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Défendre la révolution : Guerre et anarchisme

Par Partage Noir

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Après cette réfutation de la notion de guerre révolutionnaire, on peut s’interroger sur notre éventuelle participation à un con­flit. Est-ce admissible ? Peut-on se livrer à un affrontement qui est un moyen traditionnel, celui de l’adversaire, tout en affirmant vouloir changer la société ? Nous répondons : oui, à certaines con­ditions. De nombreux écrits ont montré qu’on ne peut discourir sur la guerre en la séparant des facteurs politiques, sociaux ou autres qui peuvent l’expliquer, voire dans certains cas la justifier.

L’usage de la violence

La guerre n’est pas un jeu violent qu’une destinée pousserait à disputer. Il y a des motifs et nous en admettons certains. Dès lors qu’une population est agressée parce qu’elle réalise la révo­lution, elle doit se défendre, même si nous avons quelques scrupules à utiliser le terme de « guerre ». En effet, utilisée dès l’ori­gine dans la stratégie du pouvoir, la guerre a fini par se con­fondre avec celui-ci, sans parler de son influence néfaste sur l’individu. L’anarchiste Malatesta écrivait par exemple que : la terreur comme la guerre, réveille les sentiments ataviques de férocité encore mal couverts par le vernis de la civilisation et porte aux premiers postes les éléments mauvais qui sont dans la population. Plutôt que de servir à défendre la révolution, elle sert à la discréditer, à la rendre odieuse aux masses et, après une période de luttes féroces, aboutit nécessairement à ce que aujourd’hui, j’appellerai normalisation, c’est-à-dire à la légali­sation et à la perpétuation de la tyrannie [1].

Cette assimilation de la guerre avec la terreur, autre instrument d’une politique, appelle à se méfier des termes employés. Il faut les définir. D’autant que le même Malatesta n’était pas opposé à l’usage de la violence : Le grand moyen de défense de la révolu­tion reste toujours d’enlever aux bourgeois les moyens économiques de la domination, d’armer tout le monde (jusqu’à ce qu’on puisse amener tout le monde à jeter les armes comme des objets inutiles et dangereux) et d’intéresser à la victoire toute la gran­de masse de la population [2].

Certains nous diront que même défensive, l’utilisation de la guer­re est quand même critiquable. Ne devrions-nous pas plutôt prê­cher l’amour et la fraternité ? Nous répondrons aux ultra-mora­listes que la grève et le combat social utilisent aussi le rapport de forces et qu’il conviendrait selon leurs arguments de se lais­ser exploiter ! Nous ne devons pas avoir un cadre moral à tel point contraignant qu’il nous empêche d’agir et nous limite à un rôle de censeurs passifs.

Certains anarchistes ont voulu contourner la difficulté en refu­sant le terme de « guerre ». Ainsi, Camillo Berneri déclarait lors de la Guerre d’Espagne, que la nature et l’extension du conflit , ses modes de développement, les inévitables conditions de sa solution sont tels que les aspects de la lutte armée sont ceux de la guerre mais que son essence est celle de la révolution so­ciale [3].

On voit que Berneri préfère le terme de « lutte ar­mée ». Pour lui en effet, le conflit espagnol aurait pu présenter assez d’analogies avec la guerre. Mais ce n’est pas le cas de cette lutte armée, dans laquelle les vainqueurs transformeront suivant une direction politique et sociale déterminée toute la vie de la nation, de cette lutte qui ne peut se terminer par un re­trait des troupes mais par l’exode des vaincus [4]. C’est là une position extrême. Pour Berneri, il y aurait eu une guerre en 1936 si les franquistes et le gouvernement républicain avaient ôté les seuls à s’affronter. Dès lors que le prolétariat entrait en lice pour ses intérêts propres, cela devenait un conflit entre révolu­tion et contre-révolution.

On peut admettre ce point de vue, mais il ne peut être générali­sé. Les événements d’Espagne avaient ceci de particulier que les révolutionnaires n’ont pas résolu la question politique. Dans les cas à venir, il faut espérer que les anarchistes ne se limite­ront pas au domaine économique et sauront se doter d’une repré­sentation extérieure symbolisant le nouveau pays (par pays nous entendons la délimitation territoriale de la révolution). Dans ce cas, il faudra bien parler de guerre en cas d’agression.

Mais, quels que soient les termes employés, l’important est de s’impliquer dans cette défense des réalisations sociales. Cette caractéristique de défense de la révolution est importante. Ben­jamin R. Tucker, qui ne pensait pas à la question militaire, a écrit : L’offensive est le principe de l’État, tandis que la défen­sive est un aspect du principe de la liberté (...). Cela ne doit pas être compris sur le plan stratégique mais en ce sens que nous n’imposerons pas notre système par une agression guerrière.

Si après la victoire, la population entraînée par ses dirigeants à nous combattre refusait de s’organiser selon les principes liber­taires, il faudrait se résoudre à l’abandonner à son sort et, à évacuer le territoire, tout en prenant les mesures nécessaires à notre sécurité (désarmement par exemple).

Bien sûr, si l’on se situe dans un contexte strictement anar­chiste, la guerre doit être totalement rejetée. Mais il faut se garder du discours de certains d’entre nous habitués à répondre aux questions épineuses par « tout ira bien ». L’antagonisme ne dis­paraîtra pas complètement. Des conflits sont toujours possibles dans n’importe quel monde, mais l’anarchisme propose divers sys­tèmes à même de résoudre ces conflits sans en venir à l’acte de violence ou, au pire, en le limitant. Ce dernier cas a été prévu par Bakounine : Aucun État [à ne pas prendre au sens autoritaire, NDLA] fédéré ne pourra jamais faire la guerre à un autre État fédéré. Le parlement international ayant prononcé son jugement, l’État condamné doit s’y soumettre. Sinon tous les autres États de la Fédération devront interrompre leurs communications avec lui, le mettre en dehors de la loi fédérale et, en cas d’attaque de sa part, s’armer solidairement contre lui [5]. De plus, l’absen­ce de troupes enrégimentées et obéissantes évitera toute manipu­lation.

La conduite au combat

Nous ne mènerons pas cette guerre de façon classique. Comment, faire, puisque la guerre ne peut être révolutionnaire ? Il existe pourtant un moyen d’influencer la conduite du combat. Luis Mer­cier-Vega faisait remarquer que la guerre anarchiste ne pouvait se faire dans l’optique et selon les méthodes des guerres entre pouvoirs. La guerre menée dans les règles de l’État supposait l’élimination des buts et des méthodes anarchistes [6]. Il existe un lien technique, dirons-nous faute d’un autre terme entre la guerre et la révolution.

Cela se traduit par le contrôle des combattants par la popula­tion, qui a son mot à dire sur les objectifs de la guerre ou la fa­çon générale de mener le conflit. Il faut une structure représen­tative capable de mener le conflit. Elle empêchera que la guerre n’acquiert une autonomie et ne serve plus la révolution. Devant cette même structure, les combattants placés à des postes de responsabilité devront répondre de leurs actes, ce qui empêchera les excès graves propres à toute période de violence. Luigi Fabbri a consacré un chapitre de son livre Dictature et révolution à la question militaire, mais il se base essentiellement sur les tra­vaux d’un certain Pisacane. Voici ce qu’il en retient sur ce sujet et qui peut nous servir selon lui : On pourrait citer d’autres mo­yens capables de freiner la tendance des chefs militaires à éten­dre leur autorité, et même à la dépasser, au risque de nuire à la révolution, comme par exemple le système adopté d’une cer­taine manière pendant la Révolution française de déléguer des commissaires civils, représentants de la révolution parmi les trou­pes. Mais il ne faut pas qu’ils soient envoyés par un gouverne­ment central, mais par les libres communautés, par les communes révolutionnaires, parmi les soldats qu’elles-mêmes ont fournis. Afin que les soldats de la révolution se sentent toujours soute­nus par la solidarité de tout le pays et que cette surveillance exercée par le peuple freine d’éventuelles envies autoritaires et liberticides (...) [7].

Enfin, l’organisation militaire doit s’efforcer de concilier les principes d’un fédéralisme libertaire avec les nécessités de la lutte. Ainsi, au lieu de la « guerre révolutionnaire », concept faux et à rejeter, on peut parler de « guerre populaire » qui définit mieux la situation, c’est-à-dire une guerre menée par le peuple (les opprimés), pour défendre ses intérêts de la manière la plus acceptable. Pour se rendre compte de façon plus précise de notre conception du combat, il faut examiner les exemples de luttes anarchistes à travers l’histoire.





[1E. Malatesta, « La terreur révolutionnaire », in Articles poli­tiques, 10/18, Paris, 1979.

[2Idem.

[3C. Berneri, « Guerre et révolution », in Guerre de classes en Espagne, Spartacus, Paris, 1977.

[4Idem.

[5M. Bakounine, in Ni Dieu ni maître, anthologie de l’anar­chisme, Maspéro, PCM, Paris.

[6L. Mercier-Vega, L’increvable anarchisme, 10/18, Paris, 1970.

[7L. Fabbri : Dictature et révolution, Editions du Monde liber­taire, Paris, 1986.