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[12] Augustin Souchy - Buenaventura Durruti

Par Augustin Souchy

CC by-nc-sa

Comme secrétaire de l’AIT, j’entretenais des contacts étroits avec les anarcho-syndicalistes espagnols qui, sous la dictature de Primo de Rivera, menaient un combat commun avec la gauche catalane. Ce fut je crois en 1927, que le leader du mouvement autonomiste catalan, le colonel Francesc Macià i Llusa, nous rendit visite, dans l’espoir d’obtenir des ai­des financières pour le combat commun. Je dus lui ôter ses illusions, car l’internationale syndicale était financièrement peu riche. Il se tourna vers l’Internationale syndicale rouge de Moscou, mais il n’eut guère plus de succès. Staline n’était pas le moins du monde intéressé par les buts que s’étaient fixés les Catalans et les syndicalistes, car les communistes n’y auraient trouvé aucun profit. Après les élections munici­pales du 14 avril 1931, qui donnèrent la majorité aux républi­cains, Macià eut l’honneur d’être le premier à pouvoir annoncer la naissance d’une Catalogne autonome, qui fut suivie quelques jours plus tard par la proclamation de la République espagnole.

Les patriotes catalans décidèrent en 1977 d’ériger un monument à Barcelone en souvenir de leur pionnier.

Un soir de l’été 1928, alors que j’entrais dans mon appartement de Berlin-Wilmersdorf j’entendis une sonore voix d’hom­me chantant le refrain français : C’est le piston, piston, pis­ton qui fait marcher la machine. Le chanteur était un homme brun, grand et fort, la trentaine passée, qui jouait avec mon fils de trois ans. Ce fut mon premier contact avec Buenaven­tura Durruti.

Né en 1896 dans la capitale provinciale du León, au nord de l’Espagne, d’un père cheminot, apprenti serrurier et méca­nicien après ses études primaires, Durruti prit part dès ses plus jeunes années à la lutte syndicale. Militant, mais selon ses mots non militaire, il évita le service national en se ré­fugiant en France, afin que le roi ait un soldat de moins et un révolutionnaire de plus, selon ce qu’il écrivit plus tard à sa sœur. Il vint à l’anarchisme en fréquentant les exilés es­pagnols et en lisant les écrits libertaires. Après deux ans d’exil, il rentra au pays. A vingt-deux ans, le jeune homme est déjà l’un des activistes les plus zélés de la lutte sociale.

Durant la Première Guerre mondiale, l’Espagne bénéficiait d’une conjoncture favorable. Le plein emploi offrait d’excel­lentes conditions dans la lutte pour l’augmentation des salai­res et l’amélioration des conditions de travail. Dans le domaine social, l’Espagne était restée loin derrière les pays industriels européens, plus évolués. Le comportement arrogant des patrons et la législation du travail rudimentaire pous­saient les travailleurs sur les chemins de « l’action directe », tradition héritée de la Première Internationale. Le gouverne­ment, la police, l’armée et l’Eglise étaient du côté du capital. Les syndicats radicaux devaient être détruits, les leaders ouvriers les plus actifs éliminés. Les « pistoleros », policiers privés et armés, faisaient la chasse aux syndicalistes en vue. Lorsque l’anarcho-syndicaliste Salvador Seguí fut abattu en plein jour à Barcelone, les travailleurs répondirent par une grève de protestation. Il n’y eut pas moins de trente-trois syndicalistes « abattus alors qu’ils tentaient de fuir » en 1920, partie par les pistoleros, partie par la police.

La terreur venant d’en bas fut la réponse à celle venant d’en haut. Le conservateur Eduardo Dato, président du Con­seil, fut victime en mars 1921 d’un attentat des anarchistes catalans Pedro Mateu et Luis Nicolau. L’organisateur des pis­toleros fut exécuté par les anarchistes Francisco Ascaso et Juan Garciá Oliver. Le gouverneur Regueral, responsable des persécutions en Aragon mourut de mort violente. A l’assassinat par la police du leader de la CNT Salvador Seguí, répon­dit l’exécution de l’archevêque de Saragosse, Soldevila. C’é­tait Soldevila qui avait introduit les pistoleros dans son diocèse. Les attentats étaient le fait d’individus ou de quel­ques compagnons d’armes. Il n’y avait pas d’organisation ter­roriste centrale.

Durruti lia une fraternité d’arme avec Francisco Ascaso, qui devait durer jusqu’à la mort. Pour ne pas compromettre les syndicats, ils créèrent une association idéologique en 1922 : « Los Justicieros ». Elle prit plus tard le nom de « Los Solidarios ». Tous deux furent des pionniers de la FAI (Federacíon Anarquista Ibérica) fondée en 1927.

La tension monte, il faut aider les prisonniers, payer leurs avocats. Lors de l’interdiction et de la dissolution des syndicats, la caisse de ceux-ci a été confisquée. L’argent manque. Durruti trouve une solution : Puisque l’État pille la caisse de notre syndicat, nous avons le droit de nous dédommager sur les deniers publics. Cela demande bien-sûr de l’audace, du courage, de la confiance en soi. Mais ni Durruti ni Ascaso n’en manquent. L’attaque d’un convoi de la Banco de España leur rapporte 100 000 pesetas (selon la presse), l’attaque de la Banco de Bilbao, 300 000. Les journaux prêtent ces mots à la mère de Durruti : Je ne sais pas si mon fils manipule les millions. Ce que je sais, c’est qu’à chaque fois qu’il rentre à la maison, je dois l’habiller de la tête aux pieds. Arrêté à Madrid, Durruti est accusé de désertion, d’un hold-up et de la préparation d’un attentat contre le roi Alfonso XIII. Comme on ne peut apporter de preuves sur ces principaux chefs d’accusation, il est envoyé comme déserteur au Maroc. Il échappe à la condamnation en prenant la fuite.

En septembre 1923, le général Primo de Rivera proclame la dictature. Les confédérations syndicales suspendent leurs activités pour ne pas donner prétexte à une intervention au gouvernement militaire, mais les groupes militants poursuivent la lutte dans l’illégalité. Durruti et Ascaso arrivent à se retirer en France avant de se faire arrêter. Ils ont perdu une bataille, mais l’élan demeure intact, le combat continue. Un an après, un soulèvement général est en préparation. On projette une grève générale, l’occupation des casernes par les ouvriers révolutionnaires aidés de camarades soldats et sous-officiers, des opérations de guérilla dans les Pyrénées, sous la conduite d’Ascaso et de Durruti. Mais la première tentative échoue et les généraux mobilisent toutes heurs forces de combat : les révolutionnaires ne sont plus à la hauteur. La rébellion s’effondre, la réaction tombe de tout son poids. Les prisons s’emplissent de combattants pour la liberté, dont les familles ont besoin d’aide. Mais les moyens manquent, les syndicats ayant été dissous et l’organisation de quêtes est impossible. Durruti et Ascaso décident d’aller chercher de l’argent en Amérique latine. Gregorio Jover, du groupe des Solidarios, se joint à eux. Ils commencent leur mission fin 1924 par Cuba et la terminent, un an et demi après, par l’Argentine.

De retour en France au début de 1926, ils apprennent une nouvelle d’une importance stratégique : le roi Alfonso XIII est invité aux festivités du 14 juillet à Paris. Une occasion inespérée de porter un coup décisif à la dictature : enlever le roi ! Les préparatifs se font avec le plus grand soin, mais le plan est découvert, les « trois mousquetaires » (comme Durruti, Ascaso et Jover seront appelés par plaisanterie) atterrissent en prison. L’Espagne demande leur extradition, mais il s’agit d’un délit politique, et le public proteste contre les prétentions espagnoles. La presse libérale et démocrate, tout comme les personnalités du monde de la culture espagnole vivant en exil — parmi elles Miguel de Unamuno, José Ortega y Gasset et Vicente Blasco Ibáñlez — soutiennent les malheureux enleveurs de majesté. Le gouvernement français cède. Mais c’est au tour de l’Argentine de demander l’extradition des accusés, pour des délits politiques. Là encore, le public français proteste. Plus de 250 députés de l’Assemblée nationale demandent par pétition au président du Conseil de libérer les trois Espagnols. Les représentants du peuple sont d’avis que les délits commis pour des motifs politiques doivent être jugés selon des critères politiques. Poincaré, le président du Conseil, veut éviter un vote qui pourrait amener sa chute. C’est donc pour cette raison qu’il rejette la demande d’ex-tradition de l’Argentine. Les trois anarchistes, enfermés depuis plus d’un an, sont enfin libérés, mais interdits de séjour en France. La Russie communiste leur refuse aussi le droit d’entrer. Durruti et Ascaso se décident donc à entrer illégalement en Allemagne. Et c’est ainsi qu’ils arrivent à Berlin.

Après de vaines démarches auprès des autorités policières pour obtenir un permis de séjour aux deux exilés politiques, j’allai demander conseil à l’ancien ministre social-démocrate de la Justice dans le gouvernement de Prusse, Kurt Rosenfeld, que je connaissais et qui était un avocat renommé et efficace. Il considéra que l’espoir d’obtenir un permis de séjour pour Ascaso et Durruti était exclu, à cause de leur attentat contre le cardinal Soldevila. Le parti centriste au gouvernement appuierait leur extradition vers l’Espagne. Mais si les deux réfugiés restaient à Berlin sans être déclarés, il y avait des chances qu’on fermât les yeux.

Durruti séjourna plusieurs semaines durant dans mon appartement berlinois. J’eus donc la possibilité de découvrir et d’apprécier sa simplicité, sa droiture et son tempérament ouvert. A Berlin, loin de leur patrie et de leurs compagnons conspirant depuis la France et la Belgique, les deux militants anarchistes étaient perdus. Lassés par l’inactivité, ils se rendirent en Belgique, où ils préparèrent avec Macià l’insurrection contre la dictature. L’effondrement de la monarchie n’était plus loin.

Dans la « familia libertaria », la famille libertaire interna­tionale, à laquelle nous appartenions, nous nous sentions tous frères et sœurs. Tout comme j’avais moi-même trouvé le gîte chez des compagnons d’idées au cours de mes nombreux voyages sur le vieux et le nouveau continent, ma maison était aussi ouverte à tous mes parents spirituels. Les plus connus d’entre eux dont je me souviens furent Emma Goldman, le professeur de philosophie Camillo Berneri, persécuté par Mus­solini et que les communistes abattirent d’une balle dans le dos au cours des tragiques semaines de mai 1937 à Barcelone, et l’intellectuel espagnol Orobón Fernandez, à qui je dus prêter un costume afin qu’il puisse se présenter en costume bourgeois à l’école Berlitz, où il postulait pour un emploi de professeur.

Lors de l’éclatement de la guerre civile espagnole en juillet 1936, je me trouvais chez Durruti et ses compagnons. La lutte de ces journées de juillet était d’une grandeur épi­que. Ascaso tomba lors de la prise de la caserne d’Ataraza­nas. Ce furent des anarchistes, non formés à la lutte militai­re, qui gagnèrent cette bataille contre une armée classique et entraînée. Deux jours après la victoire en Catalogne, Durruti, à la tête d’une colonne de plusieurs milliers d’hom­mes, marcha vers la province d’Aragon dont la capitale Sara­gosse était aux mains des rebelles militaires. Dans chaque village, dans chaque ville que traversait la colonne de Dur­ruti, s’ensuivait — comme d’un coup de baguette magique — une révolution sociale.

La marche de Durruti fut stoppée du côté de Caspe par les forces supérieures des franquistes. Une guerre de posi­tion succéda à la rébellion militaire et à la révolution sociale. Lorsqu’un mois plus tard, Madrid fut menacée par les troupes de Franco, ce fut encore Durruti qui arriva à la rescousse. Mais les combats faisaient d’innombrables victimes. Des 4 000 miliciens qui avaient accompagné Durruti sur Madrid, les deux tiers tombèrent en l’espace de quatre semaines. Lui-même reçut une balle en plein cœur.

La lutte de Durruti avait débuté à dix-sept ans comme meneur de grève, elle se termine à quarante ans comme leader d’une colonne dans la guerre civile. Guère théoricien, il luttait pour ses idées par des actes et n’avait pas peur de commettre des attentats (il est vrai qu’on ne put jamais attester sa participation à ceux-ci). Sa vie mouvementée fascina les historiens et les poètes, tels Hans Magnus Enzensber­qer (Le bref été de l’anarchie). Des biographies détaillées de Durruti sont parues en espagnol et en français.

Durruti n’était pas de ces généraux qui meurent dans leur lit. Il combattit en militant révolutionnaire. Dans sa colonne, il n’y avait que des camarades égaux en droits. Il mangeait au même plat que tous, et dormait par terre pour laisser son lit aux plus nécessiteux. Il ne forçait pas à la discipline par la subordination, il l’obtenait en montrant lui-même l’exemple. Là était sa force : leader au milieu de ses égaux. Ardent idéaliste, audacieux lutteur, incorruptible ca­ractère : Buenaventura Durruti était tout cela. Né un 14 juil­let, jour de la prise de la Bastille, qui déclencha la Révolution française, il mourut un 20 novembre, anniversaire de l’éclatement de la Révolution mexicaine : il était prédestiné à être un grand révolutionnaire.


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