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Mikhaïl Bakounine & Pierre-Joseph

Thierry Ehrmann (CC BY 2.0)



Michel Bakounine, une ébauche de biographie - Chapitre II

Par James Guillaume

Domaine public

À Paris, où il arrivait avec son fidèle Reichel, il retrouva Herwegh et sa jeune femme (Emma Siegmund). Il fit la connaissance de Karl Marx, qui, venu à Paris à la fin de 1843, fut d’abord, lui aussi, l’un des collaborateurs d’Arnold Ruge, mais qui bientôt commença, avec Engels, l’élaboration d’une doctrine spéciale. Bakounine se lia aussi avec Proudhon, qu’il voyait fréquemment : d’accord sur certains points essentiels, et divisés sur d’autres, il leur arrivait d’engager des discussions qui se prolongeaient des nuits entières. Il apprit également à connaître Mme George Sand, dont il admirait le talent, et qui était alors sous l’influence de Pierre Leroux. Ces années de Paris furent, pour le développement intellectuel de Michel Bakounine, des plus fécondes : c’est alors que s’ébauchèrent dans son esprit les idées qui constitueront son programme révolutionnaire ; mais elles sont encore mal débrouillées sur plus d’un point, et mêlées d’un reste d’idéalisme métaphysique dont il ne se débarrassera tout à fait que plus tard.

Il a donné lui-même les renseignements qui suivent sur ses relations intellectuelles avec Marx et avec Proudhon à cette époque :

Marx — a-t-il écrit en 1871 (manuscrit français) — était beaucoup plus avancé que je ne l’étais, comme il reste encore aujourd’hui, non pas plus avancé, mais incomparablement plus savant que moi. Je ne savais alors rien de l’économie politique, je ne m’étais pas encore défait des abstractions métaphysiques, et mon socialisme n’était que d’instinct. Lui, quoique plus jeune que moi, était déjà un athée, un matérialiste savant et un socialiste réfléchi. Ce fut précisément à cette époque qu’il élabora les premiers fondements de son système actuel. Nous nous vîmes assez souvent, car je le respectais beaucoup pour sa science et pour son dévouement passionné et sérieux, quoique toujours mêlé de vanité personnelle, à la cause du prolétariat, et je recherchais avec avidité sa conversation toujours instructive et spirituelle lorsqu’elle ne s’inspirait pas de haine mesquine, ce qui arrivait, hélas ! trop souvent. Jamais pourtant il n’y eut d’intimité franche entre nous. Nos tempéraments ne la comportaient pas. Il m’appelait un idéaliste sentimental, et il avait raison ; je l’appelais un vaniteux perfide et sournois, et j’avais raison aussi.

Quant à Engels, Bakounine l’a caractérisé ainsi dans un passage où il parle de la société secrète fondée par Marx (Gosoudarstvennost i Anarkhia, 1874, page 224) : Vers 1846, Marx s’est mis à la tête des communistes allemands, et, bientôt après, avec M. Engels, son ami constant, aussi intelligent que lui, quoique moins érudit, mais en revanche plus pratique, et non moins bien doué pour la calomnie politique, le mensonge et l’intrigue, il a fondé une société secrète de communistes allemands ou de socialistes autoritaires.

De Proudhon, voici ce qu’il dit dans un manuscrit français de 1870 : Proudhon, malgré tous les efforts qu’il a faits pour secouer les traditions de l’idéalisme classique, n’en est pas moins resté toute sa vie un idéaliste incorrigible, s’inspirant, comme je le lui ai dit deux mois avant sa mort [1], tantôt de la Bible, tantôt du droit romain, et métaphysicien toujours jusqu’au bout des ongles. Son grand malheur est de n’avoir jamais étudié les sciences naturelles, et de ne s’en être pas approprié la méthode. Il a eu des instincts de génie qui lui avaient fait entrevoir la voie juste, mais, entraîné par les mauvaises habitudes idéalistes de son esprit, il retombait toujours dans les vieilles erreurs : ce qui a fait que Proudhon a été une contradiction perpétuelle, — un génie vigoureux, un penseur révolutionnaire se débattant toujours contre les fantômes de l’idéalisme, et n’étant jamais parvenu à les vaincre.

Marx, comme penseur, est dans la bonne voie. Il a établi comme principe que toutes les évolutions politiques, religieuses et juridiques dans l’histoire sont, non les causes, mais les effets des évolutions économiques. C’est une grande et féconde pensée, qu’il n’a pas absolument inventée : elle a été entrevue, exprimée en partie, par bien d’autres que lui ; mais enfin, à lui appartient l’honneur de l’avoir solidement établie et de l’avoir posée comme base de tout son système économique. D’un autre côté, Proudhon avait compris et senti la liberté beaucoup mieux que lui. Proudhon, lorsqu’il ne faisait pas de la doctrine et de la métaphysique, avait le vrai instinct du révolutionnaire : il adorait Satan et il proclamait l’an-archie. Il est fort possible que Marx puisse s’élever théoriquement à un système encore plus rationnel de la liberté que Proudhon, mais l’instinct de la liberté lui manque : il est, de la tête aux pieds, un autoritaire.

En 1847, Bakounine vit arriver à Paris Herzen et Ogaref, qui avaient quitté la Russie pour vivre en Occident ; il y revit aussi Bélinsky, alors dans toute la maturité de son talent, et qui devait mourir l’année suivante.

À la suite d’un discours qu’il avait prononcé le 29 novembre 1847 au banquet donné en commémoration de l’insurrection polonaise de 1830, Bakounine fut expulsé de France à la requête de l’ambassade russe. Pour chercher à lui enlever les sympathies qui s’étaient aussitôt manifestées, le représentant de la Russie à Paris, Kisseleff, fit courir le bruit que Bakounine avait été au service de l’ambassade, qui l’avait employé, mais qui maintenant se voyait obligée de se débarrasser de lui parce qu’il était allé trop loin (lettre de Bakounine à Fanelli, 29 mai 1867). Le comte Duchâtel, ministre de l’intérieur, interpellé à la Chambre des pairs, se retrancha derrière des réticences calculées pour donner créance à la calomnie imaginée par Kisseleff, qui devait bientôt se répercuter ailleurs. Bakounine se rendit à Bruxelles, où habitait Marx, expulsé lui aussi de France depuis 1846. De Bruxelles, il écrit à son ami Herwegh : Les Allemands, ouvriers, Bornstedt, Marx et Engels, — Marx surtout, — font ici leur mal ordinaire. Vanité, méchanceté, cancans, fanfaronnades en théorie et pusillanimité en pratique, — dissertations sur la vie, l’action et la simplicité, et absence complète de vie, d’action et de simplicité, — coquetteries répugnantes avec des ouvriers littéraires et discoureurs, — Feuerbach est un bourgeois, et l’épithète de bourgeois répétée à satiété par des gens qui tous ne sont de la tête aux pieds que des bourgeois de petite ville ; en un mot, mensonge et bêtise, bêtise et mensonge. Dans une semblable société, il n’y a pas moyen de respirer librement. Je me tiens éloigné d’eux, et j’ai nettement déclaré que je n’irais pas dans leur Kommunistischer Handwerkerverein et que je ne voulais rien avoir à faire avec cette société [2].





[1Proudhon est mort le 19 janvier 1863.

[2Die Deutschen aber, Handwerker, Bornstedt, Marx und Engels, — und vor allen Marx, — treiben hier ihr gewöhnliches Unheil. Eitelkeit, Gehässigkeit, Klatscherei, theoretischer Hochmuth und praktische Kleinmüthigkeit, — Reflektieren auf Leben, Thun und Einfachheit, und gänzliche Abwesenheit von Leben, Thun und Einfachheit, — litterarische und diskurierende Handwerker und ekliges Liebäugeln mit ihnen, — Feuerbach ist ein Bourgeois und das Wort Bourgeois zu einem bis zum Überdruss wiederholten Stichworte