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La social-démocratie et la guerre - Troisième partie
samedi 18 avril 2026, par (CC by-nc-sa)
TROISIÈME PARTIE
La prédiction de Marx s’est réalisée. La victoire de la Prusse était une victoire du « socialisme allemand ». L’esprit de l’Internationale devint bientôt l’esprit de la social-démocratie allemande, qui avait pour ainsi dire le monopole du vrai marxisme. Fondée en 1889, la Deuxième Internationale finit par faire triompher le point de vue allemand en 1896. L’« Internationale » était désormais une association de partis exclusivement socialistes parlementaires. Elle a donc quitté le chemin de la première Internationale.
Si l’on trouvait peu ou pas de socialisme anarchiste et antiparlementaire en Allemagne, il était d’autant plus répandu dans d’autres pays, principalement de langues romanes. Le socialisme allemand a été proclamé seule forme officielle de socialisme. Le parti allemand est devenu un modèle pour tous les autres pays ; aucun autre pays n’était capable d’organiser une armée de travailleurs aussi disciplinée. Son succès électoral à lui seul l’a placé à la tête de l’Internationale. La littérature marxiste était allemande, Marx et Engels étant étroitement liés au développement du parti allemand. Les théoriciens marxistes ultérieurs étaient également allemands. Ce n’est pas un hasard si le véritable cœur du marxisme trouva sa pleine expression en Allemagne : le socialisme marxiste était un socialisme d’État. C’était un socialisme prussien. Par essence, ce socialisme était autoritaire et centralisateur, antirévolutionnaire et militariste.
Oswald Spengler, qui considère la chute de la Prusse comme la fin du monde et qui est davantage linguiste que sociologue, a dressé un portrait objectif et pertinent du socialisme. Dans une brochure [1] intéressante où il comprend bien « l’esprit prussien », mais rien du socialisme, il montre à quel point le socialisme moderne a pris une tournure fatale en Allemagne. Spengler, qui a observé ce socialisme allemand et considérait une organisation de masse centralisée prussienne avec une administration militariste comme l’essence même du socialisme, a déclaré sans hésitation que le prussianisme était le seul socialisme par excellence ! C’était Frédéric-Guillaume Ier et non Marx qui était le premier socialiste conscient ! « L’armée prussienne, la fonction publique prussienne, le prolétariat de Bebel » sont les produits de la pensée prussienne.
« Le socialisme est, d’un point de vue purement technique, le principe de la fonction publique ». Voilà Spengler en tant que socialiste ! Spengler caractérise avec tout autant de précision l’essence de l’État : « L’histoire des États est l’histoire des guerres. La guerre est la forme éternelle de l’existence humaine supérieure et les États existent pour la guerre ; ils expriment la volonté de guerre » [2]. Il n’y a pas grand-chose à ajouter ici. Voici comment un nationaliste confirme les théories de tous les antimilitaristes cohérents qui, bien entendu, ne considèrent pas la guerre comme la forme la plus élevée, mais comme la forme la plus basse et la plus barbare de l’existence humaine : c’est cette disposition permanente à la guerre, cette « oppression permanente à l’intérieur et guerre permanente à l’extérieur » (Bakounine), l’État, qui doit être combattu si l’on veut lutter contre la guerre.
Cette lutte était loin d’être celle à laquelle on pouvait s’attendre de la part de ce qui se développait comme la social-démocratie allemande. On tournait en rond : on déclarait que « la première condition nécessaire à toute émancipation des travailleurs était la paix » et en même temps « que la guerre, triste produit des rapports économiques actuels, ne disparaîtrait que lorsque le mode de production capitaliste serait remplacé par l’émancipation du travail et le triomphe international du socialisme ». Mais on déclarait aussi que la paix était la condition première et nécessaire de cette émancipation... En 1867, comme nous l’avons vu, De Paepe avait déjà compris qu’il s’agissait d’un raisonnement fatal et, en 1868, à Bruxelles, on a indiqué la seule manière de briser ce cercle vicieux. C’est ainsi que Domela Nieuwenhuis a dû à nouveau poser la question en 1891 : et si la guerre éclatait quand même ? La résolution allemande, défendue par Liebknecht, affirmait que seul le socialisme pouvait mettre fin au militarisme et garantir la paix entre les nations, et que la responsabilité d’une catastrophe de guerre incombait entièrement à la classe dirigeante. Domela Nieuwenhuis, quant à lui, défendait une résolution néerlandaise qui finissait par ces mots :
Considérant qu’aucun gouvernement ne saurait invoquer comme excuse qu’il a été provoqué, attendu que la guerre est le résultat de la volonté internationale du capitalisme ;
Le Congrès international ouvrier socialiste de Bruxelles déclare que les socialistes de tous les pays répondront à une proposition de guerre par un appel au peuple pour proclamer la grève générale.
Si, comme l’a dit Domela Nieuwenhuis, les mots « social » et « social-démocratie » étaient remplacés par « chrétien » et « christianisme » dans la résolution allemande, alors l’Armée du Salut, tout comme le Pape, pourrait l’accepter… Le chauvinisme est un danger pour tout notre mouvement socialiste. Les socialistes doivent tous agir à l’unanimité en cas de guerre. Autrement, au signal donné, les nations se contenteraient de marcher et de s’entre-déchirer. Le chauvinisme est la raison pour laquelle nous faisons une distinction entre guerres offensives et défensives. Je rejette cette distinction. Il est bien connu que les diplomates ont l’art de faire passer toute guerre pour offensive ou défensive, selon leurs intérêts. Quant à notre attitude en cas de guerre, il n’y a qu’une seule voie : la résistance passive… De notre point de vue, la guerre civile du prolétariat contre la bourgeoisie est préférable à une guerre entre nations. Quand les gouvernements déclarent la guerre, c’est une révolution. Et nous avons, à notre tour, le droit de répondre par une révolution, en exhortant le peuple à refuser de prendre les armes. Le peuple ne veut pas la guerre... [3]. Liebknecht protesta : « La grève générale n’est qu’une pitoyable formule ! Si nous proclamions une grève générale, la bourgeoisie se moquerait de nous… Libérons-nous de cette formule ! L’activité la plus révolutionnaire du prolétariat est de porter le prolétariat au pouvoir par l’organisation. »… Domela Nieuwenhuis ignorait à l’époque, comme il le raconte dans ses mémoires, que sa proposition était conforme aux positions de l’Internationale de 1868 à Bruxelles. Deux ans plus tard, au congrès suivant à Zurich en 1893, il invoqua à juste titre la résolution du congrès de Bruxelles. De nouveau, il proposa de décider que :
Les travailleurs socialistes des pays impliqués répondront à une déclaration de guerre des gouvernements en refusant la conscription, par une grève générale, notamment dans tous les secteurs de l’industrie liés à la guerre, et en appelant les femmes à retenir leurs maris et leurs fils.
« Le plus remarquable est que l’idée que j’ai défendue en 1891 n’a pas seulement été débattue à Bruxelles en 1868, mais même adoptée à l’unanimité. On m’a traité d’imbécile de révolutionnaire et de fou. Je partage cette honte avec Longuet, qui a formulé cette proposition, avec César De Paepe, et même avec l’ensemble du congrès [...] Est-ce un progrès ou une régression que de revenir sur 1868 en 1891 ? [...] Mais alors ce sera la guerre civile ? Soit ! nous préférons la guerre civile, qui nous permettra d’écraser le capitalisme qui est le véritable ennemi, au lieu de lutter contre nos frères, les prolétaires étrangers. [...] Quant à la grève générale que nous préconisons, à côté de la grève militaire, elle doit s’étendre en première ligne aux employés de chemins de fer et du télégraphe [...] ils ont tout le pouvoir de faire grève, de rendre toute guerre impossible » [4]. Comme on le sait, ne fois encore, sa proposition fut rejetée. Le représentant australien, Sceusa, déclara : « Je ne comprends pas comment on peut encore ordonner à des frères de s’entre-tuer. Si l’on m’ordonnait de commettre un tel meurtre, je serais le premier à abattre celui qui me l’aurait donné. » Outre l’Australie, seules la Norvège et la France votèrent en faveur de la résolution néerlandaise. La grande majorité était favorable à la proposition allemande. On pensait que la grève contre la guerre désarmerait d’abord les nations culturelles(!) et que l’Europe occidentale serait alors livrée aux Cosaques. Le seul moyen de lutter efficacement contre la guerre serait d’imprégner les masses d’idées socialistes, afin que les ouvriers entrent déjà dans les casernes en tant que socialistes. En enrôlant de plus en plus de recrues socialistes, le militarisme allait s’autodétruire. Il ne serait ainsi plus un bastion du capitalisme.
C’est un concept qu’Engels a déjà exposé dans son Anti-Dühring : l’armée est la raison d’être première de l’État, elle est devenue son but en soi. Les nations n’existent que pour fournir des soldats. Le militarisme domine et dévore toute l’Europe. Mais ce militarisme porte en lui les germes de sa propre chute ; en apprenant à toute une nation à manier les armes, il finira par imposer sa volonté au pouvoir dominant… La machine abandonne ses maîtres ; le militarisme succombe à la dialectique de son propre développement. Or, la dialectique historico-matérialiste de Marx et Engels ne s’est pas avérée régie par une nécessité historique ! De même que le capitalisme n’a pas succombé à sa propre dialectique, la dissolution du militarisme ne s’est pas produite par cette « décadence » interne.
Ces conceptions correspondaient tout à fait à la tactique de la social-démocratie allemande, qui n’avait nullement l’intention de combattre le militarisme de manière conséquente. On ne s’attaquait qu’à la forme du militarisme. Et lorsqu’on rejetait le budget militaire, ce n’était que parce qu’on s’opposait à ce système militariste. Le programme du parti prévoyait en effet aussi « d’armer le peuple » ; au lieu de l’armée permanente, on voulait une armée populaire. En un mot, on voulait démocratiser l’armée, en combattre les excès — c’est d’ailleurs à cela que s’occupait principalement la fraction social-démocrate au Reichstag — et, si possible, améliorer le système. Ainsi, Bebel exigeait par exemple au Reichstag d’autres uniformes, « afin que, lors d’une prochaine guerre, des dizaines de milliers de nos propres camarades ne soient pas inutilement conduits à l’abattoir par l’incompétence de nos autorités militaires ». C’était en cela que consistait la lutte contre le militarisme. Les déclarations de Schippel [5] lors du congrès du parti à Hambourg en 1897 sont typiques de l’attitude du SPD. Elles ont été confirmées, contre l’opposition, par Auer, Bebel et Liebknecht. En réponse aux critiques concernant l’attitude du groupe parlementaire par rapport aux nouveaux canons que demandait le le gouvernement, Schippel déclara : « Nous n’avons pas donné notre accord pour le recrutement de soldats, mais ils sont là, c’est un fait. Les propositions pour créer une milice et à abolir toutes les armées permanentes n’ont pas la majorité, et ne l’auront pas dans un avenir proche. C’est un fait qui nous déplaît, mais dont nous devons tenir compte. Devrions-nous maintenant, parce que les partis bourgeois ne nous donnent pas satisfaction à cet égard, exposer les travailleurs allemands, pour ainsi dire à titre de punition, au risque de devoir payer de leur sang la folie de leurs adversaires ? Ce serait absurde et contraire aux intérêts des travailleurs. » « Nous sommes par principe opposés à la guerre, note Auer, mais nous ne pouvons l’empêcher, nous devons compter avec l’éventualité qu’une guerre éclate contre notre volonté. Nous ne pouvons faire de cette question (l’autorisation ou non de fabriquer de nouveaux canons) le point de départ de notre lutte contre le militarisme. » L’opposition a fait remarquer à juste titre que, suivant ce raisonnement, il faudrait renforcer la flotte et équiper l’armée allemande des armes les plus modernes. Alors que le slogan est « pas un homme, ni un centime pour ce système », le parti est désormais même favorable aux canons. « La guerre, qu’elle soit contre la France ou la Russie, est en réalité contre les travailleurs, et nous devons nous y opposer. Quiconque renforce la puissance militaire renforce la lutte contre le prolétariat, et nous devons rejeter cela. » [6]. L’opposition était vaine. L’opinion exprimée par Schippel était celle qui prévalait au sein du parti. Et cela, alors que le militarisme, comme dans pratiquement aucun autre pays, montrait quelle arme puissante il était entre les mains des dirigeants, quelle menace il représentait de tout point de vue pour la libération de la classe ouvrière ; alors que le charlatan, l’empereur Guillaume, avait ouvertement reconnu la nature de ce militarisme : « Ce n’est pas un ennemi étranger, mais un ennemi intérieur qu’il faudra combattre, et contre celui-ci aussi, notre puissante armée nous protège, avec l’aide de Dieu ! » À la suite de cette journée du parti à Hambourg, la presse nationaliste écrivait de manière très significative : « Il est vraiment rassurant de savoir que la direction de la social-démocratie est entre les mains de tels hommes. » Et à chaque congrès du parti où la question du militarisme était à l’ordre du jour, on déclarait, sous le slogan « pas un homme, pas un centime », que si l’Allemagne était « attaquée », il défendrait la patrie avec ferveur et ne serait pas en reste par rapport aux partis bourgeois. Ce que le parti voulait combattre, c’était l’entraînement inutile, les mauvais traitements infligés aux soldats, le monopole de la caste des officiers, etc. Il se défendait vivement contre le reproche que la social-démocratie sapait la discipline dans l’armée ; après tout, le parti exigeait lui aussi la discipline ! Et il votait même pour les impôts qui servaient à financer la guerre, car ces impôts étaient directs, pesaient principalement sur la classe possédante et étaient donc dans l’intérêt du prolétariat. (Tout comme aujourd’hui, les dirigeants socialistes et les syndicalistes décident de construire des navires de guerre et les approuvent, car ce serait dans l’intérêt du prolétariat, avec l’argument que cela permettrait de lutter contre le chômage ! Ceci confirme à quel point Max Nettlau, quand il affirmait déjà en 1897 que le prolétariat ne se libérera pas de l’esclavage du travail tant que les travailleurs ne se sentiront pas responsables du travail qu’ils accomplissent, avait raison) [7]. Le parti vota pour cette dépense de guerre déguisée, bien que lors des congrès, il avait décidé de ne rien approuver du système militariste existant ; bien que cela soit contraire aux décisions du congrès international des socialistes à Paris (1900), où il avait été clairement et très concrètement déclaré :
que les représentants socialistes dans tous les parlements sont tenus de voter sans condition contre toute dépense liée au militarisme, au marinisme ou aux expéditions coloniales.
Il est compréhensible que le développement de cet « antimilitarisme » allemand ait suscité une certaine méfiance. Mais les positions du parti allemand devinrent progressivement un principe directeur pour tous les partis de l’Internationale. Et c’était inévitable, car partout la voie de la Première Internationale, qui misait tout sur la lutte économique, fut abandonnée au profit de la recherche d’une influence politique au sein de l’État national militariste. Ils ne voulaient même plus combattre le militarisme ; de même qu’ils ne voulaient plus abolir l’État mais le réformer, on voulait « démocratiser » le militarisme. Alors qu’en 1900 il était décidé de s’opposer à toutes les expéditions coloniales, en 1907 à Stuttgart, Bernstein déclarait : « Une certaine tutelle des peuples cultivés sur les peuples non cultivés est une nécessité. [...] En tout cas, il vaut mieux que le Congo soit gouverné par un parlement(!) auquel la classe ouvrière envoie ses représentants, plutôt que d’être exploité par une entreprise purement capitaliste » ! Avec la présence de représentants ouvriers au Parlement, l’exploitation était de plus en plus considérée comme moins grave que l’exploitation des esclaves blancs et noirs par le capitalisme en l’absence de Parlement et de représentants de la classe ouvrière. Finalement, dans l’intérêt du capitalisme, des socialistes sont même devenus ministres de la Guerre, apparemment avec la même motivation : il valait mieux faire la guerre avec des socialistes au gouvernement plutôt que de laisser la guerre elle-même être une entreprise purement capitaliste.
Et ce qui se produisit en Allemagne après la soi-disant révolution dépassa toutes les attentes, atteignant finalement son point culminant quand le gouvernement, avec ses ministres social-démocrates, envoya les bidasses réactionnaires — musique en tête et baïonnette au canon —expulser des ministères le gouvernement parlementaire socialiste de Saxe, le déclara déchu et renvoya le Landtag (parlement régional). Enfin, c’était grotesque ! Il serait toutefois trop long d’entrer ici davantage dans les détails. [8]
À Stuttgart en 1907, cette attitude nationaliste s’affichait déjà ouvertement. Bebel déclara sans ambages : « Tant que les relations entre États n’auront pas fondamentalement changé, nous, sociaux-démocrates, nous ne pouvons pas nous passer entièrement des armements militaires. » La majorité de la délégation française proposa d’adopter une résolution qui prévoit que, pour prévenir la guerre, « une action internationale de la classe ouvrière doit être provoquée par tous les moyens, depuis l’intervention parlementaire et l’agitation publique jusqu’aux grèves et soulèvements de masse. » Cette proposition fut défendue avec ferveur par Vaillant et Jaurès. Les mots de Vaillant sont restés célèbres : « Plutôt l’insurrection que la guerre. » [9]. C’est précisément sur cette question des moyens pour empêcher le déclenchement de la guerre que l’opposition la plus véhémente s’éleva du côté allemand : « Il faut s’opposer à cette résolution avec la plus grande fermeté et la déclarer totalement inacceptable ! » Une fois de plus, ils parlaient de fanatisme anarchiste. Cette résolution fut rejetée non seulement pour des raisons tactiques, mais surtout pour des raisons de principe. Ils ne pouvaient s’engager sur des moyens précis. « Nous ne pouvons permettre que des méthodes de lutte nous soient imposées, qui pourraient s’avérer désastreuses pour la vie du parti et, dans certaines circonstances, même pour son existence même. » La résolution allemande fut finalement adoptée à l’unanimité. Il y était indiqué qu’en cas de menace de guerre, les classes ouvrières et leurs représentants parlementaires, appuyés par les efforts concertés du bureau international, devraient tout faire pour empêcher le déclenchement de la guerre en employant les moyens qu’ils jugent les plus efficaces. Si la guerre éclate néanmoins, chacun devrait de tout faire pour y mettre fin au plus vite et de s’efforcer de toutes ses forces d’utiliser la crise politique et économique qu’elle engendre pour mobiliser le peuple et ainsi accélérer la chute de la domination des classes capitaliste [10]. Selon la résolution, la démocratisation de l’armée constitue une véritable garantie contre la guerre ; le remplacement de l’armée régulière par une armée populaire rendrait impossibles les guerres offensives. Cependant, les Anglais et les Américains rejetèrent l’exigence d’un armement généralisé du peuple et ne voulaient pas l’expansion du militarisme dans leurs pays ; ils estimaient que cette résolution ne combattait en rien les tendances militaristes. Le représentant suisse fit aussi remarquer qu’une armée de milice existait déjà dans son pays, mais qu’elle était tout aussi structurée par les classes sociales. Quand Kautsky prétend que l’Internationale s’est concentrée sur la prévention de la guerre et « a à peine envisagé la position qu’elle devrait adopter si un conflit éclatait » [11], - c’est un mensonge délibéré. Nous avons constaté qu’il est régulièrement souligné lors des congrès internationaux que les résolutions de paix ne constituent pas encore une garantie suffisante pour éviter tout conflit. Des propositions visant à empêcher ce déclenchement de la guerre furent soulevées à plusieurs reprises, et furent à chaque fois qualifiées de fanatisme anarchiste — toujours farouchement contestées par le camp allemand comme « inacceptables » — et finalement rejetées par l’ensemble du Congrès.
Lors du congrès suivant à Copenhague en 1910, la position à adopter en cas de déclenchement de la guerre fut longuement débattue. Kautsky, présent à Copenhague, ne pouvait ignorer ces discussions. Cette fois, c’est Keir Hardie, du Parti travailliste indépendant, qui non seulement appela à une lutte antimilitariste cohérente, mais déclara également qu’il était absolument essentiel de définir précisément sa position et de délibérer sur les moyens d’empêcher le déclenchement de la guerre, même si les gouvernements capitalistes la déclaraient. Cette position que Keir Hardie proposait d’adopter devait être, en même temps, le moyen de rendre la guerre impossible. Selon Keir Hardie, « nous combattons non seulement la guerre, mais aussi le militarisme. [...] Militarisme et liberté sont en opposition irréductible, et parce que nous aimons la liberté, nous combattons le militarisme. Aussi, nous nous réjouissons de ce que les camarades scandinaves ont si brillamment engagé la lutte pour le désarmement. Nous nous en réjouissons parce qu’ils ont revendiqué non seulement une diminution des charges, mais encore le désarmement immédiat et complet du pays. L’histoire de l’humanité commencera une nouvelle page glorieuse quand le premier pays désarmera entièrement et jettera bas toutes les armes. […] La résolution de Stuttgart constituait un progrès sur celle d’Amsterdam et, à Copenhague, nous voulons faire un nouveau pas en avant. […] Nous voulons simplement montrer aux travailleurs de tous les pays que, s’ils réunissent leurs forces économiques, la puissance de la classe ouvrière suffit à rendre les guerres impossibles. [...] La seule grève de l’industrie à laquelle j’ai appartenu un jour, celle des mineurs, suffirait pour empêcher la guerre. » [12]. La proposition Keir Hardie-Vaillant était la suivante :
Entre tous les moyens à employer pour prévenir et empêcher la guerre,
Le Congrès considère comme particulièrement efficace :
La grève générale ouvrière, surtout dans les industries qui fournissent à la guerre ses instruments (armes, munitions, transports, etc.), ainsi que l’agitation et l’action populaires sous leurs formes les plus actives.
Le congrès, en revanche, a renouvelé les décisions prises à Stuttgart et décidé de soumettre la proposition Keir Hardie-Vaillant au bureau socialiste, car le congrès était en fait d’avis qu’il ne fallait parler que du désarmement et des tribunaux d’arbitrage, et non des moyens d’empêcher une guerre !
Une proposition visant à lutter efficacement contre la guerre était toujours inacceptable. C’est pourquoi l’attitude à adopter en cas de déclenchement de la guerre ne fut pas « examinée » plus en détail et toutes les propositions qui, comme nous l’avons vu, de 1891 à 1910, visaient à définir cette attitude, une attitude cohérente avec l’esprit des résolutions et aux intérêts vitaux du prolétariat, furent rejetées. Le bureau devait rendre compte de la proposition lors du congrès suivant, à Bâle en 1912. Comme ce congrès était certes opposé à la guerre, mais qu’il avait été convoqué en tant que congrès extraordinaire, cette question ne fut apparemment pas été abordée ! En revanche, de grandes manifestations ont eu lieu et un manifeste pour la paix fut rédigé.
Le congrès fut un événement marquant, non seulement dans l’histoire de l’Internationale ouvrière, mais aussi dans l’histoire de la civilisation humaine ! Les décisions de Stuttgart et de Copenhague furent à nouveau confirmées. Sous des acclamations longues et enthousiastes, Jaurès déclara : « Nous sommes prêts à tous les sacrifices. » Et pour la dernière fois, Keir Hardie appela le prolétariat international à ne pas hésiter à utiliser sa deuxième grande arme économique : la grève mondiale révolutionnaire contre la guerre.
Le congrès au cours duquel le Bureau socialiste international (B.S.I.) devait présenter un rapport sur son examen de la proposition de Keir Hardie n’eut finalement pas lieu. Quelques semaines avant que l’on ne reparle de paix, la guerre éclata.
Ce fut l’apothéose de la conquête du pouvoir politique.
Ce fut le grand jour du socialisme prussien.
| La social-démocratie et la guerre - Deuxième partie |
- Lire : La social-démocratie et la guerre - Introduction
- Lire : La social-démocratie et la guerre - Première partie
- Lire : La social-démocratie et la guerre - Deuxième partie
[1] Oswald Spengler Prussianisme et socialisme, trad. H. Brunet, lithographie de l’École d’application de l’artillerie, 1927 (Munich, 1920), p. 32, 42.
[2] Ibid., p. 52-53. Il faut être un philosophe prussien pour avoir le culot, en 1922(!), de déclarer que la forme la plus élevée de l’humanité ce sont les tranchées, les gaz toxiques, les bombardements de cathédrales, le torpillage du paquebot Lusitania, les blocus qui causent la famine, les bombardements, etc., etc. !
[3] Rapport du Congrès international ouvrier socialiste tenu à Bruxelles du 16 au 23 août 1891, Imprimerie Désiré Brismée, 1893, p.66. Après le Congrès, Liebknecht, porte-parole des combattants, écrivit « sans formule » (Neue Zeit, IX : 49, p. 835) : « La seule dissonance est apparue lors de la discussion de la question militaire, ce qui est caractéristique d’un membre d’une nation qui n’y portait aucun intérêt et qui pouvait l’envisager du point de vue de “Pays de Cocagne” en toute sérénité. La proposition de refus de conscription, sous prétexte qu’une grève générale était insuffisante pour le programme de “Pays de Cocagne”, n’a pu naître que dans l’esprit d’un fanatique qui, par chance, n’a connu le militarisme que de loin. »
Le « Pays de Cocagne » social-démocrate, en revanche, n’est apparu qu’en 1914.
[4] Cf. Congrès ouvrier internationale de Zurich, août 1893.
[5] (N.d.l.T.) Max Schippel (1859–1947) était membre du SPD et député au Reichstag.
[6] Cf. Protocole des partis, Hambourg 1897.
[7] Max Nettlau, « La responsabilité et la solidarité dans la lutte ouvrière », dans Temps nouveaux, N° 28, 1911.
[8] (N.d.l.T.) Allusion à l’intervention du gouvernement du Reich en Saxe en octobre 1923 (« Reichsexekution »), au cours de laquelle l’armée allemande destitua le gouvernement régional socialiste SPD-KPD (parti communiste) et dissout le parlement saxon. Cet épisode illustre les tensions entre la social-démocratie au pouvoir et les courants plus radicalement révolutionnaires.
[9] Quand l’intervention française pendant la guerre russo-japonaise menaçait de déclencher une guerre mondiale, un manifeste parut dans Le Socialiste, qui concluait ainsi :
« La grandeur du socialisme réside dans le fait que, dans son action, quel que soit son motif, il englobe tous ses objectifs, et que son action contre la guerre coïncide avec son action pour la libération du prolétariat.
Nous ne devons pas hésiter, et dès cet instant, nous devons voir ce que nous pouvons faire. Et si le prolétariat international et national ne répondait pas suffisamment à notre appel et était incapable de se défendre, de défendre sa vie, ses revendications, sa libération, par la grève générale, notre devoir d’agir et de ne reculer devant rien pour le sauver, conjurer le danger et empêcher la guerre ne serait que plus néfaste. Il n’y a pas de plus grand bien que la paix, la paix internationale. Il n’y a rien qui ne soit préférable à la guerre.
Mieux vaut la rébellion que la guerre. »
[10] VIIe Congrès Socialiste Internationale tenu à Stuttgart du 16 au 24-8-1907.
[11] Karl Kautsky, Vergangenheit und Zukunft der Internationale, Vienne, 1920, p.5.
[12] Huitième Congrès socialiste international à Copenhague 1910, op. cit., p.319-320, 322-323
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