicats ouvriers, les grandes grèves, comme par exemple celle des ouvriers du tabac de Trace en 1930 et des travailleurs de la canalisation des eaux de Rila la même année, furent menées, non pas par les syndicats, qui n’existent pas, mais par des comités de grève élus provi­soirement, composé de délégués de chaque entreprise ou de groupes d’ouvriers importants. Et ce comité disparaît automa­tiquement après la fin de la grève.

Telle était la situation en Russie jusqu’en 1905. Les ouvriers n’avaient pas de syndicats et les événements se déroulèrent à une vitesse stupéfiante [2]. Les grèves s’étendaient massive­ment et longtemps. La défaite russe face au japon lors de la guerre de 1904-1905 fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase. La marine se mutina, tout le peuple se déclara contre la monarchie absolue. Le mouvement de grève engloba peu à peu tout le pays. Alors qu’elles étaient courtes et peu suivies, les grèves devinrent longues et massives. Enfin en octobre 1905, elles se transformèrent en une fameuse grève générale du prolétariat russe. Devant cette pression, le tsar fit publier un manifeste, le 17 octobre 1905, où il promettait d’introdui­re en Russie une constitution et un régime parlementaires. Mais la classe ouvrière accueillit avec méfiance ce manifeste et montra son désir de dépasser les actions de protestation habi­tuelles. Elle voulait prendre en main son destin et établir une nouvelle société, où la gestion serait contrôlée par les tra­vailleurs des villes et des campagnes, et pas par un parlement. Alors se fit jour l’idée que ce rôle revenait aux soviets des délé­gués ouvriers, qui n’étaient que des comités de grève jus­qu’alors, élus par les travailleurs des entreprises. Ces soviets, comme les grèves, devinrent réguliers et durables.

Poussés instinctivement par le développement des événe­ments et par la vie elle-même, les travailleurs et les soviets ouvriers, comme les organisations hors des partis, s’efforcè­rent d’être des organes indépendants et autonomes de la clas­se ouvrière qui, indépendamment de l’action des partis poli­tiques, prennent seuls la direction des luttes et l’organisation de la vie sociale nouvelle. Mais malheureusement, cela ne fut pas possible, car dans la plupart des cas, et dans les régions les plus habitées, les sociaux-démocrates avaient alors des orga­nisations relativement fortes, créées depuis 1901-1902 et ayant eu une propagande énergique.

Si à cas moment-là il y avait eu en Russie une organisation anarchiste solide, appuyée par les masses populaires, on aurait pu compter sur un large mouvement révolutionnaire socialis­te. Les partis politiques auraient été impuissants. Ils auraient dû avancer sous la pression du peuple, de peur d’être jetés aux oubliettes. Mais cela n’existait pas. Il n’y avait que des petits groupes disséminés d’anarcho-communistes. Le vérité est que, comme toujours, ils eurent une influence sur les événements, en étant, comme partout, à l’avant-garde du mouvement et en rendant la lutte plus aiguë. Mais cela ne suffisait pas. Les masses des travailleurs n’étaient pas unies dans un parti de classe [3].

Les sociaux-démocrates et les SR (sociaux-révolutionnaires) conquirent les conseils de délégués ouvriers et s’efforcèrent de faire des comités exécutifs de grève des comités politiques éta­tiques, qui se transformèrent progressivement en « gouverne­ments provisoires ». Cela freinait le cours naturel de la révo­lution et rétrécissait son horizon. Les socialistes étatiques firent tout leur possible pour dominer le mouvement et l’orienter vers leurs buts politiques étroits. Mais la direction de la révolution n’alla pas aux partis politiques. « Les révolu­tionnaires extrémistes » des masses populaires augmentèrent constamment. [4]

En vérité, grâce aux « révolutionnaires extrémistes » et aux « instincts anarchistes » du prolétariat russe, les partis poli­tiques ne réussirent pas en 1945 à prendre « la direction du mouvement » et à le faire entrer dans le cadre de « leurs buts politiques étroits ». Mais les anarchistes non plus ne purent pousser le mouvement révolutionnaire vers la vraie révolu­tion sociale, en lui donnant un caractère organisé et consciemment libertaire. Cela arriva non seulement à cause de la faiblesse, du manque d’organisation et de la jeunesse [5] du mouvement anarchiste russe, mais également pour une autre raison que Rogdaev ne rappelle pas expressément dans son rapport. Cependant, un autre anarchiste russe, M. Raevski, comprend et souligne très nettement ce fait :

La propagande anarchiste constante des trois dernières années et la liste interminable de victimes offertes par les anarchistes sur l’autel de la révolution russe (en 1905) ne don­nèrent pas le résultat qu’on était en droit d’espérer. (...) Nous ne pouvons accuser, pour expliquer ces tristes résultats, la psychologie du prolétariat et du paysannat de notre pays. Le mouvement ouvrier et paysan en Russie par ces réformes sou­daines, son comportement, ses slogans obligea même la pres­se des cadets et des sociaux-démocrates à reconnaître l’impor­tance des éléments de l’anarchisme latent des masses ouvrières et paysannes (...)

Les causes qui se sont révélées comme des freins à l’ex­pansion de notre mouvement furent principalement l’isole­anent des éléments les plus actifs de nos groupes par rapport au peuple. Cet isolement provenait non pas tant de la situa­tion délicate d’un nouveau courant, sans lien avec les couches prolétaires et forcé par cela même de mener un combat tena­ce contre les partis établis plus tôt. Cet isolement venait la plupart du temps de la conviction bien ancrée, de la tendan­ce consciente à préserver l’activité anarchiste. [6]

Ces éléments négatifs et extrêmement corrupteurs pour le développement de l’influence anarchiste furent la caractéris­tique de l’anarchisme russe jusqu’à la veille même de la révo­lution de 1917. Ils dominaient les milieux anarchistes. Les anarchistes ne purent, malheureusement, s’en débarrasser, même pendant la révolution. Le mouvement anarchiste russe était très fortement influencé par la tactique à la Netchaïev du passé et les habitudes et les capacités terroristes individua­listes anciennes. Cette attitude fut renforcée par le mouve­ment terroriste en France et d’autres pays occidentaux, au moment du déclin de l’anarchisme syndical ouvrier dans ces pays. Les conditions politiques russes spécifiques de l’époque du tsarisme servirent dans une large mesure de terrain privilé­gié au maintien de cette tactique et au renforcement d’un état d’esprit conforme à cette tactique individualiste et sectaire. A l’époque en question, au moment de la formation des soviets des travailleurs et de l’apparition de l’intérêt de créer des orga­nisations prolétaires syndicales hors des partis, l’anarchisme russe était dominé par les tendances des besnatchaltsy (ceux contre l’autorité) et des tchernoznamentsy (ceux du drapeau noir) [7] opposées au mouvement syndical. Ces ten­dances refusaient de participer aux conseils ouvriers et ainsi elles s’éloignèrent du mouvement de masse du prolétariat, en laissant le champ libre pour l’œuvre et l’influence des sociaux-­démocrates (les mencheviks et les bolcheviques) et des SR.

Les membres de ces tendances déclarèrent que le mouve­ment prolétaire de masse, plongé dans le crépuscule des revendications quotidiennes, parfois illuminé par les rayons éclatants de l’idéal extrême, assimilerait inévitablement et accueillerait sur le plan syndical et politique chaque révolu­tionnaire anarchiste, qui se trouve proche de lui. (...)

Selon eux, il était pleinement suffisant pour déclencher la révolution sociale — la bagarre du peuple — de faire parmi les paysans une propagande pour la terreur dans les terres, d’organiser, par les groupes anarchistes, des attaques de la propriété privée et une série d’actes terroristes. Le peuple, réveillé par les explosions des bombes, s’éveillera de son sommeil de milliers d’années et se mettra à détruire le vieux monde et à construire le monde nouveau. (...)

Toute leur tactique repose sur la conception optimiste de la préparation constante des masses ouvrières se trouvant dans un état amorphe, préparation à l’insurrection sous la pression des pionniers de la révolution sociale, les groupes anarchistes. [8]

Il n’est donc pas étonnant qu’en dépit de l’instinct anar­chiste des masses travailleuses russes, les partis politiques aient réussi à prendre en main les soviets et les syndicats nou­vellement créés par la suite, et à en chasser les anarchistes. En cela, les partis empêchaient la révolution de se développer dans un sens libertaire, et ils la transformèrent en une révo­lution presque purement politique.

Bien évidemment, tous les anarchistes russes n’avaient pas cette position sectaire envers le mouvement et les organisa­tions des travailleurs. Il y avait une heureuse exception à cette tendance générale, celle des anarcho-syndicalistes russes, connus en Russie sous le nom de « novomirtsy » (parce qu’ils apparurent dans le sud de la Russie à Novy Mir) et à l’étranger ils étaient surtout groupés autour de la revue Khleb i Volia Pain et Liberté ») — d’où leur surnom de « khlebovoltsy » — éditée à Genève, puis sous le nom de Golos Truda La voix du travail ») — après 1906 — éditée à New York. Mais cette ten­dance était relativement faible, et en plus la plupart des meilleurs représentants militaient à l’étranger (Paris, Genève, Londres, New York, etc.), où ils durent émigrer. Ce ne fut qu’indirectement qu’ils eurent une influence sur le mouve­ment ouvrier en Russie. Leur attitude envers les « masses », les soviets syndicaux des travailleurs fut complètement différen­te de celle de l’anarchisme russe traditionnel.

Avec la clarté particulière et tout à fait dans l’esprit de la vision bakouninienne du rôle des conseils professionnels et des soviets ouvriers locaux, les anarcho-syndicalistes russes ont milité dans les soviets. Le premier — selon Vassili Khudoley — fut Novomirski avec son livre Iz Programy sindi­kalnavo anarkhizma Extrait du programme anarcho-syndica­liste »), édité à New York en 1907.

Alors que les bolcheviques continuaient après 1905-1906 à négliger les « soviets », en ne leur donnant aucune significa­tion comme forme ou organe de la société socialiste future, et en les considérant comme un reste du passé, les anarcho-syn­dicalistes, dont l’action, comme nous l’avons vu, suscita dans une large mesure l’initiative de la convocation d’un congrès général hors des partis des organisations ouvrières en 1907, considérèrent — et le livre de Novomirski en est une preuve — que le soviet est l’organe qui au lendemain de la révolution servira de régulateur de la production et de la consommation dans la nouvelle société.

Dans son chapitre « Collectivisme et communisme » où il décrit ce que les ouvriers devront faire après avoir exproprié les capita­listes et liquidé l’État, Novomirski dit :

Cela veut dire concrètement que : toutes les associations ouvrières d’une ville ou d’un village donné constituent une fédération, c’est-à-dire une union libre d’organisations égales en droits. Chaque organisation participe au conseil fédératif de la commune, où les représentants des différentes associa­tions, à la demande de leurs camarades, établissent des listes générales des produits indispensables, des quantités, des qua­lités, etc. Les communes ouvrières font partie d’unions plus importantes, par exemple des fédérations nationales et inter­nationales. [9]

De nombreux documents témoignent de l’attitude positive et sérieuse des anarcho-syndicalistes russes envers les unions professionnelles et les soviets ouvriers, et des rapports néga­tifs des anti-syndicalistes.

Par exemple le témoignage de la célèbre anarchiste russe Maria Korn dans son article « Kropotkine et le mouvement révolu­tionnaire russe », où, entre autres choses, elle cite les disputes entre « syndicalistes » et « anti-syndicalistes » dans les milieux anarchistes :

Cela se situait au moment de l’épanouissement du syndi­calisme révolutionnaire français, et les camarades, connaissant le mouvement ouvrier étranger, parlaient avec enthou­siasme des succès des idées anarchistes parmi les travailleurs, et comment les organisations ouvrières acceptaient volontiers l’idéal anarchiste libre et la tactique anarchiste (...). Ils rêvaient de créer par l’effort des anarchistes un semblable mouvement en Russie. D’autres, au contraire, méprisant les unions professionnelles tout comme celles des bourgeois, ne voyaient l’esprit révolutionnaire que chez les éléments misé­rables des masses populaires. La participation dans les syndi­cats leur semblait une concession, une déviation de l’idéal anarchiste. La différence résidait, dans le fond, dans le point de départ : les syndicalistes voyaient principalement les tâches du futur, le moment de la reconstruction ; les anti­syndicalistes se préoccupaient plus de la lutte révolutionnai­re d’aujourd’hui et craignaient que les anarchistes ne s’enfer­ment dans les masses ouvrières en général, qu’ils considé­raient comme peu révolutionnaires. [10]

Plus tard une autre question apparut dans nos disputes de partis [11], formulée comme les rapports avec les soviets de représentants de travailleurs créés pour la première fois en 1905. Les anarchistes pouvaient-ils y entrer ? Oui, répon­daient les syndicalistes. Non, disaient les adversaires. [12]

Et les adversaires du syndicalisme étaient la majorité dans le mouvement anarchiste russe, et ils eurent une influence déci­sive sur les résultats de l’action anarchiste parmi les masses ouvrières et paysannes. Cette majorité était composée (comme on le voit d’après un article sur l’histoire de l’anar­chisme russe de Guéorgui Maximov) d’individus à fortes personnalités, mais avec une faible culture anarchiste et ayant une vision primitive de l’anarcho-communisme et des pro­blèmes posés par la révolution et par la vie.

Un autre anarcho-syndicaliste russe, Marc Mratchine, par­lant du manque de fondement et de sérieux de la littérature de propagande anarchiste russe et de la fragilité des concep­tions de la majorité des anarchistes russes d’avant la révolu­tion, écrit :

C’était un flot, un horrible torrent de déclamations, tantôt appelant au combat contre le pouvoir et le capital, tantôt van­tant tout l’attrait de la future commune anarchiste. Mais il n’y avait pas un mot sur les questions malicieuses sur le quoti­dien, des questions comme : comment surmonterons-nous avec les travailleurs eux-mêmes les destructions de la guerre et du sabotage de la faible industrie d’un pays en révolution ? Peu d’entre nous donnaient des réponses claires et concrètes. (...)

Et si nous nous efforçons d’évoquer sur deux plans nos grands défauts : le manque des connaissances les plus indis­pensables et une grande dose d’absurdité, nous comprendrons clairement toutes les maladies infantiles de notre mouvement lors de la révolution. Nous nous expliquerons la possibilité de l’apparition, par exemple, du Manifeste des fameux frères Gordine, dans lequel nous avons, entre autre : Valets, fondez l’anarchie ! Prostituées, fondez l’anarchie ! Princes de la nuit, soyez princes du jour, fondez l’anarchie ! Nous compren­drons la possibilité et même la nécessité inéluctable psychi­quement de l’apparition d’un anarchisme immédiat, sans compromis, sans accord, d’un anarchisme pour gérer une maison, pour fonder une garde noire, etc. Nous nous expli­querons, enfin, le plus grand des malheurs qui corrompt le mouvement anarchiste de notre pays : l’absence d’une organisation anarchiste grande et forte.

L’anarchisme est une belle science de l’organisation de la vie économique et sociale des gens sur une base humaine et rationnelle. C’est un mouvement vivant et créateur des masses travailleuses pour leur émancipation complète. Une minorité de pygmées myopes réussissent à rétrécir, dénaturer, réduire à un individualisme borné, estropié et petit-bourgeois refusant la nécessité de toute organisation, à une attitude dédaigneuse envers la masse, le mouvement ouvrier et son organisation.

Nous n’étions pas assez anarcho-syndicalistes. Nous avons perdu beaucoup de temps à nous organiser alors que les inté­rêts vitaux de la révolution exigeaient l’organisation des masses travailleuses. Nous ne réussîmes pas à créer une base assez forte sous nos pieds, ce qui permit au gouvernement russe de nous liquider relativement facilement. [13]

Pour ce qui est des rapports positifs et corrects des anarcho-­syndicalistes russes avec les soviets, les syndicats et en général avec les organisations de masse des travailleurs, de même qu’une vision sérieuse des problèmes de la révolution sociale, on peut consulter deux documents : les résolutions du congrès de la confédération des anarcho-syndicalistes pan­russes [14] du 25 août 1918 et le « Projet-déclaration de l’armée insurgée révolutionnaire d’Ukraine » (Makhnovistes) du 20 octobre 1919 écrit par Voline [15] célèbre anarcho-syndicaliste russe.

La résolution des anarcho-syndicalistes est :

Le congrès décide :

1- de lutter contre le pouvoir de l’État et du capitalisme ; de réunir les soviets indépendants en fédérations et d’entre­prendre la réunion des organisations ouvrières et paysannes indépendantes en vue de la production ;

2 - de recommander aux travailleurs la création de soviets libres et la lutte contre l’institution des conseils des commissaires du peuple, car ils représentent une forme d’or­ganisation qui ne peut qu’avoir des conséquences funestes pour la classe ouvrière [16].

Dans le projet-déclaration de l’armée makhnoviste, dans la partie « Établissement des soviets », Voline écrit :

Afin de créer une vaste union et des liens réciproques, toutes ces organisations — au niveau de la production, du tra­vail, de la distribution, du transport, etc. — désignent sans pressions, de bas en haut, des organes de coordination, semblables à des conseils économiques, qui ont une fonction technique de régulation de la vie socio-économique, à grande échelle. Ces conseils peuvent être communaux, urbains, régionaux, etc. Ils s’organisent librement. En aucun cas n’apparaît d’administration politique, dirigée par des responsables de tel ou tel parti, qui dictent leur volonté et imposent sous le masque du pouvoir soviétique leur pouvoir politique. Ces conseils techniques ne sont que des organes consultatifs d’exé­cution qui règlent l’activité économique des localités. [17]

La majorité des anarchistes russes étant anti-syndicalistes, ils n’eurent pas cette attitude face au mouvement et aux soviets des ouvriers, qui jouèrent un rôle si important et, à mon avis, décisif.

Les anarcho-communistes — écrit Yartchouk dans un article sur les anti-syndicalistes — s’intéressèrent peu aux organisations des grandes masses de travailleurs. Ils les atta­quèrent même (les anarcho-syndicalistes) parce qu’ils participaient aux organisations ouvrières. Ils considéraient que les anarchistes doivent s’occuper de la destruction de la vieille société, de la construction immédiate de communes anar­chistes. Ils continuaient à placer leurs espoirs dans de petits groupes anarchistes, en pensant que ceux-ci pousseraient les masses vers le communisme anarchiste.

L’opinion même de personnes ayant le prestige et la consi­dération de Kropotkine dans tout le mouvement anarchiste international selon laquelle sans syndicats toute révolution est vouée à l’échec, il faut et on doit entrer dans les soviets bien sûr tant que ces soviets sont des organes de combat contre la bourgeoisie et l’État, et non pas des organes de domination ; même cette opinion ne put entraîner un chan­gement de l’ensemble des anarchistes russes, majoritairement anti-syndicalistes, au sujet des travailleurs sans parti et des organisations et des mouvements de masse. Les camarades demeurèrent jusqu’à la fin sur leur vieille position sectaire et erronée. Ils fuirent les syndicats alors qu’ils devaient y être pour empêcher les politiciens et les étatistes de s’en emparer et de dénaturer la révolution. Ces fautes de la majorité des anarchistes russes se révélèrent fatales pour l’avenir comme pour l’anarchisme russe, et la révolution russe.

Nous devons en tirer la leçon. Nous devons comprendre que si la majorité des anarchistes russes n’avaient pas eu cette atti­tude sectaire vis-à-vis du mouvement syndical du prolétariat et des soviets en tant qu’organe de lutte prolétarienne, on ne serait sûrement pas arrivé à la triste situation que nous avons maintenant ; surtout que cette influence aurait été profitable pour le développement de la perception anarchiste des masses ouvrières russes, qui en outre d’elles-mêmes suivaient une voie libertaire de la solution de la question sociale. S’ils avaient eu une position positive, leurs idées étant suivies ins­tinctivement par les masses, ils n’auraient pas été vaincus aussi vite, exilés et écartés de toute participation dans la construction de la nouvelle société communiste par des démagogues habiles et rusés qui — selon le commentaire exact de Kereline — arrivèrent au pouvoir par la voie des slo­gans anarchistes.





[1Vassily Khoudoley, anarchiste russe (anti-conseilliste et anti-syndi­caliste) dans Amerikanski Izvestia, 1923.

[2N. Rogdaev, Le Mouvement anarchiste en Russie, rapport au congrès anarchiste international d’Amsterdam, en 1907.

[3Bien entendu Rogdaev parle ici de « parti de classe », non pas dans le sens de parti politique, mais d’organisation économique de classe, tout comme dans sa brochure, Les Bases du syndicalisme, en appelant la Confédération Générale du Travail « le parti du travail ». (Nous n’avons pas trouvé ce terme dans cette brochure de 1904 ; par contre dans Articles politiques de Malatesta, éd. 10-18, 1979, on le trouve en 1897, p. 90-95 et 259, NDT).

[4N. Rogdaev, op. cit. p. 36-38.

[5Le mouvement anarchiste en Russie du temps de Bakounine avait été détruit et définitivement anéanti vers 1880. Il réapparaît vers 1901-1902.

[6M. Raevski, Tri mnenio varkhu sindikalizma  Trois opinions sur le syndicalisme »).

[7Groupes individualistes décrits par Paul Avrich, Les Anarchistes russes, Maspero, 1979, p, 59 et sq. (NDT).

[8M. Raevski, op. cit.

[9Novomirski, Kolektivizom i komunizam, izdanie Svobodna komu­na, 1919, p. 17. [Voir la création du premier soviet dans La Révolution Inconnue de Voline.]

[10P.A.Kropotkin i ego utchenie, Chicago, 1931, p. 188 (trad. directe du russe, N.D.T).

[11Voir le chapitre n° 3 (NDT).

[12Op. cit. p. 189.

[13M. Mratchine, « Rezultotite » dans Rabotnitchesko Missal, n° 73, 1923.

[14En français en partie dans A. Skirda, Les Anarchistes dans la révolution russe (NDT).

[15Ce document, collectif et non de Voline, dont l’original russe a « disparu » à cause du léninisme n’existe plus qu’en traduction bulgare — 39 p. — (un exemplaire à l’institut social d’Amsterdam). Nous en avons donné une traduction en espagnol, Espoir, de Toulouse, 8-09-1974. Texte intégral dans Nestor Makhno, cosaque de l’anarchie d’A. Skirda (NDT).

[16Rocker, op. cit. p. 28. (18) Trad. bulgare, p. 20-21.

[17Trad. bulgare, p. 20-21.