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Alexander Berkman (1892)

[11] Augustin Souchy - Quelques auteurs d’attentats anarchistes. Alexander Berkman

Par Augustin Souchy

CC by-nc-sa

Né en 1870 à Vilna en Russie (en Lituanie, NDE), Alexander Berkman écrivit à l’âge de treize ans une rédaction athée qui éveilla la méfiance de ses professeurs. Lorsque deux ans plus tard il se joignit à un groupe d’étudiants révolutionnaires, le lycéen issu d’un milieu bourgeois fut renvoyé de l’école et inscrit sur la liste noire : ce qui signifiait qu’il ne serait plus admis dans aucun des établissements de l’Empire tsariste. Dans l’impossibilité de continuer ses études, le jeune homme de dix-huit ans émigra aux États-Unis, terre promise des libertés démocratiques, après la mort de son père. Venant d’un milieu révolutionnaire, le jeune immigrant chercha dans sa nouvelle patrie à se joindre à l’avant-garde sociale. Il apprit le métier de compositeur à l’imprimerie new-yorkaise du journal de langue allemande, Freiheit, édité par Johann Most. Il appartenait dorénavant à la classe ouvrière.

Au pays de la liberté et du profit, les conditions de vie de la plus grande partie de la population étaient à l’époque loin d’être idéales. La journée de travail était de 10 à 12 heures, les salaires étaient bas, il n’y avait ni assurance-maladie ni pensions de retraite, et les chômeurs vivaient aux limites de la famine.

Quelques mois avant l’arrivée du jeune Alexander Berkman, quatre anarchistes avaient été exécutés à Chicago (lire cet article). L’indignation mondiale à propos de cet assassinat légal était encore fraîche dans les mémoires, lorsqu’en 1892 les ouvriers des aciéries Carnegie de Homestead se mirent en grève pour faire aboutir leurs revendications sur le temps de travail. Lors de la manifestation du 6 juillet, les Pinkerton (police privée au service des patrons) ouvrirent le feu sur les gré­vistes, tuant onze ouvriers dont un garçon de onze ans. Ce massacre des manifestants désarmés suscita l’indignation dans tout le pays. Même les milieux conservateurs réclamèrent le châtiment des coupables. Mais le directeur général de l’en­treprise, Henry Clay Frick, qui était responsable du massacre, ne fut pas inquiété. Police et justice restèrent sourdes.

Puisque même les plus hautes autorités se refusaient à intervenir, Alexander Berkman décida d’exercer lui-même des représailles. La poétesse danoise Karin Michaëlis explique pourquoi et comment : Berkman, parvenu à l’âge de vingt-deux ans sans jamais avoir jusque-là commis la moindre iniquité ou injustice à travers le monde, décida de sacrifier sa vie. Il veut mettre Frick à mort. Le mettre à mort et se faire tuer lui-même, pour servir à la cause ouvrière. C’est une sorte de propagande par le fait... Réfléchie, comme on réfléchit à vingt ans et qu’on est idéaliste.

Tentative d’assassinat de Berkman sur Frick. Harper’s Weekly (1892).

Berkman fait le long voyage jusqu’à Homestead, entre dans le bureau du directeur général et fait feu à trois re­prises sur lui. Frick, seulement légèrement blessé, en réchappe. Berkman est blessé lors de son arrestation et condamné à 22 ans de réclusion. Pendant 11 ans il expie son acte dans l’établissement bien mal famé d’Alleghanie. Il a décrit l’horrible séjour qu’il y passa dans Prison memoirs of an anarchist (paru en 1912). Ce livre est un des plus remarquables récits de prison de la littérature mondiale. Berkman montre à quel point des êtres humains peuvent se comporter de manière tout à fait inhumaine dès qu’une administration leur retire toute responsabilité personnelle. Le fait que Berkman ait survécu à toutes les douleurs de ces années montre sa force d’esprit et sa grandeur d’âme.

Libéré en 1906, Alexander Berkman met à nouveau sa vie au service des luttes sociales. Il prend en charge la rédaction du mensuel Mother Earth édité par sa compagne de combat Emma Goldman, entreprend des tournées de conférences à travers tout le pays, organise des grèves, des manifestations et des campagnes pour la libération des prisonniers politi­ques. Alexander Berkman et Emma Goldman militent aussi activement pour la régulation des naissances. Lorsqu’Emma Goldman est condamnée à ce sujet, The little review anthology écrit : Emma Goldman doit aller en prison car elle exhorte les femmes à ne pas rester bouches cousues et ventres ouverts.

Tom Mooney.

Lors de l’entrée des USA dans la Première Guerre mondiale (début 1917), Alexander Berkman se trouve en tête d’un mouvement contre l’instauration du service militaire obligatoire, qui n’avait, jusque-là jamais existé dans ce pays. Cela ne lui rapporte aucun laurier, mais, bien au contraire, il écope de deux ans de prison. Emma Goldman est condamnée elle aussi à la même peine pour le même délit. A sa libération, Berkman se fait l’avocat du leader ouvrier radical Tom Mooney, qui avait été condamné à mort pour l’explosion d’une bombe au cours d’une manifestation patriotique, alors qu’il était innocent. La campagne est un succès, Mooney a la vie sauve. Mais les autorités judiciaires californiennes réclament à présent que leur soit livré Berkman, entre-temps retourné à New York et qu’une lourde peine menace. La justice californienne ne put condamner le propagandiste antimilitariste, grâce aux actions de protestation des ou­vriers américains et russes (la Révolution russe venait d’é­clater). Mais fin 1919, Alexander Berkman, Emma Goldman et 245 extrémistes de gauche nés en Russie et soutenant la Révolu­tion russe, furent déportés en Russie soviétique.

C’est en mai 1920 que je fis personnellement connaissance avec Alexander Berkman et Emma Goldman, dont les noms m’é­taient déjà connus depuis des années pour leurs combats pour la justice sociale, la liberté et la paix. Je les rencontrai à Moscou. Sur les traits du quinquagénaire se lisaient la force de caractère, la détermination, l’énergie. Les contacts personnels que j’eus avec lui me confirmèrent les impressions que je m’étais faites de cet homme qui, dans sa jeunesse, avait mis sa vie en jeu pour la justice, qui affronta tous les périls, et pour qui il n’y avait pas de retour en arrière. Berkman ne m’était pas un étranger. Nous appartenions à la même famille de pensée et avions de nombreux amis communs. C’est donc tout naturellement que nous nous appelâmes par nos prénoms dès notre première rencontre.

Mes conversations avec « Sacha », auxquelles prenait part Emma Goldman, tournaient autour de la Révolution russe, dont la dégénérescence ne manquait pas de nous inquiéter. La dictature du parti bolchevique se faisait toujours plus pesante, la répression des révolutionnaires non communistes toujours plus violente. Les propres mots de Berkman nous disent ce qu’il avait pensé de la Révolution. Dans son livre Die russi­sche Tragödie, il écrivit :

Mon cœur battait sereinement lorsque je partis pour la Russie. Je voulais me mettre entièrement au service du peu­ple. Je sentais que je rajeunirais en travaillant durement et en me démenant au service du bien commun. J’étais prêt à donner jusqu’à ma vie pour la réalisation du grand espoir du monde, la révolution sociale.

Mais les libertés gagnées de haute lutte par les travailleurs révolutionnaires leur furent confisquées sans ménagement par le parti communiste. Un jour, Berkman me raconta que Karl Radek, le secrétaire de l’Internationale communiste, lui avait proposé de traduire en anglais le livre de Lénine sur la « maladie infantile » de l’extrême gauche. Berkman se déclara prêt à rendre ce service, à la condition qu’il puisse donner sa propre position sur ce sujet dans une préface ou une postface. Inutile de dire que Lénine refusa. Il n’y avait pas de critique possible sous la dictature, et encore moins à son sommet. Les partisans du tsar étaient vaincus, les défenseurs du capital désorganisés, il n’y avait plus aucun danger du côté des forces conservatrices. Et pourtant, il n’y avait aucune liberté et que peu de pain.

La rébellion de Kronstadt en mars 1921 fut le point culminant du mouvement d’opposition au bolchevisme. Alexander Berkman et Emma Goldman s’engagèrent pour les ouvriers de Petrograd et les marins de Kronstadt, qui réclamaient une plus juste répartition des biens de consommation, les élec­tions libres des soviets, la liberté de presse et de réunion. Lénine et Trotsky répondirent par les canons, les voitures blindées et les mitrailleuses. Dix-huit mille matelots, ouvriers et soldats révolutionnaires furent abattus. Se taire là-dessus serait un crime, écrivirent Alexander Berkman et Emma Gold­man aux détenteurs du pouvoir communiste. Les deux anar­chistes ne virent plus aucune possibilité d’exercer librement leurs activités dans ce pays. La Russie révolutionnaire était devenue, sous la domination du parti communiste, un pays réactionnaire. Tout comme à dix-huit ans, au temps du tsar, Berkman dut, à cinquante et un ans, fuir le pays de la dictature communiste. Cette seconde émigration fut plus amère que la première, elle détruisit ses illusions. Des dizaines d’années d’espoir venaient de s’effondrer. La domination du parti communiste lui montrait comment se perd une révolution.

Fin 1921, Alexander Berkman et Emma Goldman quittèrent donc le pays de leurs rêves et de leurs désillusions. Après un court séjour en Suède, ils débarquèrent à Berlin. Berkman, qui connaissait les souffrances du cachot, n’oublia pas ses camarades restés dans les geôles communistes. Il collecta de l’argent pour les soutenir et publia une feuille d’information sur les persécutions politiques en Union soviétique. Dans ses livres La rébellion de Kronstadt et La tragédie russe, il montra l’incompatibi­lité entre dictature et socialisme. Dans L’ABC de l’anarchisme, il démontra à partir de l’expérience de la Russie de Lénine, que la justice sociale ne peut se réaliser dans une économie étatique. Il y préconisait la libre association des producteurs autonomes. Au cours de son séjour de plusieurs an­nées à Berlin, j’eus l’occasion de faire de plus près connaissance avec l’homme, le désintéressement de ses efforts et son sentiment de solidarité, si pro­fondément enraciné en lui.

Berlin était une étape pour les réfugiés russes, pas un terminus. Peu d’entre eux pouvaient s’y acclimater. La plupart se cherchè­rent des pays plus hospitaliers lors de la baisse de la con­joncture et de la montée du mouvement hitlérien. Alexander Berkman était persona non grata aux USA. En France, on ne voulut d’abord pas lui accorder d’autorisation de séjour en raison de son passé. Ce n’est qu’après l’intervention de Romain Rolland, Bertrand Russel, Thomas Mann et Albert Ein­stein qu’il put avoir le droit de séjourner dans la patrie de la révolution européenne. Il mourut le 28 juin 1936, trois semaines avant qu’éclate la guerre civile espagnole. De sa fin amère, Emma Goldman écrivit :

Les nombreuses années de prison et d’exil, les humiliations inhumaines auxquelles il avait été exposé — il avait dû mendier à des lèche-bottes patentés jusqu’à l’air qu’il respirait — le combat éreintant pour la simple existence, auxquels la mala­die vint s’ajouter, tout cela avait fait de sa vie un fardeau ; il refusait d’être une charge pour son entourage ; aussi fit-il ce qu’il avait toujours annoncé : il accéléra sa fin de ses propres mains.

Au contraire des professionnels de la révolution, Alexan­der Berkman fut un rebelle permanent. Dans sa jeunesse, il avait cru pouvoir être le bras d’une justice terrestre. Lui­-même, lui tout seul, voulut punir un tyran, qui n’avait pas hésité à faire assassiner des hommes innocents. Son attentat échoua, mais il dut lourdement expier la tentative. Des soi­xante-six ans de sa vie, un demi-siècle fut voué à la cause de la liberté et de la justice sociale. Même en prison, il se battit pour les droits de ses compagnons d’infortune enfermés avec lui. Auteur d’attentats manqués, Sacha Berkman fut toute sa vie un homme intègre et un anarchiste conséquent.


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