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19 novembre 1910

Ricardo Flores Magón : « La révolution »

Par Ricardo Flores Magón

CC by-nc-sa

Regeneración (4e époque) n°12 - 19 novembre 1910

Le fruit mûr de la révolte intestine est prêt à tomber, fruit amer pour tous les orgueilleux dont la situation leur donne honneurs, richesses, distinctions, et qui construisent leurs plaisirs sur la douleur et l’esclavage de l’humanité : mais fruit doux et savoureux pour tous ceux qui, pour n’importe quel motif, ont senti leur dignité foulée par les sabots des bêtes, qui dans une nuit de trente-quatre ans, ont volé, violé, tué, trompé, trahi, cachant leurs crimes sous le manteau de la loi, esquivant le châtiment sous l’investiture officielle.

Qui a peur de la Révolution ? Ceux qui l’ont provoquée ; ceux qui par leur oppression, leur exploitation sur les masses populaires, ont fait que le désespoir s’empare des victimes de leurs infamies ceux qui par leurs injustices et leur rapacité ont réveillé les consciences, et ont provoqué l’indignation des gens honnêtes.

La révolution va éclater d’un moment à l’autre. Nous, qui avons été ces dernières années, attentifs aux événements politiques et sociaux du peuple mexicain, ne pouvons pas nous tromper. Les symptômes du formidable cataclysme ne laissent aucun doute : quelque chose est en train de s’écrouler. Enfin, après trente-quatre ans de honte, le peuple mexicain va pouvoir lever la tête, et enfin, après cette longue nuit, le noir édifice dont la présence nous étouffait, va tomber en ruines.

C’est le moment, maintenant, de répéter ce qu’on vous a dit tant de fois : il ne faut pas que ce mouvement, causé par le désespoir, soit la manœuvre aveugle de celui qui fait un effort pour se libérer du poids d’un énorme fardeau, mouvement où l’instinct domine la raison. Nous les libertaires, devons essayer de faire en sorte que ce mouvement prenne l’orientation que montre la science. En n’agissant pas ainsi, la Révolution qui se lève, ne servira qu’à substituer un Président à un autre Président, ou ce qui revient au même, un patron à un autre patron. Nous ne devons pas oublier que ce qui est essentiel, c’est que le peuple ait du pain, une maison et de la terre à cultiver ; nous ne devons pas oublier qu’aucun gouvernement, si honnête soit-il, ne peut supprimer la misère. C’est le peuple lui-même, les affamés, les déshérités qui doivent abolir la misère, en prenant en premier lieu possession de la terre qui, par droit naturel ne peut être la propriété de quelques-uns, parce qu’elle est la propriété de tous les êtres humains. On ne peut prédire jusqu’où ira l’œuvre revendicatrice de la prochaine révolution ; mais nous sommes décidés, les révolutionnaires de bonne foi, à avancer le plus possible sur ce chemin. Si nous empoignons les winchester, décidés, non pas à faire monter sur le trône un nouveau maître, mais à lutter pour les revendications des droits des prolétaires ; si nous amenons sur le champ de bataille le désir de conquérir la liberté économique, qui est la base de toutes les libertés, et la condition sans laquelle, il ne peut y avoir de vraie liberté ; si nous luttons tous avec ce désir, nous canaliserons le prochain mouvement populaire vers un chemin digne de notre époque. Mais, si pour le désir de triompher facilement, si pour vouloir abréger la lutte, nous enlevons de nos tendances le radicalisme qui les rend incompatibles avec les tendances des partis bourgeois et conservateurs, alors nous aurons fait œuvre de bandits et d’assassins, parce que le sang versé n’aura servi qu’à renforcer le pouvoir bourgeois, c’est-à-dire la minorité qui possède la richesse et qui, après le triomphe, enchaînera de nouveau le prolétariat, profitant de son sang, de son sacrifice, de son martyre pour gagner le pouvoir.

Il faut donc, prolétaires, il faut donc déshérites, que vous ne vous trompiez pas. Les partis conservateurs et bourgeois vous parlent de liberté, de justice, de loi, de gouvernement honnête, et vous disent que, lorsque le peuple changera les hommes qui sont aujourd’hui au pouvoir par d’autres, vous aurez la liberté, justice, loi et un gouvernement honnête. Ne vous laissez pas tromper. Ce dont vous avez besoin est l’assurance du bien-être de vos familles et le pain quotidien ; ce bien-être, aucun gouvernement ne pourra vous le donner. C’est vous qui devez le conquérir, en prenant, bien sûr, possession de la terre, qui est la source primordiale de la richesse, et la terre aucun gouvernement ne vous la donnera, comprenez-le bien ! Parce que la loi protège le « droit » des détenteurs de la richesse. Il faut que vous la preniez, en dépit de la Loi, en dépit du Gouvernement, en dépit du prétendu droit de propriété. Il faudra que vous la preniez au nom de la justice naturelle, au nom du droit de vivre, de développer son corps et son intelligence qu’a tout être humain.

Lorsque vous serez en possession de la terre, vous aurez liberté et justice, parce que la liberté et la justice ne peuvent être décrétées : elles sont le résultat de l’indépendance économique, c’est-à-dire, de la faculté que chaque individu a de vivre sans dépendre d’un maître, c’est-à-dire, de profiter pour soi et pour les siens, intégralement, des fruits de son travail.

Donc, prenez la terre. La Loi dit qu’il ne faut pas que vous la preniez car c’est une propriété privée mais la Loi qui dit une telle chose fut écrite par ceux qui vous ont séduit à l’esclavage, et la preuve qu’elle ne répond pas, à un besoin général est le fait Qu’elle a besoin de l’appui de la force. Si la Loi était le résultat du consentement de tous, elle n’aurait pas besoin de l’appui du flic, du geôlier, du juge, du bourreau, du soldat et du fonctionnaire. La Loi nous fut imposée, et contre les impositions arbitraires appuyées par la force que nous devons, les hommes dignes, répondre par notre rebellion.

Maintenant, au combat ! La Révolution, irrémédiable, dévastatrice, ne va pas tarder à arriver. Si vous voulez être vraiment libre, groupez-vous sous les drapeaux libertaires du Parti Libéral : mais si vous voulez seulement vous donner l’étrange plaisir de verser le sang et verser le vôtre en « jouant aux soldats », groupez-vous sous d’autres drapeaux, sous celui des anti-réélectionnistes par exemple, qui après que vous ayez « joué aux soldats », vous placerons de nouveau sous le joug patronal et gouvernemental ; mais il est vrai que vous auriez eu le grand plaisir de changer le vieux Président, que vous ne supportiez déjà plus, par un autre tout frais, tout neuf.

Camarades, le problème est grave. Je sais que vous êtes disposés à lutter, mais combattez pour le profit de la classe pauvre. Toutes les révolutions ont profité, jusqu’à ce jour, aux classes riches parce que vous n’aviez pas une idée exacte de vos droits et de vos intérêts, qui comme vous le savez, sont complètement opposés aux droits et aux intérêts des classes riches et intellectuelles. L’intérêt des riches est que les pauvres soient éternellement pauvres, parce que la pauvreté des masses est la meilleure garantie de leurs richesses. S’il n’y avait pas d’hommes obligés de travailler polir d’autres hommes, les riches seraient obligés de faire quelque chose d’utile, de produire quelque chose d’utilité générale pour pouvoir vivre ; ils n’auraient plus alors d’esclaves à exploiter.

Il n’est pas possible de prédire, je le répète, jusqu’où arriveront les revendications populaires dans la Révolution qui approche ; mais il faut essayer d’aller le plus loin possible. Ce serait déjà un grand pas, de faire en sorte que la terre soit la propriété de tous ; et s’il n’y avait pas de force ou de conscience suffisante parmi les révolutionnaires, pour obtenir d’autres avantages, elle serait la base des prochaines revendications qui par la seule force des circonstances, seraient conquises par le prolétariat.

En avant, camarades ! Bientôt vous entendrez les premiers coups de fusil ; bientôt les opprimés lanceront leur cri de révolte. Il faut que tout le monde participe au mouvement, en lançant avec force et conviction ce cri suprême : Terre et Liberté !

 

Regeneración (4e époque) n°12 - 19 novembre 1910