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II. L’idée des soviets : Origine exacte et développement historique

Par Pano Vassilev

CC by-nc-sa

On considère généralement l’idée des soviets comme « nou­velle » et issue de la révolution russe de 1917. Des historiens plus « précis » (!) situent la date de leur première apparition autour de 1905-1906, moment où d’importants événements révolutionnaires se déroulèrent en Russie. En fait aucune de ces deux explications n’est vraie.

Il est exact que les soviets sont apparus pour la première fois durant les grèves importantes et grandioses du prolétariat russe en 1905-1906. Il est aussi vrai que la Russie de 1917 connut la tentative la plus remarquable, jusqu’à présent, de l’histoire du mouvement révolutionnaire prolétarien d’appli­quer pratiquement le système des soviets à grande échelle. Et après cette expérience il est également certain que l’idée des soviets a acquis un écho inconnu jusqu’alors et est devenue populaire en particulier dans les pays où elle était soit incon­nue, comme par exemple la Bulgarie, ou bien carrément écar­tée et considérée « utopique », comme en Allemagne.

Cependant, il est inexact de penser que les soviets des tra­vailleurs en tant qu’organes de coordination des luttes ouvrières à l’échelle locale soient apparus d’abord en Russie en 1905-1906 ou 1917. Il est tout aussi faux que l’idée de l’organisation sociale, et plus précisément de la production et de la consommation dans la future société au moyen des soviets locaux de travailleurs, se soit manifestée pour la première fois pendant la révolution russe.

L’origine de l’idée même des conseils de travailleurs comme organe unificateur des travailleurs dans une localité, ainsi que l’apparition de ce concept de régulation de l’activité écono­mique et sociale future de la société dans un endroit détermi­né par les soviets des travailleurs, se trouve déjà à l’époque de la Première Internationale. Elle est présente dans les sections qui étaient à gauche et dont l’idéologue et l’inspirateur le plus célèbre était Michel Bakounine.

Cette conception du soviet des travailleurs en tant qu’organe d’union et de coordination des luttes du prolétariat l’échelle locale, alors que ce prolétariat est organisé dans ses organisations de classe — les syndicats — est un réflexe naturel dicté par la nécessité elle-même. Dès que les travailleurs d’une ville sont unis par le syndicat et lorsqu’ils veulent contacter d’autres syndicats dans une organisation locale, est logique qu’ils cherchent et trouvent un organe qui les relie et les unisse. Au moyen de cet organe, ils pourront coordonner leurs efforts dans la ville, sans perdre leurs liaisons professionnelles ni leur activité autonome.

Pour une telle coordination, l’organisme le plus adéquat est le soviet local des travailleurs, c’est-à-dire l’union des délégué de toutes les organisations ouvrières existant dans un secteur donné, élus par les assemblées syndicales des travailleurs eux­-mêmes, responsables constamment devant ces assemblées et toujours révocables par elles. Cet organe n’est ni un comité de gestion locale, dont les membres peuvent prendre et appliquer des décisions, ni non plus un petit parlement où siègent les « représentants du peuple », élus pour une période fixe, pen­dant laquelle ils légifèrent, tandis que les électeurs respectent inconditionnellement les lois jusqu’aux élections suivantes comme c’est le cas dans les élections municipales actuelles.

Les soviets des travailleurs locaux se sont créés avec des noms et des titres différents, en tant qu’organes uniquement techniques et exécutifs. Ils n’ont eu aucun pouvoir de gestion ni aucun droit de résoudre et de diriger à leur guise ce qu’il faut et ne faut pas faire. Ce sont ceux qui les ont faits qui déci­dent par l’intermédiaire de leurs délégués. Les nécessités de la lutte des travailleurs les ont fait naître.

La Première Internationale fut un syndicat ouvrier créé prin­cipalement par des syndicats nationaux et régionaux. Les sec­tions les plus fortes et les plus avancées étaient les organisa­tions professionnelles des ouvriers jurassiens (dans la Suisse française), à Paris et dans certaines contrées en France, en Angleterre, dans la partie wallonne de la Belgique, en Espagne et en Italie. Dans toutes ces sections, à l’exception de l’Angleterre, les idées et les formes organisationnelles domi­nantes étaient celles propagées et appliquées pratiquement par Proudhon et Bakounine. Par leur intermédiaire, les idées proudhoniennes et bakouniniennes eurent une influence pré­dominante dans toute l’Internationale. L’influence de Marx ne l’emporta qu’en Allemagne, mais la section allemande de l’Internationale était alors une des plus faibles et n’exerça qu’un faible rayonnement sur le développement des idées de l’Internationale à cette époque fondamentale.

Au départ, et pendant longtemps, l’orientation idéologique fut confuse et indéterminée. C’est pourquoi durant les pre­miers congrès (Genève 1866 et Lausanne 1867), il n’y eut pas de la part des internationaux de position claire sur les formes concrètes qu’aurait pu prendre la vie sociale au lendemain de la « liquidation » du capitalisme et de l’État. Mais la croissan­ce de l’Internationale comme instrument de combat s’accom­pagna de l’approfondissement des idées qui s’épanouirent très vite. L’activité pratique et la lutte quotidienne entre le travail et le capital amenèrent progressivement les organisations ouvrières à une étude plus sérieuse et approfondie de la ques­tion sociale et des moyens pratiques de la régler. Au congrès de Bâle en 1869, l’Internationale atteignit le sommet de son développement extérieur. Ce congrès éclaira particulièrement la question des nouvelles formes que prendra l’organisation économique et sociale au lendemain de la révolution. Dans les rapports présentés sur ce point par les délégués, le belge Hins et le français Pindy, pour la première fois dans les ses­sions de l’Internationale on aborde sérieusement le grand rôle que devront jouer pour la solution de la question sociale, les conseils ou syndicats des travailleurs. Et le congrès de Bâle déclare clairement et catégoriquement que les organisations syndicales des travailleurs ne sont pas seulement des organes de défense des intérêts des travailleurs dans le cadre de la société capitaliste existante, mais aussi le squelette et l’em­bryon de l’organisation sociale future qui se trouvent dans le sein du capitalisme. Cette déclaration est imprégnée de l’es­prit des enseignements de Bakounine sur la révolution socia­le, a savoir que la nouvelle société représentera par elle-même l’union internationale des organisations de producteurs — de l’industrie, de l’agriculture, des transports, de la culture, etc. — et ne sera inspirée que par une organisation interna­tionale sérieuse des associations ouvrières de tous les pays. [1]

C’est dans ce sens qu’allait la résolution sur cette question, prise par le congrès sur proposition du belge Hins : Le congrès est d’avis que tous les travailleurs doivent s’employer activement à créer des caisses de résistance dans les différents corps de métier. A mesure que ces sociétés se forment, il invi­te les sections, groupes fédéraux et conseils centraux, à en donner avis aux sociétés de la même corporation, afin de pro­voquer la formation d’associations nationales de métier. Ces fédérations seront chargées de réunir tous les renseignements intéressant leur industrie respective, de diriger les mesures à prendre en commun, de régulariser les grèves, et de travailler activement à leur réussite, en attendant que le salariat soit remplacé par la fédération des producteurs libres. [2]

Étant donné que les travailleurs révolutionnaires de la Première Internationale arrivèrent à la conviction que les unions professionnelles d’aujourd’hui pour la défense des tra­vailleurs seront demain les unions des travailleurs libres, qui organiseront la production locale, la conclusion logique qui s’ensuit est que les organes actuels qui unissent les syndicats locaux dans une fédération syndicale régionale ou union, seront demain les organes naturels de l’administration et de la gestion des nouvelles formes de la production, de la consom­mation et de la vie sociale. Ces organes ne peuvent agir autre­ment, sauf les conseils locaux de travailleurs. Aujourd’hui ils sont formés de tous les délégués de toutes organisations pro­fessionnelles dans une région. Demain leurs fonctions seront élargies, avec des délégués des organisations ouvrières de consommateurs et leur famille par quartier, selon les besoins de la nouvelle situation et des nouvelles tâches.

Et véritablement, dans le commentaire, également de Hins, qui fait suite à cette résolution, il est dit : Oui, les sociétés de résistance subsisteront après la suppression du salariat, non point comme nom, mais comme œuvre : elles seront alors l’organisation du travail. Elles seront alors la résolution du libre-échange, en opérant une vaste répartition du travail d’un bout à l’autre du monde. [3]

Et cet organe administratif sera : les conseils des organisa­tions de métiers et d’industries [qui] remplaceront le gouver­nement actuel et cette représentation du travail remplacera une fois pour toutes les vieux systèmes politiques du passé. [4]

Voilà comment naquit naturellement l’idée de la mise en ordre et de la régulation de la vie sociale et économique dans la société future au moyen des conseils des travailleurs.

Il est intéressant de savoir que l’autre rapporteur sur cette question étudiée et élargie au congrès de Bâle en 1869, le menuisier parisien Pindy, arriva de son côté exactement aux mêmes conclusions que Hins, sur les organes qui administre­ront la vie future. Ces réflexions inspirent les syndicats révo­lutionnaires actuels.

Selon Pindy, dans la société future les syndicats formeront des communes libres, dans lesquelles le gouvernement et la gestion locale seront remplacés par les conseils des délégués des unions professionnelles des travailleurs. [5]

La même idée est soutenue par l’écrivain bolchevique A. Tchekine (Stotski) dans un gros ouvrage : Au congrès de Bâle de l’Internationale, l’un des délégués français [il est évi­dent qu’il s’agit de Pindy, note de P. Vassilev] défendant la nécessité de la création des unions professionnelles, souligna qu’elles sont indispensables pour deux raisons : d’un côté elles sont un moyen d’action contre l’exploitation du capital à notre époque et d’un autre vu qu’elles regroupent différentes professions dans une ville, elles forment la future commune (...) Le gouvernement est remplacé par les conseils des corps de métiers réunis, et par un comité de leurs délégués respectifs, réglant les rapports du travail qui remplaceront la politique. [6]

Pour les membres de l’aile gauche de l’Internationale, dont l’inspirateur était Bakounine et qui remportèrent au congrès de Bâle une victoire éclatante sur les idées parlementaires, démocratiques et étatiques de Marx, il était clair que pour transformer réellement la société, il fallait qu’elle soit domi­née et organisée par les travailleurs des usines, des ateliers, des entreprises agricoles, etc., et non par le pouvoir de l’État et son organe législatif, le parlement, au contraire des idées marxistes. C’est la raison pour laquelle ils ne se sont pas effor­cés, à l’instar de la bourgeoisie, de créer un nouveau parti poli­tique « ouvrier », afin de devenir maîtres du pouvoir politique et de réformer de haut en bas la vie économique et sociale. Au contraire les travailleurs se sont organisés sur la base de la pro­duction économique, afin de devenir maîtres de la force éco­nomique, de l’industrie, du transport et de l’agriculture, des moyens de production et de consommation, sans lesquels aucun régime vraiment social n’est possible, ni aucune éman­cipation des forces du travail du joug de l’esclavage du salariat. Ils veulent réorganiser de bas en haut toute la vie sociale, dont la base est l’économie, tout en reconnaissant que tout pouvoir politique et toute direction de certaines personnes sur d’autres, doivent disparaître en même temps que l’exploitation des uns par les autres. Les bakouninistes de la Première Internationale comprirent également avec raison, que cela ne veut pas dire la disparition de tout ordre, de toute organisation et de toute pla­nification et activité d’ordre général. Pour la gestion « des choses », à savoir la production et la distribution des biens dans la future société des travailleurs sans classe et sans État, il fau­dra des organes qui répondront aux nécessités, sans contredire le but. Ces organes sont envisagés comme étant les conseils des travailleurs, qui s’unissent et sont en liaison par un système non étatique et fédéraliste d’organisations locales de travailleurs.

C’est ainsi qu’est née l’idée des soviets. Elle fut par la suite affinée et popularisée très largement parmi les travailleurs des pays latins de cette époque, par la presse, les livres et les bro­chures de l’aile fédérale de l’Internationale, qui suivait Bakounine et ses amis. Elle est exposée de façon particulière­ment nette par Bakounine lui-même dans sa brochure Programme et objet de l’organisation secrète révolutionnai­re des frères internationaux écrite en 1866 [7], c’est-à-dire trois ans avant le congrès de Bâle où les penseurs et les mili­tants de l’Internationale se penchèrent le plus sur les formes qu’adopterait la société après sa victoire sur le capitalisme.

Au point six de ce programme qui traite de la révolution en pratique, après avoir dit que l’État et toutes les fonctions de l’État seront détruits radicalement, que tous les capitaux productifs et instruments de travail seront expropriés par les associations de travailleurs qui les géreront collective­ment et que l’alliance fédérative de toutes les associations ouvrières (...) constituera la Commune, il indique qu’il faut fonder tout de suite : la commune révolutionnaire par la délégation d’un ou deux députés par barricade, un par rue, ou par quartier, députés investis de mandats impératifs, toujours responsables et toujours révocables. Le conseil communal ainsi organisé pourra choisir dans son sein des comités exé­cutifs, séparés pour chaque branche de l’administration révolutionnaire de la commune. [8]

C’est ainsi que l’idée des soviets a été pleinement étudiée et propagée en tant qu’organe administratif des futures com­munes libres, dans les congrès et les conférences de la section espagnole de l’internationale qui était la plus imprégnée des principes du bakouninisme. Cela a été constaté par l’historien de l’anarchisme Max Nettlau, qui dans son article « A l’occa­sion du prochain congrès de l’Association internationale des travailleurs » [9] écrit : La fédération espagnole [il s’agit bien entendu de la section espagnole de la Première Internationale - Pano Vassilev] voyait, dans les syndicats locaux des tra­vailleurs, l’organisation qui devait réunir en son sein tous les travailleurs d’une localité des différentes branches de la pro­duction. Leurs délégués formeraient ainsi l’union locale (le soviet) de la commune libre. En entrant dans la fédération avec des syndicats d’un secteur, ils formeront une organisation territo­riale de production d’une région syndicale. Ensuite, comme il est indiqué dans la conférence de Valence de septembre 1871, qui publia un rapport spécial sur sa conception à l’occasion de la conférence de l’Internationale à Londres, les communes de tous les pays formeront une fédération territoriale, qui pour­ra se fédérer avec les fédérations des autres pays. De cette façon, l’appareil interne de reconstruction de la production, de la distribution et des liaisons globales sera fondé. Cette proposition fut presque ignorée par la conférence de Londres où dominaient les marxistes [10]. Le rapport demeura enfoui dans les archives d’Engels, où je l’ai trouvé en 1927, puis je l’ai publié.

Voilà un nouveau témoignage qui plaide en faveur de notre affirmation selon laquelle le marxisme, prônant le socialisme étatique et parlementaire, est incompatible avec le système des soviets et, tout naturellement, s’y est opposé. Mais en dépit de l’attitude négative voire méprisante des marxistes de l’Internationale envers ce système, leurs sections fédérales continuaient vigoureusement à préparer en ce sens la ques­tion des nouvelles formes de l’administration et de la régula­tion de la vie sociale. Au congrès de la fédération espagnole, tenu à Saragosse en avril 1872, il fut question ouvertement et en détail des consejos locales, soviets ou conseils locaux, qui se composeront de tous les producteurs et se transfor­meront en conseils d’administration. Dans le rapport pré­senté à ce congrès par le conseil fédéral, il est dit entre autres : Tous les grands instruments de travail aujourd’hui réunis par quelques mains oisives, pourraient être transformés du jour au lendemain par une force révolutionnaire et mis immé­diatement en usufruit à la disposition des travailleurs qui les font actuellement produire. Ces ouvriers, par le seul fait de s’organiser dans le syndicat, s’ils n’y étaient pas auparavant, et en offrant aux conseils locaux les garanties nécessaires, acquerraient la pleine jouissance des instruments de leur tra­vail. [11]

Et plus loin, lors de l’examen de la question de l’approvi­sionnement de la population après le changement social, il est dit : Ces conseils, divisés en autant de commissions nécessaires, veilleraient à la conservation de la propriété col­lective et, en union avec les administrateurs des sociétés de production, s’occuperaient de ce que le commerce correspon­de aux intérêts et aux droits des sociétaires et de la collectivi­té en général. Pour ce faire, il serait nécessaire de former de grands magasins et de transformer le petit commerce bour­geois comme cela a été dit — ou de façon semblable — à pro­pos de la petite industrie, c’est-à-dire la concentration et la suppression du prolétariat. [12]

Les premières tentatives d’application pratique de l’idée de cette transformation sociale des conceptions anti-étatistes, anti-parlementaristes et fédéralistes qu’avaient les internatio­nalistes des pays latins furent faites dans le mouvement ouvrier révolutionnaire français, et plus spécialement à Paris en 1871 pendant la fameuse Commune de Paris, et en Espagne au moment des communes révolutionnaires d’Alcoy Barcelone et Carthagène en 1873. On sait, par les premiers manifestes de la Commune de Paris et les proclamations des bakouninistes (qui tentèrent de proclamer des communes libres à Lyon, Marseille et d’autres villes), que le but du mou­vement révolutionnaire en France était la suppression de l’É­tat et de tous les organes législatifs et autres (parlement, poli­ce, armée, etc.), en les remplaçant par la fédération nationale des communes libres et autonomes dont l’association doit assurer l’unité française [13]. Cette fédération se composera des délégations libres des communes fédérées. L’unité, telle qu’elle nous a été imposée jusqu’à ce jour par l’Empire, la monarchie et le parlementarisme, n’est que la centralisation despotique, inintelligente, arbitraire ou onéreuse dit le manifeste de la Commune du 19 avril 1871. Paris veut l’au­tonomie absolue de la commune étendue à toutes les locali­tés de la France, Paris ne veut rien de plus à titre de garan­ties locales, à condition, bien entendu, de retrouver dans la grande administration centrale, délégation des communes fédérées, la réalisation et la pratique des mêmes principes.

Bakounine lui-même participa au mouvement à Lyon et à Marseille. Et à Paris, il y eut Eugène Varlin, Elisée Reclus, et d’autres. Les manifestes et les proclamations montrent la grande influence que le bakouninisme a eu sur le caractère des événements. Mais malheureusement, pour une série de raisons, cette influence ne fut pas assez forte, et les grandes masses prolétariennes de Paris, comme le remarque Bakounine, après la défaite de la Commune, n’étaient pas assez imprégnées de la conscience socialiste indispensable pour pouvoir donner toute l’impulsion souhaitable à la révo­lution parisienne de 1871.

Le peuple de Paris (...) était socialiste beaucoup plus d’ins­tinct que d’idée ou de conviction réfléchie. [14]. Le caractère organisationnel externe et les actions de la Commune n’ont pas été purement fédéralistes et socialistes. Les étatistes et les parlementaristes firent barrage parce qu’ils représentaient la majorité des idéologues, inspirateurs et membres de la Commune. C’étaient d’anciens démocrates républicains, influencés par les masses dans une révolution à caractère social. Pour cette raison la Commune de Paris, après une cour­te période de véritable commune libre, acquit progressive­ment la caractéristique d’un État local avec son gouverne­ment et son parlement, qui continuaient de s’appeler par habitude conseil communal. Mais les internationalistes ; qui furent élus au conseil communal, n’abandonnèrent pas un moment l’idée que ce conseil représentait en fait un pouvoir d’État et le considéraient purement et simplement comme un organe exécutif. Cependant sur la soixantaine de membres du conseil, les internationalistes et bakouninistes n’étaient que vingt-deux. Les autres étaient jacobins, c’est-à-dire des autori­taires, des étatistes, des parlementaristes. Ce fut un grand malheur pour la Commune et pour eux ; ils en furent paraly­sés et ils paralysèrent la Commune  [15]. Mais malgré cela, le fait est que le prolétariat parisien de 1871 renversa non seule­ment la monarchie, mais aussi la machine de l’État parle­mentaire et démocratique, et les remplaça par le conseil municipal. Encore que par la suite le pouvoir gouvernemen­tal se soit greffé sur ce trône, le fait que la révolution pari­sienne prît cette voie et non celle de l’État et du parlement, montre, dès cette époque, que la vision bakouninienne de la révolution sociale n’est pas « utopique » et « ridicule », comme le disaient Marx et Engels. En fait cette vision répond beaucoup plus aux mouvements naturels de la révolution prolétarienne que la conception étatique et parlementaire des marxistes, qui fut réduite en poussière par la Commune [16]. Et si les forces de l’influence anti-étatique des bakouninistes avaient été plus grandes à Paris, le conseil municipal n’aurait naturellement pas inclus un pouvoir gouvernemental local. Il serait demeuré un organe purement administratif, comme le désiraient les bakouninistes. Et dans ce cas précis, le conseil ne devait pas être géré comme lors d’élections municipales traditionnelles [17]. Au contraire, il serait composé de délégués directs, toujours révocables, des organisations ouvrières de producteurs et de consommateurs, comme ce fut le cas en Espagne en 1873 pendant les soulèvements d’Alcoy, Barcelone et Carthagène. Là le « système soviétique » fut appliqué pour la première fois, encore que brièvement et à une échelle locale.

L’écrasement de la Commune de Paris dans le sang de ses courageux défenseurs, la répression sanglante de l’insurrec­tion du prolétariat espagnol en 1873 et du prolétariat italien en 1876 et la réaction profonde, qui apparaît après ces événe­ments dans ces pays, où l’aile bakouniniste de l’Internationale était notablement la plus puissante, aboutirent à l’éclatement des organisations professionnelles ouvrières imprégnées d’es­prit anarchiste. L’Internationale fut cruellement réprimée et en France, elle fut considérée comme une organisation « illégale », et peu après elle disparut.

Les anarchistes qui survécurent, en particulier les Français, émigraient ou bien se réfugiaient dans des petits groupes purement idéologiques, secrets, vu les circonstances, et mal organisés. Les poursuites constantes les entraînaient à mener une action terroriste [18] difficile et pénible contre la réaction. La littérature révolutionnaire qui nourrissait et fondait l’idée des soviets, fut détruite et disparut.

L’idéal soviétique déclinait et il cessa d’animer l’action des révolutionnaires dans cette nouvelle situation. Cela amena une mentalité révolutionnaire nouvelle et particulière chez les membres des groupes clandestins et purement idéolo­giques, plus individualistes que collectivistes ou communistes. C’est précisément cette situation et cette « nouvelle » mentalité qui préparèrent le terrain pour l’apparition d’un courant « anarchiste » pluriforme avec un caractère indivi­dualiste et anti-organisationnel, accompagné d’une attitude plus ou moins négative envers les organisations profession­nelles de masse des travailleurs. La pratique terroriste créa de façon naturelle un culte de la personnalité et une vénération de l’héroïsme individuel. Cette atmosphère vit surgir tout aussi normalement la théorie multiforme du « rôle important de l’individu dans l’Histoire » qui contredit directement l’idée de Bakounine accordant à la personne en soi un rôle très modeste dans l’Histoire. C’est aussi dans cette atmosphère que se forma la conception du grand rôle, exagérément impor­tant, des groupes purement idéologiques face à l’activité de second ordre des organisations professionnelles de masse de la classe ouvrière. Il n’y a rien d’étonnant, dans ces condi­tions, que les éléments anarchistes de cette époque aient pensé beaucoup plus à une activité négative et destructrice, qu’à une tâche positive de création devant la révolution socia­le imminente. Les éléments constructeurs et les facteurs de la future édification sociale, c’est-à-dire les organisations écono­miques des travailleurs, étaient dédaignés.

On accordait une plus grande importance aux parties pure­ment négatives et destructrices : « les combattants », les groupes purement idéologiques de « la minorité révolutionnaire ». Et même l’idée purement netchaïevienne [19] apparut : à savoir qu’il est même inutile de penser au lendemain de la destruction de l’ordre ancien, car cela détourne l’attention de la tâche principale : l’anéantissement de tout ce qui est vieux, pourri et actuel. Bien évidemment, vu le règne de semblables conceptions dans les milieux anarchistes, il n’était surtout pas question d’organisations, qui « le lendemain » veilleraient aux nouveaux rapports sociaux. L’idée des soviets fut oubliée pour longtemps.

Cependant dès la fin de la période des répressions sauvages, et avec le retour des émigrés et des expulsés [20], ainsi que la mise en liberté de certains camarades, le mouvement ouvrier commença peu à peu à prendre un caractère révolutionnaire. En Espagne la période de déclin et d’interdiction du mouvement professionnel dura moins longtemps. La majorité des anarchistes n’avaient presque pas coupé leurs liens avec les milieux ouvriers syndicaux, malgré les persécutions et les massacres. Dès le rétablissement des syndicats, l’idée des soviets resurgit lors des premières conférences syndicales dans tout le pays à la fin de 1876. Celles-ci discutaient la question des « mesures pratiques qui doivent être prises après la des­truction de l’État actuel ». Le projet, adopté presque à l’una­nimité sur proposition de la commission fédérale, indiquait entre autres :

1) Les localités où les membres de l’Internationale pour­ront dominer, après le début du mouvement insurrectionnel, se déclareront libres et indépendantes et détachées de tout lien national.

2) Chacune d’elles déclarera immédiatement que tout ce qui se trouve sur ces limites lui appartient, et que rien n’ap­partient à personne, si ce n’est les meubles et les vêtements d’usage privé.

8) Les conseils locaux se sous diviseront en autant de com­missions nécessaires, défense, nourriture, administration, tra­vail, instruction, rapports régionaux et fédéraux, etc.

11) Les congrès départementaux et régionaux assumeront eux-mêmes, par l’intermédiaire de commissions spéciales, la gestion de toutes les affaires qui ne pourront être traitées par les localités, comme la défense départementale et régionale, l’organisation des services publics, la marine, les chemins de fer, les postes, le télégraphe, etc. Le congrès régional nommera la représentation de la région au congrès universel et auprès des autres régions. [21]

Mais alors (en 1876) le congrès national ne put se tenir à cause de la répression qui empêchait une organisation plei­nement publique. Cela ne fut possible qu’en 1881, avec la célébration à Barcelone du premier congrès ouvrier de la nou­velle Fédération espagnole. Ce congrès n’eut pas de résultats particuliers. En 1882, le deuxième congrès se réunit à Séville et la commission de préparation édita à cette occasion un manifeste très intéressant par son contenu et son importance historique. Après avoir salué les délégués ouvriers réunis sur les « bords du Guadalquivir », le manifeste soulignait que le nouveau mouvement s’inspirait des « principes anarchistes » et « fédéralistes ». Il donnait les traits généraux de la structu­re organisationnelle. Et à nouveau, il était question des conseils ouvriers, de leur rôle et de leurs fonctions.

Dans la section, l’être humain, autonome, délibère et vote, propose et propage tout ce qu’il veut et comme il le veut, et l’exercice de ses droits individuels ne dépend que de sa propre activité, sauf s’il ne remplissait pas ses devoirs ou s’il fait usage de procédés non réglementaires.

La fédération locale, de par son existence, a naturellement une personnalité sociale parfaitement juridique, c’est-à-dire avec des droits et des devoirs, et est composée de délégués envoyés par les sections de métiers qui peuvent exister dans la localité. Cette personnalité juridique est appelée Conseil Local. Cependant, les membres de la fédération locale, tout autant que tous ceux qui peuvent assister à une réunion — quelle que soit la fédération à laquelle ils appartiennent, à condition qu’ils aient rempli leurs devoirs — discutent dans ce conseil, avec autant de droit que les délégués qui le com­posent ; ne participent au vote que les délégués de sections de métiers qui composent le Conseil Local. [22]

Parallèlement on voit en France la renaissance du vieux socialisme bakouninien, fédéraliste et anti-étatiste, sous le nom de « syndicalisme révolutionnaire » ou « anarcho-syndi­calisme ». L’idée des « conseils ouvriers » réapparaît également ainsi que leur rôle dans la reconstruction sociale future. Au congrès de la fédération des Bourses du Travail [23] à Tours en 1896, le schéma de la future société fut décrit dans le rapport présenté par les délégués Claude Guiot (au nom de la Bourse du Travail de Nîmes) et Fernand Pelloutier [24] (au nom du comité fédéral des Bourses du Travail).

Chaque métier est organisé en syndicat ; chaque syndicat nomme un conseil, que nous pourrions appeler conseil pro­fessionnel du travail ; ces syndicats sont à leur tour fédérés par métier, nationalement et internationalement.

La propriété n’est plus individuelle : la terre, les mines, les usines, les ateliers, les moyens de transport, les maisons, etc. sont devenus propriétés sociales. (...) Il faut à la société tant de blé, tant de vêtements ; les agriculteurs et les tailleurs d’habits reçoivent de la société, soit en argent, tant que celui-ci subsis­tera, soit en valeur d’échange, les moyens de consommer ou d’user des produits fabriqués par les autres travailleurs. (...) Les Bourses, connaissant la quantité de produits qui doivent être fabriqués, en avisent les conseils professionnels du travail de chaque corporation, qui emploient à la fabrication des pro­duits nécessaires tous les membres de la profession. [25]

Avec le développement ultérieur du syndicalisme révolu­tionnaire français, en particulier dans la période 1900-1907, l’idée des conseils s’affermissait de plus en plus. La diffusion des idées du syndicalisme révolutionnaire en dehors de la France amena en même temps le sens qu’avait les conseils au temps de la Première Internationale et de Bakounine. Il suffit de jeter un coup d’œil sur les livres, les brochures et les articles des syndicalistes révolutionnaires, ou plus exactement anar­cho-syndicalistes de l’époque, comme Pelloutier, Pataud, Pouget, Griffuelhes, Yvetot, Monatte et de nombreux autres, pour se rendre compte que l’apparition de l’idée des soviets en Russie n’a enrichi en rien le concept. Les propagandistes et les idéologues du syndicalisme anarchiste révolutionnaire avaient déjà établi et adopté cette conception quinze ou vingt ans auparavant ; et Bakounine et ses compagnons, membres de l’Internationale, anti-étatistes et fédéralistes l’avaient fait cinquante ans avant.

Lorsque l’idée des conseils était étayée et développée dans les milieux anarcho-syndicalistes, les marxistes (et parmi eux les bolcheviques) ne voulaient pas en entendre parler, et la plupart d’entre eux — qui passent maintenant pour des parti­sans acharnés des soviets — considéraient cette idée comme une « utopie idéaliste ». Leur « science » socialiste ne pouvait pas admettre que l’on pouvait arriver au socialisme par une autre voie que le parlementarisme et la république démocra­tique, qu’Engels avait proclamée comme la forme spécifique de la dictature du prolétariat.

Et les faits démontrent que la première étape de la révolu­tion russe fut celle des soviets et des conseils et non pas la démocratie et le parlementarisme, et indiquent encore une fois que « l’utopie anarchiste » est plus forte que la « science marxiste ».

 





[1Bakounine, « La politique de l’Internationale », publiée par L’Égalité, le 28/8/1869, soit quelques semaines avant le congrès de Bâle (Texte dans Bakounine, le socialisme libertaire, éd. F Rude, 1973, p.181 ).

[2En réalité Pindy, citation du Compte-rendu du IV Congrès internatio­nal tenu à Bâle en septembre 1869, éd. Bruxelles 1869, p. 143 et La Première Internationale (Recueil de documents), Genève, 1962, tome II, p. 109.

[3Op. cit. p. 109, p. 111. En fait la citation en bulgare ne se trouve pas dans l’original et nous avons choisi l’idée la plus proche. Le texte bulgare est littéralement : L’organisation des groupes professionnels locaux et des unions industrielles générales engendrera par la suite une administration administrative de la commune et une représenta­tion générale du travail au niveau régional, national et international. (NDT).

[4Rocker, op.cit., p. 47.

[5N. K. Lebedev, K istoriu internatsionale : Etapi mejdunarodnaqo obe­dinenio trudiochtchikhsi  Sur l’histoire de l’internationale : les étapes de l’union internationale ouvrière »), p. 47, Moscou, Golos Truda, 1920.

[6A. Tchekine (Stotski), Utchenie o profesionalnom dvijienie  Enseignement du mouvement professionnel »), Moscou, gosizdat, 1926. Nous n’avons pas retrouvé les citations de Pindy, sauf la derniè­re (op. cit. Bruxelles, p. 143 et Genève, p. 109), mais le premier mot n’est pas « gouvernement » mais « groupement » (NDT).

[7Texte reproduit dans Ni Dieu, ni Maître de Daniel Guérin, éd. Maspero, tome I, le texte est daté par lui de sans doute de 1868.

[8Bakounine, dans Ni Dieu, ni Maître, I, p. 224-225.

[9Rabotnik (Travailleur), n°3, XII-1930.

[10C’est précisément à cette conférence où le délégué espagnol Anselmo Lorenzo présenta pour la première fois l’exposé et l’argumen­tation de l’idée des soviets, que les marxistes placèrent leur résolution sur la nécessité de la fondation du parti politique ouvrier et de sa participation au parlement pour en être le maître.

[11Anselmo Lorenzo, El Proletariado militante, Madrid, éd. Alianza, 1974, p. 275-276.

[12Anselmo Lorenzo, op. cit., p. 276.

[13« Manifeste de la Commune de Paris, 19-04-1871 » (in Charles Rihs, La Commune de Paris, 1871. Sa structure et ses doctrines, Seuil, 1973, p. 164-165).

[14Bakounine, La Commune de Paris et la notion de l’État. Nous prenons le texte dans l’édition très sérieuse de Fernand Rude, Bakounine de la guerre à la Commune, Anthropos, 1972, p.411.

[15Bakounine, op. cit., p. 411.

[16Orgueyani, Kak i ot kakvo se razvi revoliutsnarno sindicalizm Comment et grâce à quoi se développe le syndicalisme révolutionnaire »).

[17Voir Kropotkine, Paroles d’un révolté, éd. Flammarion, 1978, p. 111 (La Commune II).

[18En fait le terrorisme apparaît plus tard dans des groupes différents (NDT).

[19Netchaïev fit exécuter un révolutionnaire soupçonné de trahison. Son nom est associé depuis la dénonciation qu’en fit Bakounine, au jésuitisme, à l’absence de scrupules et de respect parmi les révolutionnaires. (NDT)

[20Le système du bannissement était alors courant en France. II fut repris plus tard par Lénine, puis d’autres... (NDT).

[21Anselmo Lorenzo, op. cit. p. 356-357.

[22Anselmo Lorenzo, op. cit. p. 427-428.

[23Il s’agissait d’une organisation anarcho-syndicaliste qui lors de la création de la Confédération Générale du Travail, y entra comme partie intégrante. Les meilleurs anarcho-syndicalistes français de la fin du XXe siècle militaient dans ces syndicats.

[24Fernand Pelloutier, anarchiste connu et fondateur du syndicalisme révolutionnaire en France.

[25A. Tchekine (Stotski), op. cit. - Texte français dans Pelloutier, Histoire des Bourses du Travail, Paris, Gordon et Breach, 1971, p251-252.