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Manifestation en réaction à la crise du 6 février 1934.

[09] Augustin Souchy - 1933 : deuxième émigration. Retour en France

Par Augustin Souchy

CC by-nc-sa

Arrivé à Paris, j’écrivis à la demande de mes compagnons suédois un pamphlet contre le national-socialisme, qui fut publié à Stockholm sous le titre Den bruna pesten La peste brune »). Les syndicalistes suédois organisèrent un boycott économique et culturel du Troisième Reich, mais le résultat de leur campagne fut maigre : quelques cinémas retirèrent de leurs programmes les films nazis à la demande du public... Un succès moral pour la propagande anti-nazie, sans doute, mais qui ne fit guère plus de mal au régime nazi qu’une piqûre de moustique.

En France et particulièrement à Paris, il n’y avait jamais eu autant d’émigrants politiques allemands qu’en ce début de l’ère hitlérienne. Le nombre de réfugiés était si grand, que Georg Bernhard, l’ancien rédacteur en chef du Vossischen Zeitung de Berlin, pensa qu’il était économiquement possible d’éditer une feuille quotidienne, Der pariser Tageblatt. Leo­pold Schwarzschild avait transféré son Tagebuch des bords de la Spree aux quais de la Seine, et Willy Münzenberg publia un temps Die Zukunft  L’Avenir ») après sa rupture Staline.

Au début, je fréquentais les réunions d’émigrants allemands, où l’on parlait aussi bien de problèmes politiques et de théories sociales que de thèmes littéraires. J’ai encore à l’oreille les paroles d’orateurs marxistes, qui voyaient dans le fascisme et l’hitlérisme la phase finale du capitalisme prédite par Marx, qui serait à coup sûr suivie de la révolution prolétarienne mondiale. D’un niveau un peu plus élevé étaient mes discussions avec Helmut von Gerlach, que je rencontrais assez souvent à la Ligue française des droits de l’homme, et avec Alfred Doblin, avec qui je prenais le café à la Closerie des Lilas, à Montparnasse.

Je gagnais mon pain quotidien et mon bifteck hebdoma­daire comme journaliste indépendant : j’écrivais pour le Göteborgsposten (Göteborg), Arbetaren (Stockholm) et ­le Freie Arbeiter Stimme de New York. A Paris, où j’avais des parents français et où j’entretenais des contacts étroits avec les compagnons libertaires, je me sentais chez moi, tant culturellement qu’humainement et intellectuellement. Mes camarades français me considéraient comme l’un des leurs, d’autant que j’avais épousé une Française.

En France aussi, il existait un mouvement ultra-nationa­liste sur le modèle de Mussolini et d’Hitler, mais qui ne parvint pas à sortir de son lit. Son initiateur était le colonel de la Rocque, qui pour imiter la croix gammée choisit la croix de feu « gauloise » comme emblème. Ses partisans marchèrent le 6 février 1934 sur le Parlement, dans le but d’en chasser les députés et d’établir leur propre régime dictatorial. Mais la tentative de putsch échoua. Ni les conditions objectives ni les facteurs subjectifs n’étaient réunis pour une telle entreprise. Il n’y avait pas de traumatisme social en France, le « psychisme » du peuple n’était pas alourdi d’une guerre perdue. Alertée par l’écrasement de la démocratie en Allemagne, la gauche française s’unit en un Front populaire.

Une semaine après la marche des Croix-de-feu, le Rassemblement populaire, comme se nommait la gauche, organisa à Paris une grande manifestation à laquelle prirent part des ouvriers, des employés, des intellectuels et des étudiants de tous les partis de gauche, depuis les radicaux bourgeois jus­qu’aux communistes. Le « Rassemblement » gagna les élections parlementaires en mai de la même année ; un gouvernement de gauche s’installa pour un temps au pouvoir.

Le gouvernement de Front populaire qui s’ensuivit, sous la direction du socialiste Léon Blum (juin 1936 à juin 1937), introduisit des réformes sociales telles que la semaine de 40 heures, l’allongement des congés payés, qui amenèrent l’apaisement social. En matière de politique étrangère, le gouvernement Blum se trouvait devant un dilemme idéologique : le cœur socialiste inclinait au désarmement et à la paix, mais le bon sens politique commandait le renforcement de l’état d’alerte militaire, après le retrait d’Hitler de la Société des nations et le commencement du réarmement allemand. Les deux tendances étaient inconciliables.