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Georg Friedrich Nicolai

[06] Augustin Souchy - Georg Friedrich Nicolai, champion de la paix et de la liberté

Par Augustin Souchy

CC by-nc-sa

A Berlin, Otto Lehmann-Russbüldt, secrétaire de la Ligue allemande des droits de l’homme, m’avait convaincu de rendre visite à notre ami politique commun, le professeur Nicolai, qui vivait en Argentine.

Georg Friedrich Nicolai, professeur de médecine et de physiologie à l’université de Berlin, sa ville natale, avait été une personnalité marquante de la Première Guerre mondiale, et même d’après. Lorsque la guerre avait éclaté, il avait refusé de signer le « Manifeste pour la guerre » que des personnalités du monde de la culture allemandes avaient écrit en en faveur du kaiser et de l’Empire. Au lieu de cela, il avait publié en octobre 1914, conjointement avec Albert Einstein, Friedrich Wilhelm Foerster et Otto Buck un « Manifeste contre la guerre ». Dans la forteresse de Graudenz — dans la cellule même où Fritz Reuter avait autrefois été enfermé pour déma­gogie — Nicolai écrivit Die Biologie des Krieges La biologie de la guerre »), une œuvre scientifique fondamentale pour le pacifisme, dans laquelle il démontre que la guerre n’a aucun fondement biologique. Il réussit à fuir au Danemark, et publia son livre à Zurich, en 1917. En novembre 1914, Nicolai avait été avec Einstein l’un des fondateurs de la Bundes Neues Vaterland (« Union pour la nouvelle patrie ») qui, après la guerre, prit le nom de Ligue allemande des droits de l’homme. Je fus moi aussi un adhérent de cette ligue.

Nicolai reprit ses cours à l’université de Berlin après la guerre, mais cela lui fut bientôt rendu impossible par des étudiants ultra-nationalistes, futurs nazis. Il se décida à émigrer en Argentine. Après avoir occupé un poste d’enseignant en médecine aux universités de Buenos Aires et de Córdoba (Córdoba qui fut le point de départ des réformes universitaires en Amérique latine), Nicolai se vit offrir un poste de sociologie à l’université de Rosario de Santa Fe, si bien que j’eus plusieurs fois l’occasion de lui rendre visite.

Quelques années suffirent à Nicolai pour qu’il écrive ses livres directement en espagnol. Des nombreux travaux qu’il publia en Argentine, La base biológica del relativismo cienti­fico est particulièrement remarquable. Remarquable aussi son étude La miseria de la dialéctica relative à l’ouvrage polémique de Marx et Engels Misère de la philosophie (réponse à la Philosophie de la misère de Proudhon). Aucun des livres de Nicolai publiés après son départ d’Allemagne n’est disponible en allemand.

La Misère de la dialectique, une œuvre de plus de 450 pages, commence avec Hegel, que Nicolai considère comme un philosophe de l’abracadabra, un descendant des gnostiques et des cabalistes, et se termine avec Marx, dont l’acrobatie qui consiste à avoir mis l’hégélianisme la tête en bas et les pieds en l’air n’est en fait, selon Nicolai, qu’un tour de prestidigitation. A la dialectique multifaciale et irrationnelle, Nicolai oppose le raisonnement scientifique, qui ne connaît aucune ambiguïté, et qui est une force pacifique excluant tout bellicisme.

La personnalité de Marx, écrit-il à la fin de son ouvrage, est en partie celle d’une victime, en partie celle d’un ven­geur triomphant. Et ce qu’on trouve en grand chez lui, on le retrouve en petit en chacun de nous : nous sommes tous des vainqueurs et des vaincus. Mais faut-il qu’il y ait à jamais des vainqueurs et des vaincus ? Le développement ininterrompu de la science, de la paix et du progrès, qui sont interdépendants, va en sens inverse de la dialectique et de toutes les avancées tâtonnantes. Livius vint en toge aux Carthagi­nois, comme émissaire pour la paix et pour la guerre. Celui qui ne choisit pas la révolution libératrice par la science devra se contenter de la révolution par la rue.

Nicolai fut un apôtre de la paix et de la liberté. Mes conversations avec lui me rappelaient mes entretiens avec Han Ryner. Lors de notre dernière entrevue me revinrent à l’esprit les mots par lesquels Edgar Quinet répondit au philo­logue allemand Kreutzer, qui remarquait que seul un Français pouvait expliquer avec une si parfaite clarté la philosophie allemande : Ne soyez pas surpris qu’il faille une lanterne pour descendre dans les caves obscures. Cette métaphore signifiait que l’esprit allemand est profondeur alors que l’esprit français est clarté. Nicolai possédait à la fois la profondeur et la clarté.