Partage Noir

Accueil > Portraits > Michel Bakounine, une ébauche de biographie - James Guillaume > Michel Bakounine, une ébauche de biographie - Chapitre VII



Michel Bakounine, une ébauche de biographie - Chapitre VII

Par James Guillaume

Domaine public

Cependant la guerre entre l’Allemagne et la France venait d’éclater, et Bakounine en suivait les péripéties avec un intérêt passionné, une fièvre intense. Tu n’es rien que Russe, écrivait-il le 11 août à Ogaref, tandis que moi je suis international. À ses yeux, l’écrasement de la France par l’Allemagne féodale et militaire, c’était le triomphe de la contre-révolution ; et cet écrasement ne pouvait être évité qu’en appelant le peuple français à se lever en masse, à la fois pour repousser l’envahisseur étranger et pour se débarrasser des tyrans intérieurs qui le tenaient dans la servitude économique et politique. Il écrit à ses amis socialistes de Lyon :

Le mouvement patriotique de 1792 n’est rien en comparaison de celui que vous devez faire maintenant, si vous voulez sauver la France… Donc, levez-vous, amis, au chant de la Marseillaise, qui redevient aujourd’hui le chant légitime de la France, tout palpitant d’actualité, le chant de la liberté, le chant du peuple, le chant de l’humanité, — car la cause de la France est redevenue enfin celle de l’humanité. En faisant du patriotisme, nous sauverons la liberté universelle… Ah ! si j’étais jeune, je n’écrirais pas de lettres, je serais parmi vous !

Un correspondant du Volksstaat (le journal de Liebknecht) avait écrit que les ouvriers parisiens étaient indifférents à la guerre actuelle. Bakounine s’indigne qu’on puisse leur prêter une apathie qui serait criminelle ; il écrit pour leur démontrer qu’ils ne peuvent se désintéresser de l’invasion allemande, qu’ils doivent absolument défendre leur liberté contre les bandes armées du despotisme prussien. Ah ! s’écrie-t-il, si la France était envahie par une armée de prolétaires, Allemands, Anglais, Belges, Espagnols, Italiens, portant haut le drapeau du socialisme révolutionnaire et annonçant au monde l’émancipation finale du travail, j’aurais été le premier à crier aux ouvriers de France : Ouvrez-leur vos bras, ce sont vos frères, et unissez-vous à eux pour balayer les restes pourrissants du monde bourgeois ! Mais l’invasion qui déshonore la France aujourd’hui, c’est une invasion aristocratique, monarchique et militaire… En restant passifs devant cette invasion, les ouvriers français ne trahiraient pas seulement leur propre liberté, ils trahiraient encore la cause du prolétariat du monde entier, la cause sacrée du socialisme révolutionnaire.

Les idées de Bakounine sur la situation et sur les moyens à employer pour sauver la France et la cause de la liberté furent exposées par lui dans une courte brochure qui parut, sans nom d’auteur, en septembre, sous le titre de Lettres à un Français sur la crise actuelle.

Affiche rouge du 26 septembre 1870 (Cliquez pour agrandir).

Le 9 septembre, il quittait Locarno pour se rendre à Lyon, où il arriva le 15. Un « Comité du salut de la France », dont il fut le membre le plus actif et le plus hardi, s’organisa aussitôt pour tenter un soulèvement révolutionnaire ; le programme de ce mouvement fut publié, le 26 septembre, en une affiche rouge qui portait les signatures de délégués de Lyon, de Saint-Étienne, de Tarare, de Marseille ; Bakounine, quoique étranger, n’hésita pas à joindre sa signature à celle de ses amis, afin de partager leurs périls et leur responsabilité. L’affiche, après avoir déclaré que la machine administrative et gouvernementale de l’État, devenue impuissante, était abolie, et que le peuple de France rentrait en pleine possession de lui-même, proposait la formation, dans toutes les communes fédérées, de comités du salut de la France, et l’envoi immédiat à Lyon de deux délégués de chaque comité de chef-lieu de département pour former la Convention révolutionnaire du salut de la France. Un mouvement populaire, le 28 septembre, mit les révolutionnaires en possession de l’hôtel de ville de Lyon : mais la trahison du général Cluseret, la couardise de quelques-uns de ceux en qui le peuple avait placé sa confiance, firent échouer cette tentative ; Bakounine, contre lequel le procureur de la République, Andrieux, avait lancé un mandat d’arrestation, réussit à gagner Marseille, où il se tint quelque temps caché, essayant de préparer un nouveau mouvement ; pendant ce temps les autorités françaises faisaient courir le bruit qu’il était un agent payé de la Prusse, et que le gouvernement de la Défense nationale en avait la preuve ; et de son côté le Volksstaat, de Liebknecht, imprimait ces lignes à propos du mouvement du 28 septembre et du programme de l’affiche rouge : On n’aurait pas pu mieux faire au bureau de la presse, à Berlin, pour servir les desseins de Bismarck [1].

Le 24 octobre, désespérant de la France, Bakounine quittait Marseille, à bord d’un navire dont le capitaine était l’ami de ses amis, pour retourner à Locarno par Gênes et Milan. La veille il écrivait à un socialiste espagnol, Sentiñon, qui était venu en France avec l’espoir de se mêler au mouvement révolutionnaire : Le peuple de France n’est plus révolutionnaire du tout… Le militarisme et le bureaucratisme, l’arrogance nobiliaire et le jésuitisme protestant des Prussiens, alliés tendrement au knout de mon cher souverain et maître l’empereur de toutes les Russies, vont triompher sur le continent de l’Europe, Dieu sait pendant combien de dizaines d’années. Adieu tous nos rêves d’émancipation prochaine ! Le mouvement qui éclata à Marseille le 31 octobre, sept jours après le départ de Bakounine, ne fit que le confirmer dans son jugement pessimiste : la Commune révolutionnaire, qui s’était installée à l’hôtel de ville à la nouvelle de la capitulation de Bazaine, ne put se maintenir que cinq jours, et abdiqua dès le 4 novembre entre les mains du commissaire Alphonse Gent, envoyé par Gambetta.

Rentré à Locarno, où il passa tout l’hiver dans la solitude, aux prises avec la détresse matérielle et la misère noire, Bakounine écrivit, comme suite aux Lettres à un Français, un exposé de la nouvelle situation de l’Europe, qui parut au printemps de 1871 sous ce titre caractéristique : L’Empire knouto-germanique et la Révolution sociale. La nouvelle de l’insurrection parisienne du 18 mars vint démentir en partie ses sombres pronostics, en montrant que le prolétariat parisien, du moins, avait conservé son énergie et son esprit de révolte. Mais l’héroïsme du peuple de Paris devait être impuissant à galvaniser la France épuisée et vaincue ; les tentatives faites sur plusieurs points de la province pour généraliser le mouvement communaliste échouèrent, les courageux insurgés parisiens furent enfin écrasés sous le nombre ; et Bakounine, qui était venu (27 avril) au milieu de ses amis du Jura pour se trouver plus rapproché de la frontière française, dut retourner à Locarno sans avoir pu agir (1er juin). Mais, cette fois, il ne se laissait plus aller au découragement. La Commune de Paris, objet des haines furieuses de toutes les réactions coalisées, avait allumé dans les cœurs de tous les exploités une étincelle d’espérance ; le prolétariat universel saluait, dans le peuple héroïque dont le sang venait de couler à flots pour l’émancipation humaine, le Satan moderne, le grand révolté vaincu mais non pacifié, selon l’expression de Bakounine. Le patriote italien Mazzini avait joint sa voix à celles qui maudissaient Paris et l’Internationale ; Bakounine écrivit la Réponse d’un international à Mazzini, qui parut à la fois en italien et en français (août 1871) ; cet écrit eut un immense retentissement en Italie, et produisit dans la jeunesse et parmi les ouvriers de ce pays un mouvement d’opinion qui donna naissance, avant la fin de 1871, à de nombreuses Sections de l’Internationale. Une seconde brochure : La Théologie politique de Mazzini et l’Internationale, acheva l’œuvre commencée ; et Bakounine, qui, par l’envoi de Fanelli en Espagne en 1868, avait été le créateur de l’Internationale espagnole, se trouva, par sa polémique contre Mazzini en 1871, le créateur de cette Internationale italienne qui allait s’élancer avec tant d’ardeur dans la lutte, non seulement contre la domination de la bourgeoisie sur le prolétariat, mais contre la tentative des hommes qui voulurent, à ce moment, instaurer le principe d’autorité dans l’Association internationale des travailleurs.





[1Jedenfalls hätte die obige Proclamation im Berliner Pressbureau nicht passender für Graf Bismarck gemacht werden können.