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Semaine rouge - dessin illustrant les affrontements du 7 juin 1914 à Ancône.



Errico Malatesta (1853-1932) - Retour en Italie

Par Max Nettlau

Domaine public

Il y avait alors en Italie des journaux nettement anti-organisateurs, à Milan et à Messine, et une tendance ultra-organisatrice et modérée, représentée par quelques publications à Rome. Cela explique peut-être pourquoi Malatesta continuait à vivre à Londres. La guerre tripolitaine, prélude des autres guerres, montra le danger des développements unilatéraux et la force que le nationalisme, continué par le fascisme présent, avait déjà su acquérir. Ces conditions firent enfin rentrer Malatesta en Italie où, par de nombreuses conférences et par l’hebdomadaire Volontà (Ancône, à partir du 8-VI-13), il rallia de nouveau les meilleures forces révolutionnaires. Il sut aussi, par son intelligence et sa valeur propre, gagner un ascendant moral sur la jeunesse républicaine de la Romagne. Le résultat de son activité fut le caractère grandiose de la « semaine rouge », en juin 1914, dans le district de la Romagne, des Marches et d’Ancône. Ce mouvement fut, inévitablement, trahi de suite par les socialistes parlementaires et réformistes qui ne savent faire que cela. Ces événements obligèrent Malatesta à se réfugier à nouveau à Londres. En traversant Genève il rencontra de vieux camarades, Bertoni, Herzig, Jacques Gross ; à Paris, il fit même une visite à James Guillaume qu’il n’avait pas revu depuis 1880, et qui venait de mener une dure polémique syndicaliste contre lui, ce que Malatesta, dans sa sérénité, acceptait de bonne humeur.

La guerre éclata. Malatesta resta ce qu’il avait toujours été. Une rupture absolue s’en suivit avec Kropotkine après une scène pénible que le premier a raconté dans un essai de décembre 1930. On trouvera les articles écrits de 1914 à 1916 en consultant Votontà d’Ancône, le Réveil de Genève, Freedom de Londres, Tierra y Libertad de Barcelone, etc. Rudolf Rocker, interné à Londres, reçut souvent sa visite ; il raconte que lors de la Révolution russe, en 1917, Malatesta aurait voulu partir pour voir les événements de ses propres yeux, mais que le gouvernement anglais lui interdit de partir. De même, en décembre 1919, les autorités voulaient l’empêcher de partir pour l’Italie, mais des marins italiens l’embarquèrent en secret. Son arrivée à Gênes fut un véritable triomphe ; tout travail fut suspendu pour aller le saluer. Pendant quelques jours ou quelques semaines, il tint peut-être le sort de l’Italie entre ses mains. Il a dû se convaincre qu’une révolution sociale, déchaînée à ce moment, prendrait un cours trop autoritaire dans ce Pays, rongé par le socialisme parlementaire, le bolchevisme et le nationalisme d’éducation patriotique et de guerre ; il aura voulu d’abord préparer les esprits. Le quotidien Umanità nova (Milan, 27-II-20 au 24-III-21, 262 numéros) et de nombreuses réunions devaient servir à ce but. Dans le programme du quotidien, déjà répandu avant son départ pour Londres, il soutient l’idée de l’équivalence des hypothèses économiques par lesquelles des anarchistes qualifient leurs conceptions, et il réclame la liberté des groupements, la liberté de l’expérimentation, la liberté complète sans autre limite que l’égale liberté d’autrui.

Il ne pouvait manquer de comprendre que tout l’enthousiasme qu’il rencontrait partout ne pouvait remplacer une action intelligente et réfléchie, ni cette large tolérance qu’il éprouvait lui-même et que le fanatisme, héritage de l’autorité et de la religion, a si longtemps bannie de nos rangs. Il a dit à Bertoni, qui lui fit visite en avril 1920, qu’il ne se sentait pas à l’aise dans ce Nord italien et qu’il aimerait se fixer dans son Midi napolitain qu’il connaissait autrement bien et où il aurait voulu préparer une révolution agraire sérieuse. Il n’a pas pu le faire, et son énergie d’homme de 66 ans fut plutôt éparpillée par le journal, par les réunions, par ce Congrès de l’Unione anarchica italiana tenu à Bologne (1 à 4-VII-20), pour lequel il rédigea un programme publié en brochure, et au cours duquel individualistes et organisateurs se heurtèrent une fois de plus, par cet effort compliqué de réunir socialistes et anarchistes pour libérer au moins les prisonniers (août 20), et par d’autres agitations, sans doute très utiles par temps calme, mais que j’appellerais des vétilles en face d’une situation peut-être encore révolutionnaire, mais qui voit grandir autour d’elle l’assaut de la réaction.