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La social-démocratie et la guerre - Cinquième partie
lundi 20 avril 2026, par (CC by-nc-sa)
CINQUIÈME PARTIE
Comment veut-on lutter contre la prochaine étape du capitalisme, la prochaine guerre mondiale ?On estime en effet qu’il n’est pas nécessaire de revoir la tactique suivie jusqu’à présent. Ou bien croit-on que le capitalisme ait quelque chose à revoir ? Lorsque Kautsky veut excuser l’effondrement de la Deuxième Internationale et sa politique de paix en disant qu’elle était « essentiellement un instrument de paix, mais pas un outil puissant contre la guerre », c’est très naïf. D’autant plus que Kautsky lui-même estime que (même si elle n’était donc pas un instrument de guerre), on ne peut rendre responsable de cet échec ni l’Internationale, ni sa direction, ni ses organisations. « Si aucune d’entre elles n’a pu empêcher son gouvernement de participer à la guerre, cela tient d’une part au fait que le prolétariat ne disposait pas encore d’une force suffisante, d’autre part au fait que de grandes masses du prolétariat se sont laissées entraîner par la fièvre de la guerre. Et on ne peut tout de même pas rendre l’Internationale, ni sa direction, ni son organisation responsables de la faiblesse et du manque d’indépendance du prolétariat dans certains pays. » [1]. Donc, selon Kautsky, étant donné que la force des partis socialistes dans les pays qui ont déclenché la guerre était surestimée, ce n’est pas la faute de l’Internationale.
On peut apprécier à sa juste valeur l’argument de la faiblesse du prolétariat si on se rappelle que Karl Kautsky, dans la même brochure, fait remarquer que la social-démocratie allemande, précisément parce qu’elle était si grande, parce qu’elle était plus que tout autre parti socialiste un parti de masse, fut pendant la guerre dominée par un fort sentiment national, ce qui la conduisit à se ranger entièrement derrière le gouvernement impérial. Et, selon Eduard Bernstein, la différence d’attitude entre la social-démocratie russe et la social-démocratie allemande lors du vote des crédits de guerre s’explique par l’inégalité de taille et d’influence des partis socialistes. Plus le parti est grand et plus son influence parlementaire est importante, plus grande est la responsabilité dans le cours des événements ! Ce que l’on peut attendre de ce parti lorsqu’il sera encore plus grand et plus puissant — et que, par conséquent, sa responsabilité sera encore plus grande — est encore plus clair !
On reproche en outre au prolétariat son manque d’indépendance, et cela de la part du théoricien du parti qui, pendant un demi-siècle, avait lui-même éduqué ce prolétariat dans une discipline militariste, qui avait étouffé dans l’œuf toute initiative individuelle, toute action autonome et, par là même, toute amorce de capacité créatrice ; et il lui reprochait son attitude nationaliste, alors que pendant un demi-siècle on l’avait imprégné, sous la menace constante du danger russe, de la nécessité de sa capacité de défense et de la défense de la patrie. La tentative de Karl Kautsky de décharger de cette manière la tactique de l’Internationale et de ses partis nationaux est trop flagrante pour ne pas dire trop lâche. Alors qu’il reproche au prolétariat son ivresse nationale de guerre, il voit lui-même la manifestation la plus évidente de « l’importance que le prolétariat a déjà acquise » dans le fait que les ministres (de la guerre) de France et de Belgique étaient socialistes !
C’est comme si on reprochait à un enfant né de parents syphilitiques son retard mental.
La Deuxième Internationale, après la guerre, quand elle se réunit à Hambourg, prit certes la résolution que la leçon de la guerre était que l’internationale ouvrière socialiste ne devait pas seulement être un instrument en temps de paix, mais aussi pendant la guerre. Cela signifie avant tout que « ce que nous avons vécu autrefois ne doit jamais se répéter. »
L’opinion des socialistes majoritaires allemands, selon laquelle, à l’heure du danger, il faut défendre la patrie en toutes circonstances, rend impossible toute politique internationale. C’est pourquoi Karl Kautsky propose : n’accorder des crédits au gouvernement que lorsqu’on est certain qu’il ne s’agit que d’une guerre de défense et non d’une guerre offensive. Que l’on ne puisse pas rejeter la soi-disant guerre de défense constitue l’opinion générale de la Deuxième Internationale. Et cela alors même que, du côté social-démocrate, on affirme qu’au moment d’une déclaration de guerre, il est absolument impossible de juger s’il s’agit d’une guerre d’attaque ou de défense. « À un tel moment, écrit Eduard Bernstein, la crise entre les États impliqués atteint un tel point, et les informations sur ce qui se passe de part et d’autre des frontières sont si incomplètes, unilatérales et tendancieuses, qu’une vision claire devient impossible. La voix objective du prolétariat est étouffée par le nationalisme. Dans la nature actuelle des armements, déterminer qui a commencé les préparatifs hostiles, voire qui a franchi la frontière en premier, est la chose la plus difficile du monde. On ne peut juger si la guerre est offensive ou défensive. » [2]. On ne peut pas dire plus explicitement que, puisque le gouvernement détient les moyens, toute guerre peut être présentée comme « défensive », et que la position de l’Internationale concernant la guerre de défense revient essentiellement à défendre toute guerre. Dans la pratique, cela revient à dire que « toute politique internationale impossible ».
Que l’on ne puisse pas déterminer le caractère de la guerre au moment où elle éclate constitue pour Eduard Bernstein une raison supplémentaire de rejeter tout moyen pour empêcher son déclenchement, puisqu’on ne saurait alors « si la grève contre la guerre ne signifierait pas une grève contre un pays se trouvant dans une situation de légitime défense ». À cela s’ajoute encore le fait que l’état de guerre proclamé en un tel moment peut réprimer toute tentative de propagande et d’organisation de grèves contre la guerre. Entre-temps, les organisations ouvrières ont, en de tels jours, bien d’autres soucis que d’organiser des grèves de masse. Elles ont déjà tellement à faire avec l’assistance à ceux qui sont déjà au chômage qu’elles ne peuvent songer à appeler d’autres travailleurs à cesser le travail. Seules des organisations « sauvages », qui ne se préoccupent pas de leurs chômeurs, pourraient faire une chose pareille. « Il est d’ailleurs significatif que, précisément dans les pays en guerre où les ouvriers étaient bien organisés sur le plan syndical, une tentative sérieuse dans ce sens n’ait même pas été envisagée. » [3]. Exactement. On apprend, à travers cet exposé de Bernstein, quels sont les arguments par lesquels on combat la propagande pour empêcher la guerre par l’action directe. Pour de ne pas augmenter le chômage, on précipite la classe ouvrière dans une lutte qui constitue un attentat contre sa vie et un attentat contre le socialisme. À un chômage national, on préfère un massacre international qui coûta la vie à des millions de prolétaires dans l’intérêt de leurs oppresseurs et qui entraîna une misère si insupportable que le prolétariat a fini par se soulever, même contre la volonté de ces dirigeants [4], et a renversé le système dominant —sans toutefois porter atteinte à sa puissance économique.
On ne doit pas oublier, dans tout cela, une chose : Eduard Bernstein ne conteste pas (et cela n’a jamais été contesté du côté social-démocrate) : qu’une grève générale dans tous les pays pourrait empêcher le déclenchement de la guerre. Et combien plus juste encore apparaît maintenant l’observation de Domela Nieuwenhuis déjà en 1901 ! : si, en 1891, on avait eu le courage de prendre la décision de répondre à une déclaration de guerre par une grève générale et si on avait mené une forte propagande pour cette idée, on serait, dix ans plus tard, beaucoup plus avancé !
Malgré cela, Eduard Bernstein estime que la première semaine d’août 1914 a prouvé que c’était irréalisable (et ceci alors même qu’on ne l’avait « même pas envisagé » !) et que, par conséquent, cette idée ne serait probablement plus prise en considération comme point de de l’ordre du jour lors de futurs congrès ouvriers.
La suite devait malheureusement le confirmer. Quand, au congrès international de la paix, réuni à La Haye en 1922 par la Fédération syndicale internationale (F.S.I.), l’Association internationale antimilitariste (A.I.A.) [5], qui représentait un grand nombre d’organisations antimilitaristes révolutionnaires et d’organisations ouvrières révolutionnaires, souleva cette question, on lui donna à peine l’occasion de défendre sa proposition et celle-ci fut rejetée sans discussion [6]. La résolution proposée se terminait ainsi :
Conformément à la résolution adoptée au congrès de la première Internationale de 1868, conformément aux propositions de Domela Nieuwenhuis en 1891 et 1893, et à celle de Keir Hardie à Copenhague en 1910, le congrès appelle la classe ouvrière à rendre la guerre impossible en rompant la solidarité avec la classe dominante et en empêchant toute éventuelle guerre par la grève générale et le refus général du service militaire.
Le congrès déclare qu’il est du devoir de tous ceux qui adoptent cette conception de s’engager, avec ou sans l’autorisation des dirigeants de leurs organisations, dans les pays concernés, immédiatement et sans condition, dans la grève et le refus du service militaire contre toute mobilisation, sans s’attarder sur les chances de gagner ou de perdre la lutte.
Le congrès appelle toutes les organisations d’ouvriers socialistes à se préparer et à se tenir prêtes, sur les plans moral, technique et organisationnel, à la grève générale et au refus massif du service militaire, et à chercher à transformer, le cas échéant, une guerre qui aurait malgré tout éclaté en révolution sociale.
| La social-démocratie et la guerre - Quatrième partie |
- Lire : La social-démocratie et la guerre - Introduction
- Lire : La social-démocratie et la guerre - Première partie
- Lire : La social-démocratie et la guerre - Deuxième partie
- Lire : La social-démocratie et la guerre - Troisième partie
- Lire : La social-démocratie et la guerre - Quatrième partie
[1] Karl Kautsky, Vergangenheit und Zukunft der Internationale, op. cit., p.3.
[2] Cf. Eduard Bernstein, Die Internationale der Arbeiterklasse und der europaische Krieg, p.4,5, 18, 22, 23.
[3] Ibid., p.4,5.
[4] Lors du congrès social-démocrate de 1924 à Berlin, Philipp Scheidemann, dirigeant du SPD, déclara : Je suis reconnaissant d’avoir la confirmation qu’Ebert et moi ne sommes pas coupables de la révolution de novembre. »
[5] L’Association internationale antimilitariste (A.I.A.), a été fondée lors du troisième Congrès international antimilitariste à La Haye en 1921. Composée d’organisations révolutionnaires antimilitaristes, elle vise à combattre le militarisme à l’échelle internationale afin de rendre impossibles la guerre et l’oppression des travailleurs. Elle prône la grève générale et l’objection de conscience de masse pour prévenir la guerre ; elle milite pour l’arrêt immédiat de la production de tous les biens de guerre, etc.,etc.
[6] Le secrétariat de la F.S.I. a omis de publier les résolutions proposées dans le protocole officiel, bien qu’elles aient été soumises au Bureau du Congrès en allemand, en français et en anglais, selon la procédure habituelle ! La délégation de l’A.I.A. n’a pas eu la possibilité ni de défendre ces résolutions au Congrès, ni de contester les résolutions officielles. Le secrétaire Edo Fimmen avait pourtant promis, personnellement et par écrit, d’inclure une brève déclaration dans le procès-verbal du Congrès afin d’exposer la position de l’A.I.A.. Or, à la publication du protocole, cette déclaration était absente ! Cf. brochure « B.I.A. », Édition du B. I. A., Bilthoven, p.15-16 et 38-39 ; « Action directe : Les antimilitaristes d’action au Congrès de la paix de la F.S.I., 10-15 décembre 1922 », par B. de Ligt. (Dépôt de brochures de l’A.I.A. 1924).
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