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[05] Varlin conspirateur

Par James Guillaume

Domaine public

Pour la période qui va de la déclaration de guerre (15 juillet 1870) à la fin de la Commune, je donnerai également quelques indications.

La plupart des militants de l’Internationale, en France, étaient sous les verrous ; quelques-uns avaient pu néanmoins se soustraire à l’arrestation : plusieurs Lyonnais s’étaient sauvés en Suisse, et, à Paris, trois ou quatre des condamnés du 5 juillet se cachaient. Puisque la guerre n’avait pu être évitée, malgré les véhémentes protestations du prolétariat socialiste en Allemagne et en France, il ne restait à l’Internationale française qu’une chose à faire : renverser l’Empire, proclamer la République sociale, et offrir la paix à l’Allemagne ; puis, si celle-ci refusait, faire, non au peuple allemand, mais au gouvernement allemand, la guerre révolutionnaire, avec l’espoir de trouver dans les socialistes allemands un puissant appui. La République sociale pouvait être proclamée aussi en Allemagne, et alors la révolution socialiste internationale s’accomplissait.

Le 8 août, tandis qu’un groupe d’internationalistes prévenus de complot, comparaissait à Lyon devant un tribunal qui renvoya l’affaire à trois semaines, ceux de Marseille (Alerini, Combe, etc.) faisaient une tentative insurrectionnelle et envahissaient l’hôtel de ville : mais le mouvement fut immédiatement réprimé, et quinze des manifestants furent traduits devant un conseil de guerre. A Paris, un comité d’action s’était formé et avait décidé qu’un mouvement aurait lieu le 9 août, jour de la rentrée du Corps législatif : le Palais-Bourbon serait envahi, et on tenterait une révolution ; l’arrestation du chef désigné du mouvement, Pindy, qui eut lieu le matin même du jour fixé, fit avorter ce projet ; mais on ne renonça pas lutte, et on attendit une nouvelle occasion.

Le dimanche 14 août, le surlendemain de l’entrée d’une armée allemande à Nancy, une poignée de blanquistes faisaient, à la Villette, une tentative qui ne pouvait réussir, et qui n’eut aucun écho.

Dès les premières nouvelles des victoires allemandes, Bakounine, qui voyait clairement tout ce qu’aurait de néfaste pour la civilisation et le socialisme le triomphe de Bismarck et de sa politique, ne songea plus qu’à une chose : aux moyens de déchaîner en France la révolution sociale pour s’opposer à la dictature bismarckienne menaçante. Dans un article de la Solidarité (20 août), il critiqua les députés radicaux, qui voulaient le salut de la France, non par un soulèvement général du peuple, mais par le renforcement de la machine déjà si monstrueuse de l’État ; dans une lettre du 27 août, il exposait un plan, développant cette idée que les moyens réguliers, les armées régulières, ne pouvaient plus sauver la France, et qu’elle ne pouvait trouver de salut que dans un soulèvement populaire ; dans une autre lettre, il s’écriait : Si dans dix jours il n’y a pas en France de soulèvement populaire, la France est perdue. Oh ! si j’étais jeune, je n’écrirais pas de lettres, je serais parmi vous.

Marx, de son côté, écrivait de Londres à ses amis d’Allemagne ces lignes inspirées par des préoccupations d’un ordre bien différent :

La guerre actuelle ouvre une nouvelle époque de l’histoire : elle a prouvé que, même avec l’exclusion de l’Autriche, l’Allemagne est capable de poursuivre son développement. Que l’Allemagne commence par trouver son unité dans la caserne prussienne, c’est un châtiment qu’elle a pleinement mérité. Mais un but sérieux est atteint. Et si la classe ouvrière allemande ne réussit pas à jouer le rôle historique qui lui est assigné, ce sera de sa faute. Cette guerre a transféré le centre de gravité du mouvement ouvrier continental de France en Allemagne.

L’insurrection du 4 septembre, à Paris, en renversant l’Empire, fit croire, un court moment, que le peuple avait le dessus, et qu’une révolution sociale allait galvaniser la France. Fidèle aux engagements pris, la Solidarité de Neuchâtel publia, le 5 septembre, un manifeste où on lisait :

L’Empire français vient de crouler dans la honte et dans le sang. La République est proclamée ; le peuple français est redevenu maître de ses destinées... Internationaux de l’Allemagne, votre devoir impérieux est de tendre la main à vos frères français : levez-vous donc aussi, et qu’il n’y ait, à Berlin et à Paris, que des frères unis sous le même drapeau et marchant au même combat.

Internationaux du monde entier, ceci est l’aurore du jour nouveau, du jour de la justice qui se lève sur l’humanité. Vive la République sociale universelle !

Le Comité central du Parti ouvrier de la démocratie socialiste d’Allemagne, à Brunswick-Wolfenbüttel, publia le même jour un manifeste dont voici quelques lignes :

Après vingt ans d’existence honteuse du second Empire, le peuple français s’est relevé et a repris la conduite de ses destinées. Acclamons la République française !

Il est du devoir du peuple allemand d’assurer une paix honorable avec la République française. Il appartient aux travailleurs allemands de déclarer que, dans l’intérêt de la France et de l’Allemagne, ils sont décidés à ne pas tolérer une injure faite au peuple français, après qu’il s’est débarrassé à jamais de l’infâme qui avait troublé la paix...

Jurons de combattre loyalement et de travailler avec nos frères ouvriers de tous les pays civilisés pour la cause commune du prolétariat.

Le numéro de la Solidarité fut saisi, la publication ultérieure du journal fut interdite. Les membres du Comité central de Brunswick-Wolfenbüttel furent arrêtés et conduits à la forteresse de Boyen.