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Michel Bakounine, une ébauche de biographie - Chapitre VIII

Par James Guillaume

Domaine public

La scission dans la Fédération romande, qui aurait pu se terminer par une réconciliation si le Conseil général de Londres l’eût voulu, et si son agent Outine eût été moins perfide, s’était aggravée et était devenue irrémédiable. En août 1870, Bakounine et trois de ses amis avaient été expulsés de la Section de Genève parce qu’ils avaient manifesté leur sympathie pour les Jurassiens. Aussitôt après la fin de la guerre de 1870-1871, des agents de Marx vinrent à Genève pour y raviver les discordes ; les membres de la Section de l’Alliance crurent donner une preuve de leurs intentions pacifiques en prononçant la dissolution de leur Section ; mais le parti de Marx et d’Outine ne désarma pas : une nouvelle Section, dite de propagande et d’action révolutionnaire socialiste, constituée à Genève par les réfugiés de la Commune, et dans laquelle étaient entrés les anciens membres de la Section de l’Alliance, se vit refuser l’admission par le Conseil général. Au lieu d’un Congrès général de l’Internationale, le Conseil général, mené par Marx et son ami Engels, convoqua à Londres, en septembre 1871, une Conférence secrète, composée presque exclusivement d’affidés de Marx, et à laquelle celui-ci fit prendre des décisions qui détruisaient l’autonomie des Sections et Fédérations de l’Internationale, en accordant au Conseil général une autorité contraire aux statuts fondamentaux de l’Association ; la Conférence prétendit en même temps organiser, sous la direction de ce Conseil, ce qu’elle appelait « l’action politique de la classe ouvrière ».

Il y avait urgence à ne pas laisser absorber l’Internationale, vaste fédération de groupements organisés pour lutter sur le terrain économique contre l’exploitation capitaliste, par une petite coterie de sectaires marxistes et blanquistes. Les Sections du Jura, unies à la Section de propagande de Genève, se constituèrent le 12 novembre 1871, à Sonvillier, en une Fédération jurassienne, et adressèrent à toutes les Fédérations de l’Internationale une circulaire pour les inviter à se joindre à elle afin de résister aux empiétements du Conseil général, et à revendiquer énergiquement leur autonomie. La société future, disait la circulaire, ne doit être rien autre chose que l’universalisation de l’organisation que l’Internationale se sera données. Nous devons donc avoir soin de rapprocher le plus possible cette organisation de notre idéal. Comment voudrait-on qu’une société égalitaire et libre sortît d’une organisation autoritaire ? C’est impossible. L’Internationale, embryon de la future société humaine, est tenue d’être, dès maintenant, l’image fidèle de nos principes de liberté et de fédération, et de rejeter de son sein tout principe tendant à l’autorité et à la dictature.

Bakounine accueillit avec enthousiasme la circulaire de Sonvillier, et s’employa avec la plus grande activité à en propager les principes dans les Sections italiennes. L’Espagne, la Belgique, la plupart des Sections réorganisées en France, malgré la réaction versaillaise, sous la forme de groupes secrets, la majorité des Sections des États-Unis, se prononcèrent dans le même sens que la Fédération jurassienne ; et on put bientôt être assuré que la tentative de Marx et de ses alliés pour établir leur domination dans l’Internationale serait déjouée. La première moitié de 1872 fut marquée par une « circulaire confidentielle » du Conseil général, œuvre de Marx, imprimée en une brochure intitulée Les prétendues scissions dans l’Internationale ; les principaux militants du parti autonomiste ou fédéraliste y étaient attaqués personnellement et diffamés, et les protestations qui s’étaient élevées de toutes parts contre certains actes du Conseil général étaient représentées comme le résultat d’une intrigue ourdie par les membres de l’ancienne Alliance internationale de la démocratie socialiste, qui, sous la direction du « pape mystérieux de Locarno », travaillaient à la destruction de l’Internationale. Bakounine qualifia cette circulaire comme elle le méritait, en écrivant à ses amis : L’épée de Damoclès dont on nous a menacés si longtemps vient enfin de tomber sur nos têtes. Ce n’est proprement pas une épée, mais l’arme habituelle de M. Marx, un tas d’ordures.

Bakounine passa l’été et l’automne de 1872 à Zürich, où se fonda (août), sur son initiative, une Section slave, formée presque entièrement d’étudiants et d’étudiantes russes et serbes, qui adhéra à la Fédération jurassienne de l’Internationale. Dès le mois d’avril, il s’était mis en relations, de Locarno, avec quelques jeunes Russes habitant la Suisse, et les avait organisés en un groupe secret d’action et de propagande. Parmi les membres de ce groupe, le militant le plus actif fut Armand Ross (Michel Sajine), qui, intimement lié avec Bakounine depuis l’été de 1870, resta jusqu’au printemps de 1876 le principal intermédiaire entre le grand agitateur révolutionnaire et la jeunesse de Russie. L’on peut dire que c’est à la propagande faite à ce moment par Bakounine que fut due l’impulsion donnée, pendant les années qui suivirent, à cette jeunesse : ce fut lui qui lança ce mot d’ordre, que la jeunesse devait aller dans le peuple. Sajine créa à Zürich une imprimerie russe, qui publia, en 1873, sous le titre de Istoritcheskoé razvitié Internatsionala, une collection d’articles parus dans les journaux socialistes belges et suisses, avec quelques notices explicatives par divers auteurs, entre autres un chapitre sur l’Alliance écrit par Bakounine ; et, en 1874, de Bakounine seul, Gosoudarstvennost i Anarkhia [1]. Un conflit avec Pierre Lavrof, et des dissensions personnelles entre quelques membres, devaient amener la dissolution de la Section slave de Zurich en 1873.

Cependant le Conseil général s’était décidé à convoquer un Congrès général pour le 2 septembre 1872 : mais comme siège de ce Congrès, il choisit la Haye, afin de pouvoir plus facilement y amener de Londres, en grand nombre, des délégués pourvus de mandats de complaisance ou fictifs, tout dévoués à sa politique, et de rendre l’accès du Congrès plus difficile aux délégués des Fédérations éloignées, et impossible à Bakounine. La Fédération italienne, nouvellement constituée, s’abstint d’envoyer des délégués ; la Fédération espagnole en envoya quatre, la Fédération jurassienne deux, la Fédération belge sept, la Fédération hollandaise quatre, la Fédération anglaise cinq : ces vingt et un délégués, seuls véritables représentants de l’Internationale, formèrent le noyau de la minorité. La majorité, au nombre de quarante hommes, ne représentant en réalité que leur propre personne, était décidée d’avance à exécuter tout ce que lui dicterait la coterie dont Marx et Engels étaient les chefs. Le seul acte du Congrès de la Haye dont nous ayons à parler ici fut l’expulsion de Bakounine, qui fut prononcée le dernier jour (7 septembre), lorsque déjà un tiers des délégués étaient partis, par vingt-sept oui contre sept non et huit abstentions. Les motifs mis en avant par Marx et ses partisans pour demander, après un dérisoire semblant d’enquête fait à huis-clos, par une commission de cinq membres, l’expulsion de Bakounine, étaient les deux suivants : Qu’il est prouvé, par un projet de statuts et des lettres signés Bakounine, que ce citoyen a tenté et peut-être réussi de fonder, en Europe, une société appelée l’Alliance, ayant des statuts complètement différents au point de vue social et au point de vue politique de ceux de l’Association internationale des travailleurs ; — que le citoyen Bakounine s’est servi de manœuvres frauduleuses tendant à s’approprier tout ou partie de la fortune d’autrui, ce qui constitue le fait d’escroquerie ; qu’en outre, pour ne pas devoir remplir ses engagements, lui ou ses agents ont eu recours à l’intimidation. C’est cette seconde partie de l’acte d’accusation marxiste — faisant allusion aux trois cents roubles reçus d’avance par Bakounine pour la traduction du Kapital, et à la lettre écrite par Netchaïef à l’éditeur Poliakof — que j’ai, plus haut, qualifiée de tentative d’assassinat moral.

Une protestation fut aussitôt publiée contre cette infamie, par un groupe d’émigrés russes ; en voici les principaux passages :

Genève et Zurich, 4 octobre 1872… On a osé lancer contre notre ami Michel Bakounine l’accusation d’escroquerie et de chantage… Nous ne croyons ni nécessaire ni opportun de discuter ici les prétendus faits sur lesquels on a cru pouvoir appuyer l’étrange accusation portée contre notre compatriote et ami. Ces faits nous sont bien connus, connus dans leurs moindres détails, et nous nous ferons un devoir de les rétablir dans leur vérité, aussitôt qu’il nous sera permis de le faire. Maintenant nous en sommes empêchés par la situation malheureuse d’un autre compatriote qui n’est point notre ami, mais que les poursuites dont il est à cette heure même la victime de la part du gouvernement russe nous rendent sacré [2]. M. Marx, dont nous ne voulons d’ailleurs pas contester l’habileté, dans cette occasion au moins a très mal calculé. Les cœurs honnêtes, dans tous les pays, n’éprouveront sans doute qu’indignation et dégoût en présence d’une intrigue si grossière et d’une violation si flagrante des principes les plus simples de la justice. Quant à la Russie, nous pouvons assurer à M. Marx que toutes ses manœuvres seront toujours en pure perte : Bakounine y est trop estimé et connu pour que la calomnie puisse l’atteindre… (signé) Nicolas Ogaref, — Barthélémy Zayzef, — Woldemar Ozerof, — Armand Ross, — Woldemar Holstein, — Zemphiri Rally, — Alexandre Œlsnitz, — Valérien Smirnof.

Au lendemain du Congrès de la Haye, un autre Congrès international se réunit à Saint-Imier (Jura suisse), le 15 septembre : il comprenait les délégués des Fédérations italienne, espagnole et jurassienne, et des représentants de Sections françaises et américaines. Ce Congrès déclara, à l’unanimité, repousser absolument toutes les résolutions du Congrès de la Haye, et ne reconnaître en aucune façon les pouvoirs du nouveau Conseil général nommé par lui, Conseil qui avait été placé à New York. La Fédération italienne avait confirmé d’avance les résolutions de Saint-Imier, par ses votes émis à la Conférence de Rimini le 4 août ; la Fédération jurassienne les confirma dans un Congrès spécial, tenu le même jour 15 septembre ; la plupart des Sections françaises se hâtèrent d’envoyer leur entière approbation ; la Fédération espagnole et la Fédération belge confirmèrent à leur tour ces résolutions dans leurs Congrès tenus à Cordoue et à Bruxelles pendant la semaine de Noël 1872 ; la Fédération américaine fit de même dans la séance de son Conseil fédéral (New York, Spring Street) du 19 janvier 1873, et la Fédération anglaise — où se trouvaient deux des anciens amis de Marx, Eccarius et Jung, que ses procédés avaient amenés à se séparer de lui [3] — dans son Congrès du 26 janvier 1873. Le Conseil général de New York, voulant faire usage des pouvoirs que lui avait décernés le Congrès de la Haye, prononça le 5 janvier 1873 la suspension de la Fédération Jurassienne, déclarée rebelle ; et cet acte eut seulement pour résultat que la Fédération hollandaise, qui, au début, avait voulu garder la neutralité, sortit de sa réserve et se joignit aux sept autres Fédérations de l’Internationale, en déclarant, le 14 février 1873, qu’elle ne reconnaissait pas la suspension de la Fédération jurassienne.

La publication, par Marx et le petit groupe qui lui était resté fidèle, dans la seconde moitié de 1873, d’un pamphlet rempli des plus grossières altérations de la vérité, sous le titre de L’Alliance de la démocratie socialiste et l’Association internationale des travailleurs, n’eut d’autre résultat que de provoquer le dégoût de ceux qui lurent cette triste production d’une haine aveugle.

Le 1er septembre 1873 s’ouvrait à Genève le sixième Congrès général de l’Internationale : les Fédérations de Belgique, de Hollande, d’Italie, d’Espagne, de France, d’Angleterre, et du Jura suisse y étaient représentées ; les socialistes lassalliens de Berlin avaient envoyé une dépêche de sympathie signée de Hasenclever et Hasselmann. Le Congrès s’occupa de la revision des statuts de l’Internationale ; il prononça la suppression du Conseil général, et fit de l’Internationale une libre fédération n’ayant plus à sa tête aucune autorité dirigeante : Les Fédérations et Sections composant l’Association, disent les nouveaux statuts (article 3), conservent leur complète autonomie, c’est-à-dire le droit de s’organiser selon leur volonté, d’administrer leurs propres affaires sans aucune ingérence extérieure, et de déterminer elles-mêmes la marche qu’elles entendent suivre pour arriver à l’émancipation du travail.

Bakounine était fatigué d’une longue vie de luttes ; la prison l’avait vieilli avant l’âge, sa santé était sérieusement ébranlée, et il aspirait maintenant au repos et à la retraite. Quand il vit l’Internationale réorganisée par le triomphe du principe de libre fédération, il pensa que le moment était venu où il pouvait prendre congé de ses compagnons, et il adressa aux membres de la Fédération jurassienne une lettre (publiée le 12 octobre 1873) pour les prier de vouloir bien accepter sa démission de membre de la Fédération jurassienne et de membre de l’Internationale, en ajoutant : Je ne me sens plus les forces nécessaires pour la lutte : je ne saurais donc être dans le camp du prolétariat qu’un embarras, non un aide… Je me retire donc, chers compagnons, plein de reconnaissance pour vous et de sympathie pour votre grande et sainte cause, — la cause de l’humanité. Je continuerai de suivre avec une anxiété fraternelle tous vos pas, et je saluerai avec bonheur chacun de vos triomphes nouveaux. Jusqu’à la mort je serai vôtre. Il n’avait plus même trois années à vivre.

Son ami, le révolutionnaire italien Carlo Cafiero, lui donna l’hospitalité dans une villa qu’il venait d’acheter près de Locarno. Là, Bakounine vécut jusqu’au milieu de 1874, exclusivement absorbé, semblait-il, par ce nouveau genre de vie, dans lequel il trouvait enfin la tranquillité, la sécurité et un bien-être relatif. Toutefois, il n’avait pas cessé de se considérer comme un soldat de la Révolution ; ses amis italiens ayant préparé un mouvement insurrectionnel, il se rendit à Bologne (juillet 1874) pour y prendre part : mais le mouvement, mal combiné, avorta, et Bakounine dut revenir en Suisse sous un déguisement.

À ce moment, un nuage passa sur l’amitié qui unissait Bakounine et Cafiero ; celui-ci, qui avait sacrifié sa fortune sans compter pour la cause révolutionnaire, se trouvait ruiné, par suite de circonstances qui ne peuvent être expliquées ici, et se vit obligé de mettre en vente sa villa. Bakounine dut quitter Locarno ; il alla s’établir à Lugano, où, grâce à la remise que lui firent à ce moment ses frères d’une partie de ce qui lui revenait sur l’héritage paternel, il put continuer à subsister, lui et sa famille. Du reste, le refroidissement momentané qui s’était produit entre Bakounine et Cafiero ne dura pas, et les relations amicales se rétablirent bientôt. Toutefois, la maladie progressait, ses ravages atteignaient à la fois l’esprit et le corps, et Bakounine n’était plus, en 1876, que l’ombre de lui-même. En juin 1876, dans l’espoir de trouver quelque soulagement à ses maux, il quitta Lugano pour se rendre à Berne ; en y arrivant, le 14 juin, il dit à son ami le docteur Adolf Vogt : Je viens ici pour que tu m’y remettes sur mes pieds, ou pour y mourir. On l’installa dans une clinique (J. L. Hug-Braun’s Krankenpension, Mattenhof, 317), où il reçut pendant quinze jours les soins affectueux de ses vieux amis Vogt et Reichel. Dans un de ses derniers entretiens, qui ont été notés par Reichel, parlant de Schopenhauer (le 15), il fit cette remarque, que toute notre philosophie part d’une base fausse : c’est qu’elle commence toujours en considérant l’homme comme individu, et non pas, ainsi qu’il le faudrait, comme un être appartenant à une collectivité : de là la plupart des erreurs philosophiques, qui aboutissent soit à la conception d’un bonheur dans les nuages, soit à un pessimisme comme celui de Schopenhauer et de Hartmann. Le 21, il dit à son ami, qui exprimait le regret que Bakounine n’eût jamais trouvé le temps d’écrire ses mémoires : Et pour qui voudrais-tu que je les eusse écrits ? Il ne vaut pas la peine d’ouvrir la bouche. Aujourd’hui, les peuples de tous les pays ont perdu l’instinct de la révolution… Non, si je retrouve encore un peu de santé, je voudrais plutôt écrire une éthique basée sur les principes du collectivisme, sans phrases philosophiques ou religieuses. Il expira le 1er juillet, à midi.

Le 3 juillet, des socialistes, venus des diverses parties de la Suisse, arrivaient à Berne pour rendre les derniers devoirs à Michel Bakounine. Des discours furent prononcés, sur la tombe par quelques-uns de ses amis de la Fédération jurassienne : Adhémar Schwitzguébel, James Guillaume, Élisée Reclus ; par Nicolas Joukovsky au nom des Russes, par Paul Brousse au nom de la jeunesse révolutionnaire française, par Carlo Salvioni au nom de la jeunesse révolutionnaire italienne, par Betsien au nom du prolétariat allemand. Dans une réunion qui eut lieu après la cérémonie, un même vœu sortit de toutes les bouches : l’oubli, sur la tombe de Bakounine, de toutes les discordes purement personnelles, et l’union, sur le terrain de la liberté, de toutes les fractions du parti socialiste des deux mondes ; et la résolution suivante fut votée à l’unanimité :

Les travailleurs réunis à Berne à l’occasion de la mort de Michel Bakounine, et appartenant à cinq nations différentes, les uns partisans de l’État ouvrier, les autres partisans de la libre fédération des groupes de producteurs, pensent qu’une réconciliation est non seulement très utile, très désirable, mais encore très facile, sur le terrain des principes de l’Internationale tels qu’ils sont formulés à l’article 3 des statuts généraux revisés au Congrès de Genève de 1873 [4].
En conséquence, l’assemblée réunie à Berne propose à tous les travailleurs d’oublier de vaines et fâcheuses dissensions passées, et de s’unir plus étroitement sur la reconnaissance des principes énoncés à l’article 3 des statuts mentionnés ci-dessus.

Veut-on savoir quelle réponse fut faite à cette proposition d’union dans la liberté et d’oubli des haines passées ? La Tagwacht de Zürich (rédacteur Hermann Greulich) publia le 8 juillet les lignes suivantes : Bakounine était regardé par plusieurs bons socialistes, hommes impartiaux, comme un agent russe ; cette suspicion, erronée sans doute, est fondée sur le fait que l’action destructive de Bakounine n’a fait que du mal au mouvement révolutionnaire, tandis qu’elle a beaucoup profité à la réaction. Cette injure de la Tagwacht, ainsi que les jugements malveillants émis par le Volksstaat de Leipzig et le Vpered de Londres, firent reconnaître aux amis de Bakounine que les adversaires qui l’avaient poursuivi de leur haine n’étaient pas disposés à désarmer, et le Bulletin de la Fédération jurassienne, en présence de ces manifestations hostiles, dut faire cette déclaration (10 septembre 1876) : Nous désirons, notre conduite l’a toujours prouvé, le rapprochement, dans la mesure du possible, de tous les groupes socialistes ; nous sommes prêts à tendre la main de la conciliation à tous ceux qui veulent lutter sincèrement pour l’émancipation du travail ; mais nous sommes bien décidés en même temps à ne pas laisser insulter nos morts.

Le moment est-il enfin venu où la postérité jugera la personne et les actes de Michel Bakounine avec l’impartialité qu’on est en droit d’attendre d’elle, et peut-on espérer que le vœu émis par ses amis, sur sa tombe à peine fermée, se réalisera un jour ?





[1Un troisième volume, Anarkhia po Proudonou, paru à Londres (où l’imprimerie fut transférée en 1874), n’est pas de Bakounine.

[2Netchaïef venait d’être arrêté à Zurich le 14 août 1872 ; il fut livré par la Suisse à la Russie le 27 octobre 1872.

[3Les blanquistes, eux, s’étaient séparés de Marx dès le 6 septembre, au Congrès de la Haye, en l’accusant de les avoir trahis.