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Le Conseil de l’usine Fiat occupée assis dans le bureau de Agnelli

VIII. Conseils à Turin (1919-1920) - L’action des conseils

Par Pier Carlo Masini

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Nous avons déjà parlé de l’origine des Conseils d’usine à Turin et de leur extension dans le Piémont où ces organismes avaient effectivement atteint un degré d’efficience élevé.

A Turin surtout, chaque usine avait son Conseil, composé de commissaires d’atelier et représenté par un commissariat exécutif d’usine, dont le secrétaire constituait avec les secrétaires délégués par les autres usines, le Comité Central des Usines, et donc le Comité de la Ville.

Mais nous n’avons pas encore parlé de la contre-offensive que le Capital préparait, à Turin précisément.

Déjà au Printemps 1919, sur l’initiative de l’industriel Gino Olivetti, était partie de Turin même, l’idée de la constitution de la Confédération générale de l’Industrie (Confindustria) : initiative qui reçut d’immédiats et larges soutiens dans le monde financier.

A Turin et dans le Piémont existaient dans l’immédiate après-guerre d’autres organisations patronales puissantes : la puissante association des Métallurgistes et Mécaniciens Similaires (AMMA), dirigée par l’ingénieur Boella et présidée par le « Gran Ufficiale » Agnelli ; la Ligue Industrielle fondée en 1906, dont le secrétaire général était l’avocat Codogni et le président le « Commendatore » De Benedetti ; l’Association Piémontaise des Industries du caoutchouc, fondée sur le holding Michelin ; la Fédération Industrielle de Verceil ; la Ligue Industrielle du Val d’Aoste ; etc.

Toutes ces forces tinrent en mars 1920 une conférence à Turin, au cours de laquelle fut élaboré un plan d’attaque contre le prolétariat turinois et contre ses Conseils qui, au mois de février, s’étaient étendus en Ligurie aux chantiers Ansaldo, Odero, Piaggio, Ilva, aux usines Fossati, San Giorgio et qui en mars apparaissaient pour la première fois à Naples, aux usines Miani et Silvestri. Cette dernière usine ne fut reprise aux ouvriers que par l’usage des mitrailleuses et des canons.

Dans la dernière décade de mars, les paysans du Novarais se mettent en grève tandis qu’à Turin, 5 000 ouvriers de la chaussure, les ouvriers du textile et les fonctionnaires font de même. Le 25 mars un incident a lieu à la Fiat, les locaux sont occupés : occupés matériellement parce que les Conseils avaient déjà « envahi » l’usine avant, lui avaient arraché ses secrets, en avaient chassé les espions et les valets des patrons, y avaient dicté une nouvelle discipline interne, s’étaient documentés sur les indices de prix, de productivité, s’étaient liés au personnel technique, avaient organisé des sections armées pour défendre l’usine.

Les industriels réagirent en décrétant le lock-out. 50 000 métallurgistes entrent en grève.

Les tractations traînèrent vingt jours durant lesquels firent grève pour des raisons catégorielles, les ouvriers du papier et les employés des postes et télécommunications. Le 14 avril, la grève générale est déclarée dans tout le Piémont ; Alexandrie, Asti, Novare, Casale, Biella, Vercelli y participent. Le 15, les cheminots de la province de Turin entrent en grève. La grève s’étend jusqu’aux receveurs d’impôts et aux gardes municipaux. Les industriels semblent vaincus.

Mais le gouvernement est de leur côté et il décide d’envoyer des troupes à Turin. Il envoie le 231e régiment d’infanterie qui sera cependant bloqué par les cheminots. On essaie de transporter des troupes à Gênes à bord d’un navire de commerce mais les marins refusent. Finalement, on les embarqua sur le cuirassé « Caio Duilio », qui une fois arrivé à Gênes trouva la ville et le port en grève générale. La même chose se produisit pour les « Gardes royales » embarquées sur le contretorpilleur « Carini ». A terre, les cheminots de Florence, Pise, Lucques imitent leurs camarades de Livourne.

La grève générale s’étend par solidarité jusqu’à Bologne.

Nous sommes désormais à la veille d’une grève générale politique insurrectionnelle. Les Conseils d’usine de Turin, l’Union Syndicale Italienne et les anarchistes l’invoquent concordément. Des accords interviennent entre ces trois forces : socialistes des Conseils, syndicalistes révolutionnaires et anarchistes.

Malatesta, qui était depuis peu revenu en Italie et qui dans un rapide tour de la péninsule s’était voué à préparer dans la conscience des masses le concept de révolution, avait répondu à un groupe de socialistes turinois venu à la rédaction d’Umanità Nova pour savoir quelle serait l’attitude des anarchistes : Quelles que soient les circonstances, les anarchistes feront tout leur devoir. De même, les responsables de l’USI leur avaient donné l’assurance de leur complète solidarité avec le mouvement.

La délégation des Conseils se rendit également aux réunions que tenait alors à Milan le Conseil National du Parti Socialiste (il aurait dû les tenir à Turin mais à Turin... c’était la grève) mais elle ne trouva là que l’hostilité ouverte des dirigeants du Parti, que des moqueries et des railleries et les membres de la délégation furent traités d’« anarchistes ». Ils apportaient la voix de Turin résistante, assiégée par 20 000 policiers et soldats, et l’Avanti refusait de publier l’appel de la section socialiste turinoise.

La trahison de la direction socialiste, incapable de concevoir, d’organiser, de vouloir le passage victorieux de la grève à l’insurrection, marque le sort du mouvement de Turin.

Le 24 avril, trente jours après le début de la grève des métallurgistes, dix jours après le début de la grève générale, c’est la reddition.

La reddition ne signifie pas seulement la capitulation des ouvriers devant les industriels mais le début de la contre-attaque que le patronat lance cette fois avec l’aide des fascistes.

Depuis longtemps à Turin, des rapports étroits s’étaient établis entre De Vecchi (directeur du journal fasciste l’Ardito)et les représentants de la Confindustria en l’espèce avec l’aile « libérale ». Comme en témoignent aujourd’hui des documents nombreux dont l’authenticité est indiscutable, ce furent les industriels turinois qui les premiers financèrent les entreprises fascistes et la presse fasciste. Agnelli, De Benedetti, Boella, Codogni, Mazzini, Lancia, Olivetti : voici les parrains du fascisme turinois.

Et le fascisme turinois servit les industriels.

Le 27 avril, deux jours après la fin de la grève, les fascistes turinois lancent un manifeste qui est un abject tissu d’hypocrisie, mais qui mérite d’être lu seulement pour comprendre comment la provocation et le mensonge peuvent se camoufler sous une phraséologie extrémiste et philo-prolétarienne. Le 1er mai, à Turin, durant la manifestation commémorative, le sang de deux travailleurs tués et de trente autres blessés par les balles des « gardes royales », consacre cette page de lutte du prolétariat turinois.

La bataille d’Avril est finie. On se rapproche de celle de Septembre.

En septembre, cependant, l’occupation des usines ne mettait pas en avant les problèmes d’expropriation et de gestion directe mais plutôt la question économique du « contrôle » de l’entreprise. L’action portée sur un tel terrain ne pouvait que déboucher sur des « pourparlers » entre la CGL et la Confindustria, avec la médiation du gouvernement Giolitti. Entre les projets et les contre-projets, l’agitation, démarquée dans de nombreuses villes des plans de la bureaucratie confédérale par des expériences pratiques de gestion directe à la base, était reconduite sur le terrain de la légalité.

Toutefois, la présence des Conseils d’usine au cours de la lutte conduisit à deux résultats importants :

a) Elle accentua le caractère révolutionnaire de l’« occupation », si bien que l’accord survenu sur la base du « contrôle » apparut aux masses laborieuses comme une trahison ;

b) Elle prouva pratiquement que partout où existaient des Conseils d’usine, l’occupation ne fut pas seulement symbolique mais réelle en ce sens que, à travers mille difficultés techniques et financières, un rythme normal ou quasi-normal de production fut maintenu dans les usines. Citons comme exemple, les usines Galileo de Florence (dont le secrétaire de Commission interne était un anarchiste) qui réussirent à maintenir la production à 90% de la normale et à surmonter les énormes difficultés d’ordre organisationnel, technique, financier, militaire et d’assistance.

Ce n’est pas pour rien que la résistance fut la plus tenace et la reddition la plus difficile à arracher dans les usines tenues par les Conseils.