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Dessin : Jossot

Les Hommes du jour n°18

Sébastien Faure (1858-1942) [3]

Par Flax

Domaine public

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Sébastien Faure est né à Saint-Étienne, le fief du ministre Aristide Briand, qui lui ressemble étonnamment par l’éloquence et si peu par le cour, le 5 janvier 1858. Il a été élevé chez les Jésuites. Constatons, en passant, que la plupart des hommes d’aujourd’hui, écrivains, orateurs, penseurs, ont été instruits et dirigés par les Jésuites dont ils sont devenus, par la suite, les irréductibles ennemis. Cela tient à l’insuffisance des écoles laïques d’il y a quelque trente ans, au début de la République.

Le père du futur anarchiste était un bourgeois. Nouvelle constatation la plupart des révolutionnaires sortent, non pas de la classe ouvrière, mais bel et bien de la classe bourgeoise ; leur origine est d’ailleurs le plus sûr garant de leur sincérité, si l’on considère que les convictions et non l’intérêt les amènent à défendre une catégorie d’individus avec lesquels ils n’ont rien de commun. Le père de Faure était donc un bourgeois, tout ce qu’on peut rêver de bourgeois, décoré de la Légion d’honneur, partisan fidèle de l’Empire, président du Conseil des Prud’hommes, et très religieux, par surcroît. Négociant estimé, il était également vice-consul d’Espagne. Comment, de tels parents, peuvent naître de tels enfants, si ce n’est par ce phénomène qui veut que les poètes soient souvent engendrés par des philistins...

Et pour bien vous punir,
un jour vous voyez venir,
Au monde, au monde.

Des enfants non voulus,
Qui deviennent chevelus,
Poètes, poètes.

Car toujours ils naîtront,
Comme naissent d’un étron,
Des roses, des roses.

Fils d’un père chrétien, le jeune Sébastien fut placé, tout naturellement, chez des éducateurs religieux. Là, l’enfant doué d’une imagination et d’une sensibilité excessives, devint rapidement, sous la pression de ses maîtres, un fervent du christ dont on lui inculquait l’enseignement tout de justice et de bonté. De bonne heure, l’apôtre qui était en lui se révéla. Les idées de bonheur universel, d’amour, de douceur, le sollicitèrent. Il lui manquait encore cet esprit d’analyse et de critique qui devait plus tard le libérer.

Les choses allèrent si loin et l’intelligence de l’élève se manifesta si clairement aux yeux des maîtres que ces derniers résolurent de le prendre entièrement. Ils lui firent comprendre quel rôle ils lui réservaient. Sa vocation, pour me servir de l’expression de Michel Zévaco, le seul qui ait su noter la psychologie de Sébastien Faure, lui apparut impérieuse. Il voulut se sacrifier, comme jésus lui-même, aux hommes, racheter leurs fautes, souffrir pour les sauver... Il rêva de missions lointaines, au milieu de peuplades sauvages... Il voulut goûter les joies de l’apostolat et du martyre... Rêves puérils qui indiquent l’homme futur, l’orateur-prophète prêt à affronter tous les dangers pour la libération de l’Humanité.

Un événement imprévu dérangea tout. Déjà le père de Sébastien avait essayé, par menace et par prière, de le ramener à une notion plus exacte de la vie. Déjà la mère avait supplié en pleurant. Rien ne pouvait le faire renoncer à ce qu’il considérait comme sa mission sur la terre. Il fallut la mort de son père pour bouleverser son existence et le déterminer dans un autre sens.

En 1874, alors que Faure était déjà novice chez les jésuites de Clermont-Ferrand, son père à l’agonie le rappela. Au chevet du mourant, le jeune homme dut jurer qu’il se consacrerait à sa mère et à ses frères et sœurs. Son apostolat prenait une nouvelle forme, plus positive. Il rentrait dans la vie, se mettait au travail, s’occupait à trouver les ressources nécessaires à sa famille ruinée.

Tout en gagnant la vie de sa mère et des jeunes enfants, il lisait, cherchait... Cela dura près de deux années, pendant lesquelles il bûcha les philosophies, aborda la science, affronta de redoutables problèmes. Si bien qu’un beau jour, en dressant son examen de conscience, le jeune homme qui rêvait d’être missionnaire et soldat de jésus, s’aperçut que toute foi avait disparu de son âme. On peut imaginer quel déchirement atroce ce dut être que cette envolée brutale de la suprême illusion. Crise affreuse qui vous laisse le cour vide, avec un besoin persistant d’idéal et une peur atroce de la vie.

Comment combler l’abîme où venaient de s’engouffrer toutes ses croyances de novice ? Dieu n’existait point, soit ! et la religion était un mensonge. Mais il restait pourtant la Bonté, la Vérité, la justice, la Pitié. Il restait des malheureux à secourir, des exploités à instruire et à pousser à la révolte. Et le chrétien déçu se sentit irrésistiblement entraîné vers une religion nouvelle, plus haute et plus humaine, plus absolue et plus vraie l’anarchie.

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