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Georges Brassens - Le Chansonnier et les poètes

mardi 24 mars 2026, par Cédric Pérolini (CC by-nc-sa)

La chanson et la poésie ont pu paraître aussi inconciliables que la culture populaire et la culture savante. Enfin Brassens vint, qui contribua largement au retour de cet enfant prodigue qu’est la chanson au sein de la maison commune de la poésie. Notamment parce qu’il a mis en musique un certain nombre de poètes.

Il a enregistré un peu plus de cent vingt chansons de sa composition, auxquelles il faut ajouter une vingtaine de poèmes qu’il a mis en musique. Il a ainsi repris des œuvres de Corneille, ou de poètes romantiques majeurs, tels Hugo, Musset, Lamartine, ou moins connus, comme Hégésippe Moreau, mais aussi de ses contemporains, comme Norge, Antoine Pol ou Aragon – qu’il avait pourtant pris pour cible dans ses chroniques du Libertaire – et surtout de Paul Fort. Verlaine et Mallarmé furent les témoins du mariage de ce dernier, qui leur succéda au titre honorifique de prince des poètes, avant de rencontrer personnellement Brassens, lui transmettant ainsi un relai symbolique.

Il est difficile de trouver un dénominateur commun entre ces poètes aussi différents que le catholique Jammes ou l’iconoclaste Richepin ; pourtant, les œuvres que Brassens revisite sont souvent issues des « poètes maudits » (Villon, Verlaine…) ; elles s’en prennent aux valeurs bourgeoises (Les Oiseaux de passage, Les Philistins), au pouvoir (Le Verger du roi Louis, Le Roi boiteux) au patriarcat (Marquise, Gastibelza), et célèbrent une conception très libre de l’amour (La Marine, Comme hier, Les Passantes). Des thématiques chères au compagnon de route des anarchistes.

L’œuvre personnelle de Brassens témoigne à la fois de l’influence de ces auteurs, et de son originalité poétique. Bertrand Dicale montre ainsi comment la chanson Carcassonne, que Brassens emprunte au chansonnier Gustave Nadaud, est révélatrice de l’influence des poètes sur son esthétique personnelle : après avoir « composé une nouvelle musique » pour accompagner ce poème, il écrit, pendant les années 40, « une chanson paillarde et comique, Il n’a pas eu la chaude-pisse […].Plus tard, Brassens retravaillera le même argument et la même trame pour en faire Le Nombril des femmes d’agents […]. Et nous aurons ainsi, de Nadaud à Brassens puis encore Brassens : “Ma femme avec mon fils Aignan / A voyagé jusqu’à Narbonne / Mon filleul a vu Perpignan / Et je n’ai pas vu Carcassonne”, puis “Mon épouse a eu des morpions / Je n’ai pas eu la chaude‑pisse”, puis “Mon père a vu, comme je vous vois / Des nombrils de femmes de gendarmes […] / Mon fils vit le nombril d’la souris / D’un ministre de la justice.” Frustration, plainte, proposition secourable puis décès subit se suivent de la même manière de chanson en chanson. » [*] De la même façon, L’Orage de Brassens semble s’inspirer de La Femme du pompier de Nadaud.

C’est donc par l’imitation des poètes que Brassens a trouvé sa voie personnelle. Il l’affirmait, cette démarche correspondait à un complexe de sa part : « Quand je suis arrivé à Paris et que j’ai voulu faire des chansons, je me suis très vite aperçu, ayant eu […] la bonne idée de courir les bibliothèques, que ce que je faisais était très mauvais, alors j’ai pensé très vite qu’en lisant les poètes, j’arriverais peut‑être, à leur contact, à m’améliorer un petit peu. J’ai très vite vu que ce que j’écrivais était presque au‑dessous de zéro, alors je me suis dit : « Va lire les poètes, ils t’apprendront peut‑être quelque chose ».

C’est à leur contact qu’il a fait ses gammes, avant de leur rendre hommage de façon plus personnelle. Ainsi se dessine, dans sa discographie, un florilège révélateur tant de ses inclinaisons politiques que de ses choix poétiques ; mais c’est bien pour l’ensemble de son œuvre personnelle qu’il obtiendra, en 1967, le Grand prix de poésie de l’Académie française.

Voir en ligne : Calendriers du CIRA


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[*Bertrand Dicale, Brassens ?, Paris : Flamarion, 2011, (POPculture), p.42‑44