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La mort de Varlin

Esquisse de Maximilien Luce



[08] Varlin conspirateur

Par James Guillaume

Domaine public

Une fois la lutte engagée entre Versailles et Paris, l’anxiété devint intense dans toute l’Europe chez ceux dont les sympathies allaient aux révolutionnaires. Partout on cherchait des moyens de prêter à l’héroïque prolétariat parisien une assistance active ; et plusieurs, parmi les nôtres, allèrent se joindre aux défenseurs de la cité assiégée par la réaction. Il n’est pas utile de révéler certains détails. Qu’il suffise de reproduire ici deux passages de lettres de Bakounine, qui ont déjà été publiés ailleurs. Le premier est extrait d’une lettre écrite à Ozerof, le 5 avril :

Voilà la lettre à Varlin, pour toi. Je te l’envoie dès maintenant pour le cas où, aiguillonné par notre impatient ami Ross, tu te déciderais à partir pour Paris avant que les circonstances et principalement l’argent m’aient permis de me rendre auprès de vous. J’ai déjà écrit hier à toi et Ross à ce sujet. La lettre à Varlin devra lui être remise par toi en mains propres. Selon toute probabilité, les Parisiens seront vaincus, mais leur mort ne sera pas inutile, s’ils accomplissent auparavant leur besogne. Qu’en périssant, ils brûlent au moins la moitié de Paris [1]. Malheureusement les villes de province, Lyon, Marseille, etc., se montrent aussi pitoyables qu’auparavant, du moins d’après les nouvelles qui me parviennent... Les hommes de talent et d’énergie se réunissent en trop grand nombre à Paris, si bien que je crains même qu’ils ne s’entravent mutuellement ; par contre, il n’y a personne en province... James est-il parti, oui ou non ?

L’autre passage est d’une lettre au vieil Ogaref, du 9 avril :

Notre pauvre ami Ozerof, en ce moment, ne fait plus que délirer avec les amis des Montagnes à propos de Paris et de la France. Moi aussi j’ai eu le délire, mais je ne l’ai plus. Je vois trop clairement que l’affaire est perdue. Les Français, même les ouvriers, ne sont pas encore à la hauteur. Il a semblé que la leçon avait été terrible, elle a été encore trop faible. Il leur faut de plus grandes calamités, des secousses plus fortes. Les circonstances sont telles, que cela ne manquera pas, — et alors peut-être le diable s’éveillera-t-il. Mais aussi longtemps qu’il n’est pas réellement éveillé, nous n’avons rien à faire là. Payer les pots cassés par d’autres serait fâcheux et fort désagréable, d’autant plus que ce serait parfaitement inutile. Notre affaire est de nous préparer, de nous organiser, de nous étendre, pour être prêts le jour où le diable s’éveillera. Faire avant ce temps le sacrifice de nos faibles ressources et de nos quelques hommes — notre unique trésor — serait criminel et bête. C’est là mon avis définitif. Je m’efforce (efforce-toi aussi de ton côté) de tout mon pouvoir de retenir nos amis Ozerof et Boss [2], et aussi nos amis des Montagnes. J’ai écrit hier à Adhémar. Dis-le à Ozerof ; du reste, il lira lui-même aussi cette lettre.

J’abrège, — et je viens à la catastrophe. Aux jours effroyables de la semaine sanglante et de l’égorgement des vaincus, Varlin lutta jusqu’à la fin. On sut la mort de Delescluze, celle de Dombrowski, celle de Vermorel ; on parla aussi de la sienne : mais nous ne voulions pas y croire, et nous espérions qu’il avait réussi à trouver quelque abri sûr. Lorsqu’au commencement de juillet Adhémar Schwitzguébel se rendit à Paris pour porter des passeports destinés à faciliter l’évasion de quelques survivants de la Commune, il avait reçu le mandat de chercher à découvrir la retraite de Varlin ; quinze jours après, notre ami le jeune peintre Gustave Jeanneret partit à son tour pour Paris avec la même mission. La lugubre vérité ne fut connue avec certitude qu’au mois de septembre.

Dès le mois de juin, dans un court écrit dont il voulait faire le préambule de son Empire knoulogermanique, Bakounine avait consacré au souvenir de Varlin des pages émues. J’en extrais ces quelques lignes, qui résument on ne peut mieux l’impression que la belle et pure figure de notre ami avait faite sur l’esprit et sur le cœur de tous ceux qui l’avaient connu :

Les socialistes, à la tête desquels se place naturellement notre ami Varlin, ne formaient dans la Commune qu’une très infime minorité... Je sais que beaucoup reprochent à nos amis de Paris de ne s’être pas montrés suffisamment socialistes dans leur pratique révolutionnaire ; [mais,] entre les théories les plus justes et leur mise en pratique, il y a une distance immense qu’on ne franchit pas en quelques jours. Quiconque a eu le bonheur de connaître Varlin, par exemple, pour ne nommer que celui dont la mort est certaine [3], sait combien, en lui et en ses amis, les convictions socialistes ont été passionnées, réfléchies et profondes. Mais précisément parce qu’ils étaient hommes de bonne foi, ils étaient pleins de défiance d’eux-mêmes en présence de l’œuvre immense à laquelle ils avaient voué leur pensée et leur vie : ils se comptaient pour si peu ! Ils avaient d’ailleurs cette conviction que, dans la Révolution sociale, diamétralement opposée, en ceci comme dans tout le reste, à la Révolution politique, l’action des individus était presque nulle et l’action spontanée des masses devait être tout.

Varlin avait été fusillé le dimanche 28 mai 1871. S’il avait survécu à la défaite de la Commune, que serait-il arrivé de lui ?

Les choses que je viens de raconter permettent de faire à cette question cette réponse irréfragable :

Au Congrès de la Haye, le 7 septembre 1872, Varlin aurait été expulsé de l’Internationale, sur l’ordre de Karl Marx, par la même clique qui expulsa Bakounine.

JAMES GUILLAUME.





[1Bakounine est le compatriote de Rostopchine.

[2Ross partit néanmoins pour Paris, avec Valence Lankiewiez (un typographe polonais qui avait pris part au mouvement du 28 septembre à Lyon) Lankiewiez fut tué sur une barricade.

[3Bakounine, dès le premier moment, avait cru à la mort de Varlin, tandis que nous, ses amis les plus jeunes, nous espérions encore.