Partage Noir

Accueil > Mexique > Ricardo Flores Magón - Regeneración 1910 > Ricardo Flores Magón : « Liberté, Egalité, Fraternité »



8 octobre 1910

Ricardo Flores Magón : « Liberté, Egalité, Fraternité »

Par Ricardo Flores Magón

CC by-nc-sa

Regeneración (4e époque) n°6 - 8 octobre 1910

Qu’il est loin l’idéal, qu’il est loin ! Mirage du désert, illusion de la steppe, image d’une étoile scintillant au fond du lac. D’abord c’était un abîme sans fond qui séparait l’humanité de la Terre Promise. Comment remplir cet abîme ? Comment le combler ? Comment atteindre la souriante plage dont nous devinons l’existence sur la rive opposée ? L’arabe assoiffé voit subitement s’agiter au loin la crinière des palmiers et pour y parvenir il fustige son chameau. Vaine entreprise : il avance vers l’oasis et l’oasis semble reculer. Toujours la même distance entre lui et l’illusion, toujours la même.

Les préoccupations, les traditions, le fanatisme religieux, la loi défendent cet abîme ; pour le franchir, il faut y faire couler, jusqu’à le remplir, le sang des gardiens, et ensuite, s’embarquer sur cette nouvelle mer Rouge. A travers le temps, des hommes se sont dévoués à remplir cet abîme du sang des méchants mais aussi du leur, hélas ! Mais l’abîme ne se remplit pas ; on pourrait vider en lui le sang de toute l’humanité sans que pour cela l’abîme se remplisse : car il faudrait noyer dans ce sang les préoccupations, les traditions, le fanatisme religieux et la loi de ceux qui oppriment.

Les grandes révolutions ont eu pour objectif ces trois mots : Liberté, Egalité, Fraternité, qui ont été inscrits sur des centaines de drapeaux, et que des centaines de milliers d’hommes ont eu sur leurs lèvres au moment d’expirer sur les champs de bataille ; et pourtant l’abîme ne se remplit pas, le niveau du sang ne monte pas. Pourquoi ?

Aucune révolution ne s’est sérieusement préoccupée de l’Egalité ; l’Egalité est la base de la Liberté et de la Fraternité. L’Egalité face à la loi, qui fut la conquête de la Révolution Française, est un mensonge que la conscience moderne repousse indignée. Les révolutions ont été des incendies superficiels. Les arbres d’une forêt peuvent brûler ; mais les racines resteront intactes. De la même façon les révolutions ont été superficielles, elles n’ont pas été jusqu’à la racine des malaises sociaux, elles n’ont pas fouillé la chair malade jusqu’à l’origine de la plaie, et de cela, ceux qu’on appelle les chefs sont coupables.

Les chefs ont toujours été moins radicaux que le groupe d’hommes qu’ils prétendent diriger et ceci a sa raison d’être : non seulement le pouvoir rend l’homme conservateur, mais il lui donne le goût du commandement. Pour ne pas perdre leur position, les chefs modèrent leur radicalisme, le compriment, le défigurent, évitent les chocs avec les intérêts contraires ; et si par la nature même des choses le choc est inévitable et la lutte armée un besoin, les chefs essaient toujours de s’arranger de telle façon que leur position ne soit pas en danger, et concilient, autant qu’ils le peuvent, les intérêts de la révolution avec les intérêts des dominateurs, obtenant ainsi une diminution de l’intensité du choc, de la durée de la lutte, en se contentant d’un triomphe plus ou moins facile. L’idéal... L’idéal reste très loin après ces luttes de nains, qui arrivent tout juste à balayer la superficie et rien de plus.

Pour cela, malgré le sang versé à travers les temps ; malgré le sacrifice de tant d’hommes généreux ; malgré les belles paroles Liberté, Egalité, Fraternité, gravées sur cent drapeaux, il existe encore les chaînes, la société est divisée en classes et la guerre de tous contre tous est ce qui a de plus normal, de légal, d’honnête, ce que les « sérieux » appellent l’« ordre », ce que les tyrans appellent le « progrès » et ce que les esclaves, aveuglés par l’ignorance et écrasés par des siècles d’oppression et d’injustice, vénèrent et soutiennent par leur soumission.

Il faut creuser, il est nécessaire d’approfondir. Les chefs sont lâches ; les chefs n’approfondissent pas, ne creusent pas. L’impulsion révolutionnaire trébuche toujours sur la modération de ce qu’on appelle dirigeants, politiciens habiles si on veut, mais sans nerf révolutionnaire. Ce sur quoi il faut mettre vaillamment les mains, si on veut faire œuvre révolutionnaire et non œuvre de vulgaires politiciens, d’ambitieux de postes publics, c’est sur la propriété terrienne ; car tant que la terre continuera à être la propriété de quelques-uns, tant qu’il y aura des millions d’êtres humains ne disposant que du petit morceau de terre où ils seront ensevelis après leur mort, tant que les pauvres continueront à travailler la terre pour leurs maîtres, n’importe quelle révolution n’aura d’autre dénouement que le changement de propriétaires, parfois plus cruels que les détrônés.

La Révolution est imminente. D’un moment à l’autre le câble annoncera aux nations du monde entier que le peuple mexicain est en révolte. Les attentats de la tyrannie sont chaque fois plus sauvages, chaque fois plus cyniques. Porfirio Díaz est fou ; il ne lui suffit plus d’arracher la vie aux hommes ; maintenant, il assassine les femmes, dont il laisse les cadavres abandonnés pour que le chiens les mangent. La Vieille Bête précipite la révolution, et les ambitieux profiteront d’elle si le peuple ne prend pas possession de la terre.

Liberté, Egalité, Fraternité : trois belles paroles qu’il faut convertir en trois beaux faits. Révolutionnaires, mettons la main sur ce dieu qui s’appelle « droit de propriété terrienne » et faisons en sorte que la terre appartienne à tous. Si le sang doit être versé, que ce soit au profit du peuple. Verser du sang pour élever un candidat à la Présidence de la République est un crime, parce que le mal qui afflige le peuple mexicain ne se soigne pas en enlevant Díaz et en mettant à sa place un autre homme. Supposons que le citoyen le plus honnête, le meilleur des Mexicains, triomphe par le moyen des armes et occupe la place du plus pervers et le plus criminel des Mexicains : Porfirio Díaz. Ce qu’il fera, cet homme, ce sera mettre en vigueur la Constitution de 1857. Le peuple, par conséquent, aura le droit de voter ; aura le droit de manifester en toute liberté ses idées ; la presse ne sera plus bâillonnée ; les pouvoirs de la Fédération seraient indépendants les uns des autres ; les États retrouveraient leur souveraineté ; il n’y aurait plus de réélection. En somme, le peuple mexicain obtiendrait ce qu’on appelle la liberté politique. Mais, ferait-on ainsi le bonheur du peuple ? Le droit de voter, le droit de se réunir, le droit d’écrire sur n’importe quel sujet, la non-réélection, l’indépendance des Pouvoirs, pourraient-ils donner du pain, logement et vêtements au peuple ?

Une fois de plus, il faut le dire la liberté politique ne donne pas à manger au peuple ; il faut conquérir la liberté économique, base de toutes les libertés, et sans laquelle la liberté politique n’est qu’une sanglante ironie qui transforme le Peuple-Roi en roi des bouffons ; parce que si dans la théorie il est libre, dans la pratique il est esclave. Il faut donc prendre possession de la terre l’arracher des griffes de ceux qui la détiennent, et la donner au peuple. Alors, les pauvres auront du pain ; alors, le peuple pourra être libre ; alors, avec un effort supplémentaire, nous approcherions l’idéal que nous voyons loin parce que les dirigeants des révolutions n’ont pas eu le courage de renverser les idoles, de résoudre les problèmes, de réduire en morceaux la loi qui protège ce crime qui s’appelle propriété terrienne.

Il faut pourtant, parler avec honnêteté. La prise de la terre par le peuple ne sera qu’un grand pas vers l’idéal de Liberté, Egalité, Fraternité. Un grand pas seulement ; mais, grâce à lui, le peuple aura l’occasion d’acquérir l’éducation qui lui fait défaut pour arriver à construire, dans un avenir plus ou moins proche, la société juste et sage qui n’est aujourd’hui qu’une belle illusion.

Et tant qu’on avancera pas vaillamment par le chemin de la libération économique, on ne fera pas œuvre saine. La liberté ne peut exister tant que les lois seront faites par une partie de la société pour que l’autre partie leur obéisse ; car il est très facile de comprendre que personne ne fera une loi contraire à ses intérêts, et comme la classe qui possède la richesse est celle qui fait les lois, ou du moins celle qui ordonne qu’on les fasse, ces lois doivent être totalement favorables aux intérêts du Capital, et par là-même, défavorables aux intérêts des pauvres. Voilà la raison pour laquelle la loi n’arrive pas à châtier les riches ni à les gêner en quoi que ce soit. Toutes les charges sociales et politiques retombent sur le pauvre. Les contributions doivent être payées exclusivement par les pauvres ; les services gratuits pèsent, exclusivement, sur les épaules du pauvre ; le contingent pour l’armée se recrute uniquement parmi les prolétaires, et dans les maisons publiques ce ne sont pas les filles de la bourgeoisie qui se dégradent, mais les filles des pauvres. Il ne pourrait en être autrement il serait absurde de penser que les riches font la loi contre eux.

L’égalité, dans de telles conditions, peut-elle exister ? Socialement, l’égalité est une chimère sous le régime actuel. Comment peuvent être égaux le pauvre et le riche ? La classe dominante et la classe dominée ne se ressemblent ni dans l’instruction, ni dans la façon de s’habiller, ni dans la manière de vivre. Le travail du pauvre est rude et fatiguant ; sa vie est une série de privations et d’angoisses, occasionnées par la misère ; ses distractions sont rares : l’alcool et l’amour ; il ne peut pas participer aux jouissances du riche parce qu’elles coûtent cher, et de plus, il n’a pas l’habit qu’il faut pour côtoyer les gens élégants ; la négligence où il vit n’est pas indiquée pour acquérir les manières distinguées ; l’opéra et le théâtre, en plus d’être des divertissements très coûteux, requièrent une certaine préparation artistique ou littéraire que les pauvres ne peuvent avoir, poussés, dès l’enfance, à gagner le pain pour survivre. En ce qui concerne l’égalité face à la loi, c’est la plus grande des sottises que les aspirants au gouvernement offrent aux masses. Si socialement, l’égalité entre les hommes est impossible, tant qu’il y aura des classes sociales, politiquement elle ne l’est pas moins. Les juges se déclarent en faveur des riches et contre les pauvres lorsqu’ils prononcent leurs sentences ; l’exercice du droit de vote est toujours dirigé, organisé et exécuté par les classes dominantes, car elles ont tout le temps, les pauvres n’ayant que le « droit » de porter les bulletins aux urnes avec le nom qui a été choisi par les dirigeants et organisateurs des élections ; d’où il résulte que le « choix » de prolétaires est celui des classes dominantes ; les pauvres n’ont pas le droit d’exprimer librement leurs idées, car ils n’ont pas pu acquérir l’instruction nécessaire pour écrire ou parler en public, et seules les classes dominantes profitent de ce droit. Et si on parcourt la liste des tous les droits politiques, on arrivera également à la conclusion de ce que les pauvres ne peuvent les exercer, car leurs tâches d’esclaves leur laissent à peine le temps nécessaire pour se détendre les membres durant de courtes heures de sommeil ; ils n’ont pas la représentation sociale que donne l’éducation, l’indépendance économique et même le simple costume correct, et ils manquent de l’instruction nécessaire pour rivaliser, avec avantage, contre les « lumières » intellectuelles de la bourgeoisie.

Fraternité ! Quelle fraternité peut exister entre le loup et l’agneau ? L’inégalité sociale fait des classes sociales des ennemies naturelles. Les possesseurs ne peuvent nourrir des sentiments d’amitié envers les déshérites, en qui ils voient une menace constante pour la tranquille jouissance de leurs richesses, tandis que les pauvres, non plus, ne peuvent nourrir des sentiments fraternels envers ceux qui les oppriment et leur volent le fruit de leur travail. De ceci naît un antagonisme constant, une querelle interminable, une lutte sournoise, et parfois ouverte et décisive, entre les deux classes sociales, lutte qui donne vie et force à des sentiments de haine, à des désirs de vengeance, qui ne sont pas recommandés pour l’existence de liens fraternels et de sincère amitié, impossibles dans les relations du bourreau et de la victime. Mais ce n’est pas tout. Il y a encore quelque chose qui empêche les êtres humains de se rapprocher, d’ouvrir leurs cœurs et d’être frères. La lutte pour la vie, bien que ce soit honteux de le confesser, revêt dans l’espèce humaine, les mêmes caractères de brutalité et de férocité que dans les espèces inférieures animales. L’égoïsme commande les relations entre les hommes. L’espèce humaine n’étant pas éduquée dans la solidarité et l’appui mutuel, chacun, pour du pain, se dispute avec ses semblables, de la même façon que les chiens affamés se disputent, à coups de dents le droit de ronger un os répugnant. Ceci est une vérité dans toutes les classes sociales. Le riche, jaloux de la richesse de son semblable, lui fait la guerre pour augmenter ses trésors avec les dépouilles de celui de sa classe. Ceci s’appelle, avec l’hypocrisie de l’époque, la concurrence. Le pauvre, pour sa part, est l’ennemi de ses frères également pauvres. Le pauvre voit un ennemi en un autre pauvre, qui arrive à louer ses services moins cher. S’il y a une grève, il ne manque pas d’affamés disposés à trahir leurs frères de classe, en occupant la place des grévistes. De ce fait, la fraternité est un rêve et à sa place nous trouvons seulement la haine d’une classe contre l’autre : la haine des individus d’une même classe entre eux ; l’épouvantable guerre de tous contre tous, qui déshonore la race humaine et retarde l’avènement de ce jour d’amour et de justice auquel rêvent les hommes généreux du monde entier.

La révolution va éclater. Tous, combattants et non combattants, allons être entraînés par ce mouvement grandiose. Personne ne pourra rester indifférent au grand choc. Il faut, donc, choisir un drapeau. Si on désire simplement le changement de maîtres, il y a des partis, en dehors du Libéral, qui luttent uniquement pour avoir de nouveaux Président et Vice-Président ; mais tous ceux qui désirent faire œuvre vraiment révolutionnaire, œuvre grande et profonde, bénéfique pour les pauvres, qu’ils viennent dans nos rangs, qu’ils se groupent sous le drapeau égalitaire du Parti Libéral, et unis nous arracherons la terre aux quelques mains qui la détiennent pour la donner au peuple, et nous approcherons l’idéal de Liberté, Egalité, Fraternité, par le moyen du bien-être du plus grand nombre.

 

Regeneración (4e époque) n°6 - 8 octobre 1910