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Dessin : Aristide Delannoy

[03] Fernand Pelloutier (1867-1901) - La Fédération des Bourses

Par Georges Yvetot

CC by-nc-sa

LA FÉDÉRATION DES BOURSES

Fernand Pelloutier s’est révélé dans son œuvre d’éducation mieux qu’un précurseur il fut le premier militant syndicaliste révolutionnaire.

C’est lui qui, d’une façon admirablement pratique, fraya le chemin au mouvement présent, tenta la première coordination de ce qui est aujourd’hui la Confédération Générale du Travail.

Au début de la préface qu’il écrivait en tête de l’Histoire des Bourses du Travail, voici ce que disait de lui un homme, Georges Sorel, qui avait su apprécier ses profondes qualités :

Dans les dernières années de sa vie, Fernand Pelloutier avait conçu le projet de faire profiter ses camarades de la grande expérience qu’il avait acquise dans sa pratique des organisations ouvrières ; il aurait voulu leur montrer ce qu’elles peuvent quand elles sont bien pénétrées de la portée de leur véritable mission ; il espérait convaincre les travailleurs qu’ils trouveront facilement parmi eux les hommes capables de diriger leurs institutions, le jour où ils cesseront d’être hypnotisés par les utopies politiques. Apprendre au prolétariat à vouloir, l’instruire par l’action et lui révéler sa propre capacité, voilà tout le secret de l’éducation socialiste du peuple. Pelloutier ne songeait pas à apporter une nouvelle dogmatique ; il n’avait aucune prétention à devenir un théoricien du socialisme ; il estimait qu’il y avait déjà trop de dogmes et trop de théoriciens. Tous ceux qui ont fréquenté ce grand serviteur du peuple savent qu’il apportait dans l’accomplissement de ses fonctions un instinct singulièrement avisé des affaires et qu’il était vraiment l’homme qui convenait à la place que la confiance des Bourses du Travail lui avait assignée...

Mais Pelloutier lui-même justifiait bien cette appréciation quand, à l’occasion du Premier mai 1896, il lançait au nom des quarante-et-une Bourses du Travail fédérées la déclaration suivante :

Volontairement confinées jusqu’à ce jour dans le rôle d’organisatrices du prolétariat, les Bourses du Travail de France entrent désormais dans la lutte économique, et à cette date du 1er mai, choisie depuis quelques années par le socialisme international pour formuler les volontés de la classe ouvrière, viennent ex-poser ce qu’elles pensent et le but qu’elles poursuivent.

Convaincues qu’au mal social les institutions ont plus de part que les hommes, parce que ces institutions, en conservant et accumulant les fautes des générations, font les hommes vivants prisonniers des fautes de leurs prédécesseurs, les Bourses du Travail déclarent la guerre à tout ce qui constitue, soutient et fortifie l’organisme social. Confidentes des souffrances et des plaintes du prolétariat, elles savent que le travailleur aspire, non pas à prendre la place de la bourgeoisie, à créer un État ouvrier, mais à égaliser les conditions et à donner à chaque être la satisfaction qu’exigent ses besoins. Aussi méditent-elles, avec tous les socialistes, de substituer à la propriété individuelle et à son effroyable cortège de misère et d’iniquités, la vie libre sur la terre libre !

Dans ce but, et sachant que la virilité de l’homme se proportionne à la somme de son bien-être, elles s’associent à toutes les revendications susceptibles, — en améliorant, si peu que ce soit, la condition immédiate du prolétariat, — de le libérer des soucis démoralisants du pain quotidien et d’augmenter, par suite, sa part contributive à l’œuvre commune d’émancipation.

Elles réclament la réduction de la durée du travail, la fixation d’un minimum de salaire, le respect du droit de résistance à l’exploitation patronale, la concession gratuite des choses indispensables à l’existence : pain, logement, instruction, remèdes ; elles s’efforceront de soustraire leurs membres aux angoisses du chômage et aux inquiétudes de la vieillesse en arrachant au Capital la dîme inique qu’il prélève sur le Travail.

Mais elles savent que rien de tout cela n’est capable de résoudre le problème social ; que jamais le prolétariat ne sortirait triomphant de luttes où il n’opposerait à la formidable puissance de l’argent que l’endurance acquise, hélas ! par des siècles de privations et de servitude. Aussi adjurent-elles, les travailleurs demeurés jusqu’à ce jour isolés de venir à elles, de leur apporter l’appoint de leur nombre et de leurs énergies. Le jour (et il n’est pas éloigné) où le prolétariat aura constitué une gigantesque association, consciente de ses intérêts et du moyen d’en assurer le triomphe, ce jour-là, il n’y aura plus de capital, plus de misère, plus de classes, plus de haines. La Révolution sociale sera accomplie !

La vaste association de tous les travailleurs, rêvée par l’Internationale, c’est Pelloutier qui l’a mise en route par la création de la Fédération des Bourses.