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[06] La politique & la langue anglaise : Des mots sans signification

Par George Orwell

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Dans certaines sortes d’écrit, en particulier en critique d’art et en critique littéraire, il est courant de rencontrer de longs passages qui sont presque entièrement dénués de sens. Des mots tels que : romantique, valeurs plastiques, humain, mort, sentimental, vitalité naturelle, comme ils sont utilisés par la critique d’art, n’ont strictement aucune signification, en ce sens que non seulement ils ne désignent rien de précis, mais aussi que le lecteur ne s’attend presque jamais à ce qu’ils signifient quelque chose. Quand un critique écrit : La caractéristique saillante de l’œuvre de M. X est son caractère vivant, tandis qu’un autre écrit : La chose qui frappe immédiatement dans l’œuvre de M. X est une particulière absence de vie le lecteur accepte ces points de vue comme de simples différences d’opinion. S’il s’agissait de mots tels que noir ou blanc, au lieu des mots de jargon vivant et absence de vie, il verrait aussitôt que la langue a été utilisée de façon impropre. Beaucoup de mots politiques sont de ce genre. Le mot fascisme n’a maintenant aucune signification, sauf dans la mesure où il signifie quelque chose de non désirable. Les mots : démocratie, socialisme, liberté, patriotique, réaliste, justice ont chacun divers sens qui se contredisent. Dans le cas du mot démocratie, non seulement il n’y a aucune définition sur laquelle tout le monde s’accorde, mais la tentative d’en créer une rencontre des résistances de tous les côtés. On admet presque universellement que quand on parle d’un pays « démocratique », c’est un compliment ; par conséquent les défenseurs de n’importe quel régime proclament que c’est une démocratie et se sentiraient contraints de cesser d’utiliser ce mot s’il avait un sens précis. Les mots de ce genre sont souvent utilisés d’une façon sciemment malhonnête. C’est-à-dire que la personne qui les utilise a sa propre définition, mais laisse son auditeur penser qu’il veut dire quelque chose de tout à fait différent. Les affirmations telles que Le Maréchal Pétain était un vrai patriote, La presse soviétique est la plus libre du monde, L’Eglise catholique est opposée à la persécution sont presque toujours prononcées dans l’intention de tromper. D’autres mots sont utilisés dans des sens très divers, la plupart du temps plus ou moins malhonnêtement : classe, totalitaire, science, progressiste, réactionnaire, bourgeois, égalité.

Maintenant que j’ai donné ce catalogue de filouteries et de perversions, laissez-moi donner un autre exemple de la sorte d’écrits auxquels elles ont conduit. C’est par nature un exemple imaginaire. Je vais traduire en anglais de la pire espèce un passage écrit en bon anglais. Voici un vers connu de l’Ecclésiaste :

Je me retournai et vis que sous le soleil la course ne va pas au plus rapide, ni la bataille au plus puissant, ni même le pain au plus sage, pas plus que les richesses ne vont aux gens de grande compréhension, ni les faveurs aux hommes habiles ; mais l’occasion peut s’offrir à tous.

Voici en anglais moderne :

Des considérations objectives sur des phénomènes contemporains amènent à la conclusion que le succès ou l’échec dans des activités concurrentielles ne révèlent aucune tendance à l’existence d’un rapport avec les capacités innées ; mais qu’un élément énorme d’imprévisibilité doit invariablement être pris en considération.

Ceci est une parodie, mais elle n’est pas grossière. L’exemple n°3 contient divers morceaux de la même eau. On voit que je n’ai pas fait une traduction complète. Le début et la fin de la phrase suivent la signification originale d’assez près, mais au milieu les illustrations concrètes — course, bataille, pain — se dissolvent dans une expression vague : le succès ou l’échec dans des activités de compétition. Il le fallait, car aucun écrivain moderne du genre dont je parle — c’est-à-dire capable d’utiliser des expressions telles que des considérations objectives sur des phénomènes contemporains — ne classerait ses pensées de cette façon précise et détaillée. La tendance générale de la prose moderne est à l’opposé du concret. Maintenant analysez ces deux phrases d’un peu plus près. La première contient 49 mots mais seulement 60 syllabes, et tous ces mots proviennent de la vie courante. La seconde contient 38 mots et 90 syllabes : 18 de ces mots sont d’origine latine, et un de racine grecque [1]. La première phrase contient 6 images frappantes et une seule tournure qui retienne l’attention (l’occasion peut s’offrir) qui pourrait être qualifiée de vague. La seconde ne contient pas une seule tournure qui retienne l’attention ou qui soit vivante, et malgré ses 90 syllabes elle ne donne qu’une version abrégée du contenu de la première phrase. Il ne fait aucun doute que c’est le style de la deuxième phrase qui gagne du terrain dans l’anglais moderne. Je ne veux pas exagérer. Cette sorte d’écrit n’est pas encore universel, et des affleurements de simplicité peuvent apparaître ici ou là dans les pages les plus mal écrites. Ceci dit, si on vous demandait (et le suis dans le même cas) d’écrire quelques lignes sur l’incertitude de la fortune, vous écririez probablement quelque chose de beaucoup plus proche de ma phrase imaginaire que de celle tirée de l’Ecclésiaste.

Comme j’ai essayé de le montrer, le style moderne dans ce qu’il y a de pire ne consiste pas à choisir des mots pour leur sens, ni à inventer des images pour rendre plus clair le sens. Il consiste à assembler de longues tirades de mots qui ont déjà été ordonnés par quelqu’un d’autre, et à rendre le résultat présentable par des trucs de charlatan. Ce qui est attirant dans cette façon d’écrire, c’est sa facilité. Il est plus facile — et même plus rapide, une fois que vous avez pris le pli de dire mon avis ce n’est pas une hypothèse injustifiable que de croire... que de dire Je pense que.... Si vous utilisez des expressions toutes faites, non seulement vous n’avez plus besoin de chercher des mois convenables, mais vous pouvez même ne plus vous préoccuper du rythme de vos phrases : ces expressions étant en général agencées pour être plus ou moins euphoniques. Quand vous composez à la hâte — quand vous dictez à un sténographe par exemple, ou quand vous faites un discours public — il est tout naturel de tomber dans un style latinisé, prétentieux. Des scies telles que : une considération que nous ferions bien de garder à l’esprit, une conclusion à laquelle chacun d’entre nous donnerait son assentiment épargneront à maintes phrases de finir en queue de poisson. En ayant recours à des métaphores, des images et des idiotismes usés jusqu’à la corde, on s’épargne beaucoup d’effort intellectuel ; en contrepartie, on laisse le sens dans la vague, pour le lecteur mais aussi pour soi-même. C’est cela le résultat des métaphores mêlées. Le seul but d’une métaphore est de faire surgir une image visuelle. Quand ces images font défaut —comme dans l’hydre fasciste a entonné son chant du cygne (...) — on peut être certain que l’écrivain n’a pas en tête une image des objets dont il parle ; autrement dit, il ne pense pas vraiment. Regardez encore une fois les exemples que j’ai donnés au début de cet essai. Le Professeur Laski (n°1) utilise cinq négations en 53 mots. L’une est superflue, elle rend même le passage absurde ; par dessus le marché il y a confusion entre alien (étranger, contraire) et akin (voisin), d’où un nouveau non-sens ; enfin, quelques gaucheries accroissent le flou de l’ensemble. Le Professeur Hogben jette par dessus les moulins une batterie qui peut écrire des prescriptions, et tout en désapprouvant l’expression populaire put up with (encaisser, supporter) il ne se donne pas la peine de vérifier la signification de egregious dans le dictionnaire. Le texte n°3, si on adopte une attitude peu clémente n’a simplement aucun sens : on pourrait probablement deviner ce que l’auteur a voulu dire en lisant tout l’article dont il est extrait. Dans le texte n°4, l’auteur sait plus ou moins ce qu’il veut dire, mais une accumulation de tournures usées fait obstruction. Dans le texte n°5, les mots et le sens se sont presque faussé compagnie. Les gens qui écrivent de cette façon ont d’ordinaire un but qui les tient à cœur — ils détestent une chose et veulent exprimer leur solidarité avec une autre niais ils ne s’intéressent pas au détail de ce qu’ils disent. Un auteur scrupuleux, à chaque phrase qu’il écrit, se posera au moins quatre questions :

• Qu’est-ce que j’essaie de dire ?
• Quels mots vont me permettre de l’exprimer
• Quelle image, quelle expression toute faite le rendra plus clair ?
• Cette image est-elle assez vivante pour avoir un effet ?

Et il s’en posera encore probablement deux autres :

• Pourrais-je écrire cela de façon plus concise ?
• Ai-je dit quelque chose dont la laideur pourrait être évitée ?

Mais vous n’êtes pas obligé de vous donner toute cette peine. Vous pouvez l’esquiver en ouvrant simplement votre esprit et en laissant les expressions toutes faites s’y rassembler. Elles construiront les phrases pour vous — elles penseront même pour vous jusqu’à un certain point — et au besoin elles réussiront à vous rendre l’important service de voiler partiellement ce que vous voulez dire, pour les autres et pour vous-mêmes. C’est à ce point que le lien entre la politique et la dégradation de la langue devient clair.

A notre époque il est évident que les écrits politiques sont de mauvais écrits. Quand ce n’est pas vrai, il se trouve d’ordinaire que l’écrivain est une sorte de rebelle, exprimant ses propres opinions et non une ligne de parti. L’orthodoxie, de quelque couleur qu’elle soit, semble exiger un style sans vie, imitatif. Les dialectes politiques qu’on peut trouver dans les brochures, les éditoriaux, les manifestes, les Livres Blancs, et les discours des sous-secrétaires, diffèrent bien sûr beaucoup d’un parti à l’autre, mais ils sont tous semblables en ceci qu’on n’y trouve presque jamais un tour de langage vivant, original. Lorsqu’on observe quelque tâcheron fatigué sur son estrade et qui va répétant les phrases familières — atrocités bestiales, talon de fer, tyrannie sanglante, peuples libres du monde, se tenir coude à coude — on a souvent le sentiment curieux qu’on ne voit pas là un être humain vivant, mais une sorte de mannequin : un sentiment qui devient parfois plus fort lorsque la lumière se reflète dans les lunettes de l’orateur, les transformant en disques étincelants derrière lesquels il semble n’y avoir pas d’yeux. Cette remarque n’est même pas fantaisiste. Un orateur qui a recours à ce type de phraséologie a jusqu’à un certain point réussi à se transformer en machine. Les bruits appropriés sortent de son larynx, mais son cerveau n’est pas concerné, alors qu’il le serait s’il devait choisir ses mots par lui-même. Si le discours qu’il prononce est un de ceux auxquels il est habitué, il peut être presque inconscient de ce qu’il dit, comme on l’est quand on prononce les réponses à l’église. Cet état réduit de conscience, bien qu’il ne soit pas indispensable, est en tout cas favorable au conformisme.

A notre époque, les discours et les écrits politiques sont pour l’essentiel une défense de l’indéfendable. Des événements tels que la continuation de la domination britannique en Inde, les purges et les déportations en Russie, le lancement d’une bombe atomique sur le Japon, peuvent bien sûr être défendus, mais seulement par des arguments que la plupart des gens ne peuvent reprendre à leur compte et qui ne s’inscrivent pas dans les buts professés par les partis politiques. Ainsi le langage politique consiste-t-il pour une grande pari en euphémismes, pétitions de principe et pure confusion. Des villages sans défenses sont bombardés par l’aviation, les habitants sont chassés vers la campagne, le bétail est passé à la mitrailleuse, les maisons sont incendiées par des balles incendiaires : on appelle cela pacification. Des millions de paysans se font voler leur ferme et sont jetés sur les routes avec pour seul viatique ce qu’ils peuvent porter : on appelle ça transfert de population, ou rectification de frontière. Des gens sont emprisonnés pour des années, sans jugement, au abattus d’une balle dans la nuque, ou envoyés mourir de scorbut dans les camps de bûcherons de l’Arctique : on appelle ça élimination des éléments suspects. Une telle phraséologie est nécessaire si l’on veut nommer les choses pour susciter les images qui leur correspondent. Prenez par exemple un professeur anglais qui vit à l’aise et qui défend le totalitarisme russe. Il ne peut pas dire d’un trait : Je crois qu’il faut tuer ses adversaires toutes les fois qu’on peut en tirer un résultat profitable. Par conséquent, il dira sans doute quelque chose de ce genre Tout en concédant volontiers que le régime soviétique affiche certains traits que les humanistes sont enclins à déplorer, nous devons, je pense, reconnaître qu’une certaine restriction du droit de l’opposition politique est un corollaire inévitable des périodes de transition, et que les rigueurs avec lesquelles le peuple russe a été confronté ont été amplement justifiées dans la sphère des réalisations concrètes.

Le style enflé est en soi une sorte d’euphémisme. Une masse de mots d’origine latine tombe sur les faits comme une neige légère, brouillant les contours et couvrant tous tes détails. Le grand ennemi du langage clair c’est l’insincérité. Quand il y a un fossé entre les buts réels et les buts déclarés, on a recours presque instinctivement à des mots interminables et à des clichés, comme une seiche qui projette son nuage d’encre. Aujourd’hui, il n’y a plus moyen de « rester hors de la politique ». Toutes les questions sont politiques et la politique elle-même est une masse de mensonges, d’échappatoires, de folie, de haine et de schizophrénie. Quand l’atmosphère générale est mauvaise, le langage doit souffrir. Il est probable — c’est une hypothèse que je ne peux vérifier par moi-même — que langues allemande, russe et italienne se sont toutes dégradées dans les dix ou quinze dernières années, par suite de la dictature.

Mais si la pensée corrompt le langage, le langage peut aussi corrompre la pensée. Un mauvais usage peut se répandre par tradition et par imitation, même parmi des gens qui devraient savoir mieux faire et qui le savent. Le langage dont je parle est d’une certaine manière très pratique. Des expressions telles que : une hypothèse plausible, laisse beaucoup à désirer, ne servirait au but utile, une considération que nous devrions garder à l’esprit sont une tentation continuelle, un tube d’aspirine qui se trouve en permanence à portée de la main. Relisez cet essai et vous trouverez certainement que j’ai commis à de nombreuses reprises les fautes que je dénonce. Par le courrier de ce matin j’ai reçu une brochure traitant de la situation en Allemagne. L’auteur me dit qu’il s’est senti forcé de l’écrire. Je l’ouvre par hasard, et voici à peu près la première phrase que je vois : [les Alliés] ont une occasion non seulement de réaliser une transformation radicale de la structure politique et sociale de l’Allemagne de façon à éviter une réaction nationaliste en Allemagne même, mais aussi de fonder les bases d’une Europe coopérative et unifiée. Vous voyez, il se sent forcé d’écrire — il pense probablement qu’il a quelque chose de nouveau à dire — et pourtant ses mots, à la manière de chevaux de cavalerie obéissant au clairon, s’assemblent automatiquement selon de mornes schémas familiers. Cette invasion de l’esprit par des phrases toutes faites (réussir une transformation radicale, jeter les bases) ne peut être prévenue qui si l’on est constamment sur ses gardes ; chaque expression de ce genre anesthésie une partie du cerveau.

J’ai dit plus haut que la décadence de notre langue est probablement curable. Ceux qui le nient utiliseraient comme argument, s’ils produisaient vraiment un argument, que le langage ne fait que refléter les conditions sociales existantes, et que nous ne pouvons influencer son développement par un rafistolage de mots ou de constructions. Ceci est peut-être vrai du ton, de l’esprit général d’une langue, mais ce n’est pas vrai du détail. Des mots et des expressions idiots ont souvent disparu, non par une évolution lente, mais grâce à l’action consciente d’une minorité. Deux exemples récents : explorer chaque voie et ne négliger aucun aspect qui ont été tués par les railleries de quelques journalistes. Il existe une longue liste de métaphores suspectes dont on pourrait ainsi se débarrasser s’il y avait assez de gens qui s’intéressent à la question ; on devrait aussi pouvoir tourner en dérision la forme non-in-, réduire la fréquence des racines latines et grecques dans les phrases ordinaires, expulser les tournures étrangères et les mots scientifiques égarés ; de façon générale, rendre le style prétentieux démodé. Mais ce ne sont que des question mineures. La défense de la langue anglaise implique bien davantage, et peut-être veut-il mieux commencer par dire ce qu’elle n’implique pas.

Pour commencer, ça n’a rien à voir avec le goût de l’archaïsme, de la sauvegarde des mots et des tournures dépassées, ni avec l’établissement d’un « anglais standard » dont il ne faudrait jamais dévier. Au contraire il s’agit notamment de mettre au rebut tout mot ou tournure qui n’est plus utile. Cela n’a rien à voir avec une grammaire et une syntaxe correctes, qui n’ont guère d’importance tant qu’on rend le sens clair, ni avec le refus des américanismes, ni avec la recherche de ce que l’on appelle un bon style de prosateur. D’autre part, il ne s’agit pas de faire dans la simplicité truquée, ni d’essayer de rendre l’anglais écrit semblable à l’anglais parlé. Cela n’implique pas davantage de toujours préférer les mots saxons aux mots latins, bien qu’il s’agisse d’utiliser les mots les moins nombreux et les plus courts qui correspondent au sens. Ce qui est avant tout nécessaire, c’est de laisser le sens choisir les mots, et pas contraire. En prose, la pire des choses qu’on puisse faire avec les mots, c’est de les laisser vous mener. Quand on pense à un objet concret on pense sans mots, et si on veut décrire la chose qu’on a visualisée, on cherche jusqu’à trouver les mots qui semblent le mieux convenir. Quand on pense à quelque chose d’abstrait on est enclin à utiliser des mots dès le départ, et, à moins de faire un effort conscient, le dialecte du moment interviendra et fera le travail pour vous, brouillant ou même changeant ce que vous voulez dire. Sans doute vaut-il mieux éviter les mots courants (abstraits) aussi longtemps que possible et rendre aussi clair que possible ce qu’on veut dire, à travers des images et des sensations. Ensuite, on peut choisir — et pas simplement accepter — les expressions qui couvriront au mieux le sens, et puis revenir dessus et appréhender l’impression que ces mots feront sur quelqu’un d’autre. Ce dernier effort de réflexion élimine toutes les images usées ou mêlées, toutes les tournures préfabriquées, les répétitions inutiles, et de manière générale le flou et les trucs de charlatan. Mais il arrive souvent qu’on ait des doutes sur l’effet d’un mot ou d’une expression, et l’on a besoin de règles sur lesquelles s’appuyer quand l’instinct fait défaut. Je pense que les règles suivantes couvrent la plupart des cas :

1. Ne jamais utiliser une métaphore, une comparaison ou une figure du discours qu’on a l’habitude de voir imprimée.
2. Ne pas utiliser un mot long quand un court suffit.
3. S’il est possible d’éliminer un mot sans toucher au sens, toujours le supprimer.
4. Ne jamais utiliser le passif quand on peut utiliser l’actif.
5. Ne jamais utiliser une expression étrangère, un mot scientifique ou un terme de jargon si on peut trouver un équivalent dans l’anglais de tous les jours.
6. Ne pas tenir compte de ces règles dès qu’on risque de dire quelque chose de barbare.

Ces règles semblent élémentaires et elles le sont, mais elles demandent un profond changement d’attitude chez ceux qui ont pris l’habitude d’écrire dans le style aujourd’hui à la mode. On peut respecter toutes ces règles et néanmoins écrire du mauvais anglais, mais on ne peut rien écrire dans le genre des cinq exemples cités au début de l’article.

Je n’ai pas considéré la langue dans son usage littéraire, mais simplement comme instrument qui permet d’exprimer la pensée au lieu de l’obscurcir, voire l’interdire. Stuart Chase et d’autres en sont presque venus à dire que les mots abstraits n’ont aucun sens, et cela leur a servi de prétexte pour défendre une sorte de quiétisme politique. Puisque vous ne savez pas ce qu’est le fascisme, comment pouvez-vous prétendre lutter contre ? On ne doit pas avaler de telles absurdités, mais on devrait reconnaître que le chaos politique actuel est lié à la dégradation de la langue, et qu’on peut probablement y apporter quelque remède en partant des mots. Si vous simplifiez votre anglais, vous voilà libéré des pires imbécillités de l’orthodoxie. Vous ne pouvez alors parler aucun des dialectes requis, et quand vous proférerez une stupidité, celle-ci sera évidente même pour vous. Le langage politique — et avec quelques variantes, cela concerne tous les partis politiques, des Conservateurs aux Anarchistes — est destiné à rendre les mensonges crédibles et les meurtres respectables, à donner une apparence de solidité à ce qui n’est que du vent. On ne peut changer tout cela en un instant, mais on peut au moins changer ses propres habitudes, et de temps à autre on peut même, Si la raillerie est suffisamment farte, jeter telle tournure éculée et inutile — botte de sept lieues, talon d’Achille, (...), creuset, (...), véritable enfer, etc. à la poubelle car c’est là qu’elle est le mieux.





[1Tout cela dans l’original anglais, bien entendu.