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En marge des Lois Laïques [3]

Dessin de Felix Vallotton - Le cri de Paris, 23 janvier 1898

mardi 31 mars 2026, par Roger Hagnauer (CC by-nc-sa)

Le Socialisme des imbéciles

L’antisémitisme fut sans doute la motivation ori­ginelle de l’Affaire Dreyfus. Mais celle-ci ne put se prolonger et s’étendre que parce qu’elle engagea des forces sociales et politiques où le capitaine juif n’avait guère de place. Et le terme de motivation, du point de vue de la psychologie contemporaine, signifie justement un mouvement de tension et de dissociation assez confus en ses causes, car il im­plique des motifs conscients et des mobiles incons­cients, qu’il dépend plus de l’affectivité que de l’intelligence. L’antisémitisme mobilise une cohue au sein de laquelle s’estompent les oppositions de classes et les divergences doctrinales ou idéologi­ques. Il ne se situa pas toujours à droite. Voltaire, au XVIIIe siècle et Michelet, au XIXe, usèrent du terme « juif » dans une intention péjorative. Le Jean Christophe de Romain Rolland fulminait, en son style fougueux, contre les artistes et les esthètes juifs. Des socialistes... antisémites rééditèrent, en 1898, une brochure sur la « question juive », écrite en 1847, par Karl Marx qui comptait cependant des rabbins dans son ascendance (il est vrai que son père était converti au protestantisme). F. Engels qualifiait sans doute l’antisémitisme de socialisme des imbéciles. Mais c’est admettre implicitement que l’on peut être socialiste, antisémite et... im­bécile.

On décida – Karl Marx peut-être ? – que les juifs étaient à l’origine du capitalisme. La puissance insolite des Rothschild qui, sur le plan financier, gouvernaient les places : Francfort, Londres, Paris, Milan et Vienne, a entretenu cette légende. En réalité, aussi bien au Moyen Age et au début des Temps Modernes, qu’au XIXe siècle, l’absence des juifs – ainsi que l’ont démontré les historiens Henri Pirenne et Henri See – n’aurait nullement empêché, ou ralenti, la formation et le développement des fortunes commerciales, des capitaux industriels et des trésors de la finance internationale. L’importance prise par la famille Rothschild tient essentiellement à leur intervention dans la politique des États. Ils ont favorisé la victoire de l’Angleterre sur Napoléon, le placement des emprunts français, le payement de l’indemnité de guerre imposée à la France par l’Allemagne en 1871, le financement de grands tra­vaux publics dans les pays européens – jouant un rôle analogue à celui des Fugger qui assurèrent l’élection de Charles Quint, empereur d’Allemagne, au XVIe siècle. D’autre part, des juifs exclus de la propriété foncière et féodale s’adaptèrent plus vite que les autres au maniement de la propriété mobilière, au fonctionnement du système capita­liste. Des usuriers juifs provoquèrent quelque scan­dale en Alsace, pendant les guerres de la Révolution et de l’Empire. Il fallut en 1808 annuler par décret leurs créances sur les paysans alsaciens.

Mais la Révolution industrielle en Angleterre et en France nécessita l’investissement de capitaux considérables qui provenaient 1°) des bénéfices commerciaux réalisés au XVIIIe siècle surtout en Grande-Bretagne ; 2°) des capitaux immobilisés dans l’achat d’offices royaux libérés en France par la suppression de la vénalité des charges ; 3°) aussi des profits exorbitants de l’exploitation des pays conquis et vassaux, des dotations des généraux, maréchaux et grands fonctionnaires, des bénéfices des fournis­seurs militaires, accumulés sous l’Empire. Rien de spécifiquement juif dans cette genèse du capita­lisme.

Les antisémites réactionnaires, parce que Karl Marx était juif, attribuèrent aux juifs la création de l’Internationale – ce qui est doublement absurde. La formation intellectuelle de Karl Marx s’est accom­plie dans les universités allemandes, et sa doctrine mûrit au contact du capitalisme, du chartisme et du travaillisme britanniques. Bertrand Russell attri­bue ses « mauvais côtés » à ses origines juives : son autoritarisme, son intolérance, la malignité de ses polémiques. Au reste, Bertrand Russell en incrimine surtout l’atmosphère des universités allemandes, et les humiliations subies par le jeune étudiant juif. Quant à la Première Internationale, elle naquit d’une initiative des ouvriers parisiens et londoniens. Rien de spécifiquement juif dans la genèse de l’Internationale ouvrière.

Il est vrai que nous avons décelé une sorte d’anti­sémitisme viscéral et presque inconscient chez des militants libertaires et syndicalistes révolutionnaires. C’est qu’ils pouvaient s’irriter de la « savantasserie » outrecuidante et prétentieuse de docteurs en marxis­me – juifs en majorité – qui venaient des univer­sités allemandes ou de Pologne ou de Russie où ils avaient grandi dans une atmosphère de jalousie et de mépris... mépris artificiel de fils d’une aristocratie décadente et d’une bourgeoisie corrompue par la richesse, qui ne pardonnaient pas à leurs contem­porains juifs des aptitudes intellectuelles, dues non à des caractères ethniques mais à une vie errante et périlleuse. Ces militants ouvriers réagissaient comme le Jean Christophe de Romain Rolland.

Dessin de Felix Vallotton - Le cri de Paris, 23 janvier 1898

Ils furent évidemment et tout naturellement drey­fusistes pour la plupart, non par sympathie pour un officier juif, mais parce que leur bon sens les garan­tissait contre la démagogie antisémite, comme elle les avait garantis contre la démagogie boulangiste. Pierre Monatte, qui fut parmi nous le plus sûr défen­seur de l’héritage de Fernand Pelloutier, le plus fidèle gardien de l’esprit syndicaliste révolutionnaire, me confiait, que répétiteur dans un collège d’Arras, il y provoqua un petit scandale public en se pro­menant dans les couloirs avec le numéro de l’Aurore, portant sur toute la première page, le « J’accuse » d’Emile Zola, manifestation tonitruante du parti dreyfusiste.

Paternalisme chrétien et réactions cléricales

L’antisémitisme avait-il atteint le corps enseignant primaire ? C’est peu probable. Il semble au contraire qu’il ait quelque peu altéré la foi patriotique, jaco­bine et revancharde des humbles exécutants des lois laïques. Les jeunes instituteurs, à qui on venait d’imposer l’obligation militaire, à leur sortie de l’Ecole Normale, ayant souffert de la grossière stupi­dité des sous-officiers, devaient ressentir comme un outrage à leurs convictions républicaines, l’esprit de clan d’officiers supérieurs et généraux capables de justifier, par des mensonges et des falsifications, la condamnation et la dégradation d’un officier indé­sirable.

Ils ignoraient sans doute les sentiments inavoua­bles motivés par de sordides rivalités, car jusqu’en 1939, le nombre d’instituteurs d’origine juive fut presque négligeable, alors qu’en 1894, on comptait déjà de nombreux professeurs du secondaire et du supérieur, pas mal d’avocats et de médecins appar­tenant à la race détestée. L’université, d’ailleurs, dans sa grande majorité s’engagea dans le rassem­blement dreyfusiste. Les outrances de l’antisémitis­me, comme les monstrueuses opérations de l’hitlé­risme, en Allemagne de 1933 à 1939, en France de 1940 à 1944, furent jugées « impensables » par pres­que tous les universitaires, à l’exception de quelques intellectuels... en uniforme.

Paternalisme chrétien

L’Affaire Dreyfus pouvait se produire dans une période de. stabilité. En tous temps, une erreur judi­ciaire est possible. Mais souvent, elle ne touche que l’entourage immédiat de la victime. Elle peut même s’accomplir et se perpétuer dans le silence de l’indif­férence ou de la contrainte. Elle prend place, dans les régimes autoritaires ou totalitaires, dans la bana­lité quotidienne de l’arbitraire systématique. Lors­que règne une liberté relative, il suffit que la victime ou le présumé coupable soit socialement ou politi­quement représentatif pour qu’une campagne natio­nale s’engage pour ou contre le héros de l’aventure.

Mais l’Affaire Dreyfus étonne par l’intensité et la durée des démarches et des agitations. Il paraît normal que l’on ait opposé le Droit à l’arbitraire, l’impartialité équitable au parti pris injuste, la vérité aux « mensonges triomphants qui passent ». Mais c’est là une attitude intellectuelle qui ne touche guère le grand public. Il fallait donc que les juges de Dreyfus agissent comme l’apprenti sorcier dont un geste banal libère des forces explosives compri­mées sur un espace minuscule. Ce ne fut pas une véritable Révolution, car il aurait fallu une volonté consciente de changement. Mais ce fut une crise, une rupture d’équilibre, la démonstration éclatante de l’éternel conflit entre l’ordre et le mouvement. Ce ne fut pas une Révolution, mais une contre-révolu­tion, au moins à l’origine. Ce furent les réactionnai­res – au sens plein du terme – qui prirent l’initia­tive des opérations.

Il est symptomatique que l’Affaire ait éclaté en 1894, alors que le 1er décembre 1893, le ministère Casimir Périer constitué sous le signe de « l’esprit nouveau »..., entendait mettre fin à la grande offen­sive laïque et profiter du « Ralliement » à la Répu­blique conservatrice, ordonnée par le Pape Léon XIII dans son encyclique du 16 février 1892.

Auparavant, l’encyclique « Rerunz novarum » du 15 mai 1891 avait condamné en termes énergiques les abus du capitalisme triomphant. Que les grands industriels catholiques aient ignoré ou méprisé cet appel à leur conscience chrétienne, que les évêques n’aient guère favorisé la diffusion des thèmes pon­tificaux, cela témoignait de leur « immobilisme »... de leur volonté de résister aux revendications ouvrières, que la sollicitude de Léon XIII pouvait encourager.

En fait, la dénonciation des misères ouvrières au nom de la charité chrétienne, le ralliement à la République (voulue par la majorité du peuple fran­çais), le groupement des travailleurs sous le patro­nage de l’Eglise, c’était l’application d’une politique prévoyante qui n’avait pas d’autre but que de pré­venir les effets de l’organisation syndicale sur le terrain de classe et du développement de l’enseigne­ment populaire engagé par les lois laïques de Jules Ferry.

Le syndicalisme chrétien a conquis aujourd’hui droit de cité. La Confédération française des Tra­vailleurs (C.F.D.T.) se séparant de la Confédération française des Travailleurs chrétiens (C.F.T.C.) recon­naît la nécessité de la lutte des classes et son action dépasse souvent par sa vigueur et sa clarté celle de la C.G.T.-F.O., même celle de la C.G.T. colonisée par les communistes. Le syndicat général de l’Education nationale qui fut à la pointe de 1a C.F.D.T. a défendu l’Ecole laïque, la démocratisation de l’enseignement avec une remarquable constance – et n’a plus rien de commun avec les défenseurs d’un corporatisme sordide que nous combattions âprement avant la dernière guerre.

Et déjà dans les dernières années du XIXe siècle des travailléurs chrétiens retrouvaient leurs cama­rades syndicalistes dans la revendication et la grève. Le groupement à cette époque, sous le signe du paternalisme chrétien, ne fut guère apprécié par la classe ouvrière, assez indifférente à l’égard .de l’Egli­se, même ceux de ses membres qui se soumettaient aux pratiques du culte.

C’est que les intentions des promoteurs, dont l’esprit de charité valait par sa sincérité, ne s’opposaient pas aux vieilles traditions de l’Eglise. Albert de Mun, le prédicateur le plus éloquent de l’appel au peuple, au nom du Saint-Père, s’élevait contre le socialisme, négation de l’autorité de Dieu, autant que contre le libéralisme capitaliste. Il souhaitait le retour aux corporations de l’Ancien Régime, unissant les maîtres et les compagnons. Président de la conférence de Saint-Vincent-de-Paul, il flétris­sait les doctrines qui flattent les ouvriers dans leurs passions et leur orgueil, consommaient la ruine de la Patrie et du Monde. Il fallait sauver le peuple et hâter le règne de Dieu dans l’atelier régénéré.

Dans un ouvrage assez objectif, écrit en 1932 par E. Barbier : Histoire du capitalisme libéral et du capitalisme social, on lit une appréciation sévère et exacte sur le recrutement des premiers syndicats chrétiens où l’on rencontrait : des attardés de l’industrie, des cancres de l’usine, braves gens au demeurant et d’une piété extérieure suffisante... ou des employés des librairies cléricales, des bedeaux en rupture de hallebarde, des sacristains retraités, des concierges des communautés, des garçons de bureaux des annexes...

Casimir Périer qui, en 1894, après l’assassinat de Sadi Carnot, fut élu Président de la République, incarnait l’esprit nouveau, s’affirmant sans doute par réaction contre les attentats anarchistes. Rappelons qu’il dût démissionner au bout de six mois, compro­mis par ses liens avec le grand capitalisme industriel.