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Victor Serge (1901-1947)

[02] Augustin Souchy - 1920 : Russie soviétique, la Révolution dégénérée

Par Augustin Souchy

CC by-nc-sa

L’organisation du voyage ne fut pas compliquée. Après une conférence devant des marins syndicalistes de Stettin, Otto Rieger, secrétaire de la fédération des marins me procura une place sur un bateau de la Baltique, qui ramenait des prisonniers de guerre russes dans leur patrie et revenait avec des prisonniers ou civils allemands. J’emmenai avec moi le leader syndicaliste australien Paul Freeman, qui était venu chez nous de sa lointaine patrie pour pouvoir gagner la Russie avec notre aide. Notre tablée atteignit plus tard une certaine renommée. Il y avait là l’économiste allemand Alfons Goldschmidt, qui écrivit plus tard deux livres sur son expérience en Russie, à la demande de Radek, et Michel Borodine, qui porta le Parti communiste chinois sur les fonts baptismaux. Le troisième, Nikolaus Scheinin, un fils d’émigrant russe né à Vienne, jugera Goering et ses compagnons un quart de siècle plus tard à Nuremberg, en tant que représentant de Staline.

Notre vœu d’assister à la fête du 1er mai Petrograd, la ville légendaire de la Révolution (aujourd’hui Leningrad), ne put être réalisé. Notre bateau arriva bien dans la nuit du 30 avril au 1er mai à Reval (aujourd’hui Tallin), la capitale de l’Estonie, mais notre voyage en chemin de fer vers la métropole de la Neva, qui ne devait normalement durer que quelques heures, dura toute une journée. Le charbon manquait et le train dut s’arrêter plusieurs fois en chemin pour alimenter en bois la locomotive. Les voyageurs donnaient un coup de main. Lorsque nous arrivâmes à Petrograd, après la tombée du jour, la fête du 1er mai était finie.

Le jour suivant, je rendis visite à Victor Serge, que je connaissais depuis sa période de militant anarchiste en France, sous son nom de naissance : Kibaltchiche. Il était maintenant secrétaire de Zinoviev, le président du soviet de Petrograd. Le lendemain, je pus m’entretenir avec Zinoviev en personne. Je savais que le contrôle des conseils d’entreprises des usines prises en charge par les travailleurs leur avait été confisqué et était subordonné à l’administration centrale. Je voyais là une dégénérescence du socialisme. Je ne craignis pas de soutenir ce point de vue devant le président du soviet de Petrograd. Zinoviev répondit :

Faire des personnels de l’entreprise des propriétaires reviendrait à changer le capitalisme privé en capitalisme collectif, mais l’ordre économique capitaliste resterait inchangé. Par exemple, dans nos ateliers de Poutilov quelques gros actionnaires seraient remplacés par un plus grand nombre de privilégiés, mais les privilèges en tant que tels demeureraient. Ce serait du proudhonisme petit-bourgeois. Nous, communistes marxistes, voulons arracher le capitalisme avec la racine. La campagne, les moyens de production, les mines, les banques, les entreprises commerciales, tout doit être étatisé et les rênes de l’État doivent rester dans les mains du parti communiste. Ainsi seulement peut se réaliser la théorie marxiste du prolétariat, sans laquelle il ne peut y avoir ni socialisme ni communisme.

L’interprétation du socialisme que donnait Zinoviev était la face brillante d’une médaille qui cachait un sinistre revers aux regards inattentifs. Selon le système léniniste du « centralisme démocratique », 25 000 paysans élirent un délégué au soviet de gouvernement et 125 000 citadins nommèrent un député au soviet de toute la Russie. Mais les lois n’étaient pas élaborées par ces délégués mais par le comité central du parti, et les commissaires du peuple (ministres) pour l’Economie et la Politique étaient nommés par le bureau du parti. Il n’y eut qu’une seule fois des élections libres après le déclenchement de la Révolution. Au moment de la Révolution d’octobre, les maximalistes avaient 105 sièges au soviet de Kronstadt, les bolcheviks (je partis de Lénine) 95, les socialistes révolutionnaires 74 et les anarchistes 12 sièges. Après l’écrasement de la révolte de Kronstadt (voir plus loin), le soviet élu librement fut dissous.

J’entendais partout les mêmes plaintes contre les mesures coercitives lors des élections de soviets. Au début de 1920, l’anarchiste Gordine représentait les travailleurs d’une usine au soviet de Moscou. L’autorité suprême du soviet annula l’élection. Au second tour, Gordine fut réélu. Sur ce, il fut condamné à deux mois de prison pour démagogle. Gordine rit amèrement lorsque je m’émus de cela. L’usine resta pendant toute la législature sans représentant au soviet.