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Augustin Souchy 1 - Attention : anarchiste ! [18]

Par Augustin Souchy

CC by-nc-sa

Dans ce pays agricole qu’est le Danemark, même les couches les plus pauvres de la population ne souffraient guère de la faim. Pourtant, ici aussi, le peuple avait à subir les effets de la guerre. La fermeture des usines créait du chômage ; l’augmentation des prix amenait des revendications salariales, des grèves et des lock-out. Les chômeurs réclamaient une allocation hebdomadaire de 30 couronnes, des aides au logement et du combustible, et comme leurs revendications n’étaient pas entendues, ils descendirent en masse dans la rue. Le 11 février 1918, 2 000 chômeurs organisèrent un tumulte à la Bourse de Copenhague. Ils étaient indignés par la spéculation, dans laquelle ils voyaient la cause de leur misère. Les meneurs firent irruption dans la salle de courtage et voulurent expulser les courtiers, comme Jésus le fit avec les marchands du temple. Au Kultorvet, au Grötorvet et au parc Faelles aussi, il y eut des manifestations. Les organisateurs passèrent devant les juges et furent condamnés à des peines de prison et d’amendes pour troubles de l’ordre public. A la suite de quoi, la révolte des mécontents se réduisit à des actions sporadiques. Il n’y avait pas de situation révolutionnaire au Danemark. La majorité de la population ne voulait pas entendre parler de révolution sociale. Les paroles de mon voisin de palier : Au fond, on n’est pas si mal que ça dans notre petit Danemark, exprimaient le point de vue typique du Danois moyen.

Les actions directes n’étaient toutefois pas tout fait vaines. L’une des principales revendications, la réduction de la journée de travail, qui jusqu’alors s’élevait à 10 heures et plus, fut satisfaite avec l’introduction de la journée de huit heures, le premier janvier 1920. On était encore bien loin du bouleversement social eschatologique, mais de petits progrès étaient arrachés morceau par morceau. Le communisme était inexistant à l’époque au Danemark. L’opposition syndicaliste représentait l’aile gauche du mouvement ouvrier, Dans son quotidien, Solidaritet, les antimilitaristes avaient aussi leur place. Le directeur du journal, Karl Iversen, et, sa superbe femme m’offrirent le gîte durant les premières semaines de ma vie à Copenhague, dans leur humble appartement, Prinz ergengade.

L’engagement des jeunes objecteurs de conscience danois était admirable, ils refusaient aussi bien de tuer que de se faire tuer et ne se laissaient même pas instruire au maniement des armes. Leur nombre était passé de 73, en janvier 1918, à 203, en avril 1919. L’organisation des antimilitaristes les plus conséquents avait plus de 1 000 adhérents. Nombre d’entre eux durent faire connaissance avec la prison. Là eurent lieu maintes grèves de la faim. Johannes Nielsen refusa toute nourriture pendant 41 jours. Un autre objecteur me raconta qu’on l’avait nourri de force, au point qu’il y avait laissé quelques dents. C’est à la lutte acharnée de ces idéalistes que le Danemark doit d’avoir introduit, dès 1917, le service civil comme alternative au service militaire... Une réforme qui se fera attendre encore pendant des décennies dans les autres pays occidentaux – un demi-siècle en France – et qui, encore aujourd’hui, en est péniblement à ses débuts dans les pays communistes. Les antimilitaristes danois les plus conséquents refusèrent aussi le service civil. C’est à l’armée en tant qu’institution qu’ils s’opposaient.