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Pierre Kropotkine

[10] Augustin Souchy - Visite chez Pierre Kropotkine

Par Augustin Souchy

CC by-nc-sa

Visite chez Pierre Kropotkine

Enfin, je devais faire personnellement la connaissance du « grand old man », dont l’œuvre représentait tant pour moi et dont des amis communs m’avaient tant vanté les qualités de cœur et la nature séduisante. La visite chez Pierre Kropotkine fut le plus beau moment des six mois que je passai en Russie. J’avais pris avec moi son livre Idéaux et réalités dans la littérature russe. Cela me permit d’approfondir mes connaissances en la matière en discutant avec lui pendant les cinq jours que dura mon séjour dans sa modeste maison de Dimitrov, près de Moscou. Il me reçut cordialement, avant même que je lui remis la lettre de recommandation de Rudolf Rocker. Quel contraste entre la chaude humanité de Kropotkine et le froid homme de pouvoir qu’était Lénine !

Dans mes conversations avec Kropotkine, les problèmes de la révolution gardaient leur caractère humain. Devant un samovar bouillant, le vieillard me racontait ses heures d’allemand dans la maison princière de ses parents. Il se souvenait encore, malgré ses 79 ans, des mots du Roi des aulnes de Goethe. Il se leva et, arpentant la pièce à petits pas, me cita dans un parfait allemand : Qui chevauche si tard dans la nuit et le vent ? / C’est le père et son enfant... J’eus la sensation magique d’avoir là devant moi un roi des aulnes de chair et d’os.

Ce qui nous préoccupait le plus était le destin de la Révolution russe. Pierre Alexandrovitch déplorait amèrement la concentration du pouvoir dans les mains du parti communiste et les méthodes dictatoriales du gouvernement. Il n’y avait plus de soviets libres. Dans la petite ville de Dimitrov, le personnel des quelques entreprises était seulement autorisé à élire des délégués au soviet local, encore ces élections étaient-elles manipulées. Ils n’avaient pas la possibilité de délibérer eux-mêmes et de décider des affaires publiques.

Kropotkine répétait que ce dont avait besoin la Russie, c’était de conseils municipaux autonomes, de soviets communaux libres, qui se fédéreraient librement dans leurs arrondissements et districts pour le bien de tous. La libre fédération des communautés locales autonomes (municipalités) était bien plus en mesure de résoudre les problèmes d’intérêts généraux qu’un appareil administratif centralisé. Cela se voyait en période de mauvaises récoltes, quand se présentaient les difficultés d’approvisionnement. Il avait proposé à Lénine d’autoriser la libre fédération d’unions cantonales, mais sa suggestion ne fut pas prise en considération. Lénine prétendait que les buts des communistes et des anarchistes étaient finalement les mêmes ; lui était d’un autre avis. Avec l’actuelle dictature de parti, le pouvoir d’État ne dépérirait pas mais au contraire se renforcerait toujours davantage. Si cette tendance persistait, la Russie s’éloignerait toujours plus des buts premiers de liberté, d’égalité et de fraternité, ces idéaux de la Révolution française, qu’après un siècle de développement des idées socialistes, la Révolution russe devait réaliser. Le peuple russe s’était débarrassé de la camisole tsariste, mais le parti communiste lui en passait une autre.

Lorsque je pris congé de lui, de sa femme Sophie et de sa fille Sacha, il me dit : Nous resterons amis, je le sens !. Il décédait cinq mois plus tard, peu avant ses quatre-vingts ans révolus. Son idéal, construire une fédération de communes et de villes libres à la place d’un empire géant dominé par le Kremlin, ne devint jamais réalité.