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Georges Brassens - Chez Jeanne et Marcel, un logis anticonformiste
dimanche 22 mars 2026, par (CC by-nc-sa)
Son enfance heureuse à Sète se termine, Georges s’installe dans cette ville qui le fait tant rêver, Paris. Il pose ses bagages chez sa tante Antoinette et commence à faire « ses humanités ». En 1943, le STO l’appelle, il se rend à Basdorf. À la faveur d’une permission, un an plus tard, il regagne Paris et ne retourne pas en Allemagne, préférant vivre reclus. Chez sa tante Antoinette, 173, rue d’Alésia, il se sait en insécurité. C’est ainsi que des voisins, Jeanne et Marcel Planche, l’accueillent, vraisemblablement le 21 mars 1944, à l’impasse Florimont, à deux pas de chez sa tante. Jusqu’à la fin de la guerre, Georges vit cloîtré, ne sortant qu’avec précaution, dans une impasse sombre et étroite :
Une rue sans joie où les sbires
Tout seuls ne s’aventurent pas
Un coupe-gorge et même pire
La venelle où traînaient mes pas
Jeanne, Marcel et Georges cohabitent dans une petite bicoque située au numéro 9 de l’impasse dans le XIVe arrondissement. Il n’y a pas d’électricité, ni de chauffage, ni de tout‑à‑l’égout et, à l’extérieur, les W.‑C. à la turque donnent sur une courette dallée d’ardoises écaillées. Dans cette cour, Georges se lave à l’aide d’une grande bassine d’eau froide. Il y a là un petit débarras en torchis, renfermant vélos et objets de toutes sortes, cassés ou non, qui héberge quelquefois Émile Miramont son copain d’enfance. L’intérieur de la mai‑ son ne comporte que deux pièces. Au rez‑de‑chaussée, dans la pièce à vivre munie d’une cuisine, une table ronde prend presque tout l’espace. Près de la fenêtre, un poêle sur lequel chauffe en permanence une cafetière. Dans cette pièce, Georges dispose d’un lit‑cage ainsi que d’une bibliothèque offerte par Jeanne pour ranger tous ses livres, sa guitare et ses pipes. Un escalier étroit en colimaçon permet d’accéder, à l’étage, à la chambre de Jeanne et Marcel.
Avec eux vivent toutes sortes d’animaux recueillis par Jeanne, chats, chiens, dont le caniche Kafka, cane, rats blancs, corbeau et Jacotte le perroquet. « C’était l’Arche de Noé. Moi, j’étais l’un des derniers animaux à être reçu dans cette Arche de Noé. » Jeanne, d’origine bretonne, « était un être assez extraordinaire, un être tout d’une seule pièce, un être généreux, violent, exclusif, charitable, compréhensif et, en même temps, elle était autre chose : elle était un peu folle ! » Éprise de liberté, elle n’a aucun sens du paraître.
La Jeanne, la Jeanne,
Elle est pauvre et sa table est souvent mal servie,
Mais le peu qu’on y trouve assouvit pour la vie,
Par la façon qu’elle le donne,
Son pain ressemble à du gâteau
Et son eau à du vin comm’ deux gouttes d’eau…
Marcel, le mari de Jeanne – ils se sont mariés quelque temps plus tôt –, est peintre en carrosserie pour voitures de luxe. Au marché noir, il peint des initiales ou des armoiries pour quelques sous. « L’atmosphère dans laquelle nous vivions est absolument indescriptible. Les chats, quand ils vivent en rond dans un coin, n’importe où, sont heureux. Nous étions exactement comme ça. On ne se posait pas de questions. […] J’étais comme un oiseau, comme un chat ; un chat qui gratte à votre porte et que vous nourrissez. » Georges vit chez Jeanne comme une sorte de fou, de simple d’esprit. Toutes les tâches lui sont facilitées. « J’étais une espèce d’épave, une épave studieuse, mais une épave. » Georges reste là, impasse Florimont, sans gagner le moindre sou. Il aime cette période de sa vie, un peu bohème, où on n’a pas tellement besoin de manger, d’avoir une maison, un métier. Tous les trois vivent sans contraintes, au jour le jour, en se foutant pas mal des morales bourgeoises.
Sans Jeanne et Marcel, « car il ne faut pas dissocier l’un de l’autre », Brassens, l’auteur de chansons, n’aurait certainement jamais existé. « Je leur dois tout à elle et à son mari. » Cette précarité matérielle, cette liberté ainsi que l’anticonformisme dans lequel vit Georges, lui fournissent le terrain favorable à l’épanouissement de sa pensée anarchiste naissante.
Voir en ligne : Calendriers du CIRA
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