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[04] Varlin conspirateur

Par James Guillaume

Domaine public

Napoléon III et Émile Ollivier avaient décidé, pour raffermir le régime croulant, d’avoir recours à la mise en scène d’un plébiscite. Ce plébiscite fut fixé au 8 mai. Quelques jours avant, le gouvernement ordonna l’arrestation, sous la double inculpation de complot et de société secrète, de tous les individus qui dirigeaient l’Internationale. Le 30 avril, la police arrêta, à Paris, Malon, Collot, Casse, Johannard, Murat, Pindy, Rocher, Dugaucquie, Avrial, Flahaut, Héligon, Theisz, Landeck, et une douzaine d’autres ouvriers. Varlin, qui était en province, en tournée de propagande, et se trouvait à Chalon, chez Boysset (l’ancien représentant du peuple, proscrit de décembre, rentré en France en 1867), réussit à passer en Belgique. A Lyon, on arrêta Palix, Richard, Blanc, Chol, A. Martin, L. Martin, Doublet, Bret, Marmonnier, Pulliat, Garnier. A Marseille, Bastelica put se soustraire aux recherches ; il se réfugia en Espagne. Les arrestations continuèrent les jours suivants : on emprisonna Assi au Creusot ; Aubry à Rouen ; Combe à Marseille ; Dupin et d’autres à Saint-Étienne ; Beauvoir, Dumartheray et d’autres à Lyon ; Ledoré et d’autres à Brest ; Alerini à Cannes ; etc.

De Lyon, Charvet m’écrivit, le 2 mai : Toute la Commission internationale a été arrêtée ; ils ont tout saisi, livres, papiers, cartes et le timbre. Nous ne sommes pas découragés pour cela ; nous avons nommé immédiatement une nouvelle Commission, mais nous n’avons pas les adresses des correspondants, surtout de Londres ; veuillez, je vous prie, me les envoyer par le retour du courrier [1].

Je répondis par la lettre suivante, datée du 5 mai, qui, saisie plus tard chez Charvet, est imprimée dans un volume d’Oscar Testut :

Amis de Lyon, ne perdez pas courage ; c’est le moment de se montrer fermes. En reconstituant une nouvelle Commission, vous avez prouvé que vous êtes des hommes dignes de tenir le drapeau de l’Internationale. Nous sommes avec vous de cœur, en attendant le moment, peut-être prochain, où nous pourrons vous aider d’une autre manière. Voici les adresses des correspondants : pour le Conseil général, Hermann Jung, 6, Charles street, Islington, Londres ; pour la Belgique, Eugène Hins, rue des Alexiens, 13, Bruxelles ; pour l’Espagne, G. Sentinon, rue Giralt-Pellicer, 5, piso 2°, Barcelone ; pour Genève, Charles Perron, rue du Cendrier, 8. Si vous voulez écrire au Conseil fédéral parisien, adressez votre lettre ainsi : Mademoiselle Delesalle [2], rue Monge, 85... Des amis arrivés hier de Paris m’ont affirmé qu’on s’attend à un mouvement pour le jour du vote, dimanche.

Robin, de son côté, m’écrivait le 3 mai : Je suis encore là pour te répondre, je ne suis pas arrêté. Le triple ou quadruple complot dont la police s’est réservé la découverte au moment opportun est une manœuvre plébiscitaire. Ces gens-là jouent leur va-tout. Il y a encore tant d’imbéciles que ça fera quelque effet, mais malgré tout leur étoile pâlit. Dans la Marseillaise de demain, tu verras le démenti rédigé par le Conseil fédéral parisien et que nous avons tous signé... [3].

Les mesures arbitraires continuèrent. Néanmoins, les sept millions de oui du plébiscite ayant rendu au gouvernement une illusoire sécurité, il se relâcha quelque peu de ses rigueurs, et une partie des révolutionnaires arrêtés furent remis, les uns après les autres, en liberté provisoire.

Dans les derniers jours de mai, un jugement de la 6e chambre suspendit la Marseillaise pour deux mois. Les internationalistes de Paris ne se laissèrent pas abattre ; ils décidèrent aussitôt de se créer un organe à eux, et, n’ayant pu trouver d’imprimeur à Paris, ils firent imprimer leur journal à Neuchâtel, en Suisse, à l’imprimerie de la Solidarité : le premier numéro du Socialiste, organe de la Fédération parisienne de l’Internationale, parut le 11 juin ; les numéros envoyés sous bande arrivèrent à leur adresse, mais ceux qui avaient été envoyés en ballots furent saisis. Robin, qui s’était occupé de la rédaction de ce premier numéro, fut arrêté le 12 juin ; le journal n’en publia pas moins un second numéro, le 18 : mais quelques exemplaires seulement parvinrent à destination. La Commission du Socialiste annonça alors qu’elle prendrait d’autres dispositions, et qu’en attendant elle faisait envoyer aux abonnés un journal ami, la Solidarité. Le troisième procès. de l’Internationale parisienne s’ouvrit le 22 juin. Il y avait trente-huit prévenus, dont sept, absents : dix-neuf étaient inculpés d’être chefs ou fondateurs d’une société secrète, et dix-neuf d’en être de simples membres. Les débats durèrent jusqu’au 5 juillet : sept prévenus furent condamnés à un an de prison pour société secrète (Varlin, Mulon, Murat, Johannard, Pindy, Combault et Héligon) ; vingt-sept, à deux mois, comme membres d’une société non autorisée : quatre furent acquittés. Varlin, qui avait été le principal accusé, se trouvait toujours en Belgique : mais les nombreuses lettres de lui lues aux audiences tinrent lieu de sa présence ; vivantes, hardies, pleines de sens pratique et de vues droites, elles le montrèrent de façon saisissante, dans son action quotidienne de propagandiste et d’organisateur.





[1Lettre publiée sans la signature, naturellement — dans la Solidarité de Neuchâtel du 7 mai.

[2C’était le nom de famille de Mme Paul Robin.

[3Solidarité du 7 mal.