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24 septembre 1910

Ricardo Flores Magón : « À la femme »

Par Ricardo Flores Magón

CC by-nc-sa

Regeneración (4e époque) n°4 - 24 septembre 1910

Camarades la catastrophe est en route, les yeux brillants, les cheveux rouges au vent, les mains impatientes de frapper aux portes de la patrie. Attendons-la avec sérénité. Bien qu’elle porte la mort dans son sein, elle est signe de vie, elle est messagère d’espoir. Elle détruira et créera en même temps, elle renversera et reconstruira. Ses poings sont les poings formidables du peuple en révolte. Elle n’amène ni roses ni caresses, mais une hache et une torche.

Interrompant le festin millénaire des exploiteurs, la révolte gronde, et la phrase de Balthazar s’est transformée avec le temps en un poing tendu, élevé sur les têtes des classes dirigeantes.

La « catastrophe » est en route. Sa marche provoquera l’incendie où brûleront les privilèges et l’injustice. Camarades, n’ayez pas peur de la « catastrophe ». Vous constituez la moitié de l’espèce humaine, et tout ce qui touche celle-ci vous concerne, car vous faites partie intégrante de l’humanité. Si l’homme est esclave, vous l’êtes aussi. Les chaînes, ne font pas de distinction entre tes sexes ; l’infamie dont l’homme est l’objet, est aussi la vôtre. Vous ne pouvez pas vous soustraire à la honte de l’oppression la même poigne qui assomme l’homme, vous étrangle.

Il faut donc, être solidaires dans la grande lutte pour la liberté et le bonheur. Vous êtes mères ? Vous êtes épouses ? Vous êtes sœurs ? Vous êtes filles ? Votre devoir est d’aider l’homme, d’être à ses côtés lorsqu’il hésite pour l’encourager ; voler vers lui pour adoucir sa peine lorsqu’il souffre, rire et chanter avec lui lorsque le triomphe sonnera. Vous ne comprenez rien à la politique ? Cette question n’a rien à voir avec la politique s’agit ici de vie ou de mort. La chaîne de l’homme est aussi la vôtre et elle est peut-être, hélas, encore plus lourde, plus noire et plus infamante. Si vous êtes ouvrière ? On vous paye moins que l’homme et on vous fait travailler davantage. Vous êtes obligées de subir les impertinences du contremaître ou du patron ; si, en plus, vous êtes jolie, les patrons assiégeront votre vertu, et si vous faiblissez, ils vous la volent avec la même lâcheté, qu’ils vous volent le produit de votre travail.

Sous l’empire de l’injustice sociale où pourrit l’humanité, l’existence de la femme oscille dans le champ mesquin de son destin, dont les frontières se perdent dans la grisaille de la fatigue et de la faim, ou dans les ténèbres du mariage et de la prostitution.

Il est nécessaire d’étudier, il faut voir, il est indispensable de parcourir chaque page de ce sombre livre qui s’appelle la vie, aigre ronceraie qui déchire les chairs du troupeau humain, pour se faire une juste idée de la femme dans la douleur universelle.

L’infortune de la femme est si ancienne, que son origine se perd dans la pénombre des légendes. Au début de l’humanité, on considérait la naissance d’une fille comme un malheur pour ta tribu. La femme labourait la terre, transportait le bois des forêts et l’eau des rivières, gardait le bétail, trayait les vaches et les chèvres, construisait les masures, tissait la toile des vêtements, cuisinait, soignait les malades et les enfants. Les travaux les plus sales étaient exécutés par la femme. Si un bœuf venait à mourir de fatigue, il était remplacé par la femme, et lorsque la guerre éclatait entre deux tribus ennemies, la femme changeait de maître ; mais, elle continuait, sous le fouet du nouveau, à remplir ses fonctions de bête de somme.

Plus tard, sous l’influence de la civilisation grecque, la femme monta d’un échelon dans la considération des hommes. Elle n’était plus la bête de somme du clan primitif, et ne vivait plus cloîtrée comme dans les sociétés de l’Orient ; son rôle fut alors, celui de productrice de citoyens pour la patrie, si elle appartenait à une famille libre, ou de serfs, si elle était ilote.

Le christianisme aggrava la situation de la femme par le mépris de la chair, l’Église déchaîna les rayons de sa colère contre les grâces féminines ; et saint Augustin, saint Thomas et autres saints, devant les images desquels s’agenouillent les pauvres femmes, appelèrent la femme fille du démon, verre des impuretés, et la condamnèrent à souffrir les tortures de l’enfer.

La condition de la femme dans notre siècle diffère selon sa catégorie sociale ; mais malgré l’adoucissement des coutumes, malgré les progrès de la philosophie, la femme reste subordonnée à l’homme par la tradition et par la loi. Éternelle mineure, la loi la met sous la tutelle de l’époux. Elle ne peut voter ni être élue.

De tout temps, la femme a été considérée comme un être inférieur à l’homme, non seulement par la loi, mais aussi par les coutumes. Et à ce concept erroné et injuste, on doit l’infortune dont elle souffre, depuis que l’humanité ne se différencie de la faune animale, que par l’usage du feu et de la hache de pierre.

Humiliée, méprisée, attachée par tes liens de la tradition au poteau d’une infériorité irrationnelle, familiarisée par les curés avec les négoces du ciel, mais totalement ignorante des problèmes de la terre, la femme se trouve brutalement happée par l’ouragan de l’activité industrielle qui a besoin de bras à bon marché surtout, pour faire face à la concurrence provoquée par la voracité des rois de l’argent. La femme est une proie facile, du fait qu’elle n’est pas éduquée comme l’homme, pour la guerre industrielle, qu’elle n’est pas organisée avec celles de sa classe pour lutter avec ses frères, les travailleurs, contre la rapacité du capital. De tout ceci il résulte que la femme, bien que travaillant davantage que l’homme, gagne moins, et que la misère, les mauvais traitements et le mépris sont aujourd’hui, comme le furent hier, les fruits amers qu’elle cueille pour toute une existence de sacrifices.

Le salaire de la femme est si mesquin que fréquemment, elle doit se prostituer, pour pouvoir subvenir aux besoins des siens, lorsque sur le marché matrimonial, elle ne trouve pas un homme qui en fasse son épouse. Ceci constitue une autre espèce de prostitution autorisée par la loi et sanctionnée par l’officier d’état-civil, parce que le mariage n’est rien d’autre qu’une prostitution légalisée, lorsque la femme se marie, non pas par amour, mais avec le seul désir de trouver l’homme qui l’entretienne, cela revient à dire qu’elle vend son corps pour manger, exactement comme le pratique la femme perdue, et c’est ce qui arrive dans la plupart des mariages.

Et que pourrait-on dire de l’immense régiment de femmes qui ne trouvent pas d’époux ? La carence croissante des articles de première nécessité, la baisse chaque jour plus inquiétante des prix du travail humain, résultat du perfectionnement des machines, tout cela uni aux exigences chaque fois plus grandes, que crée la vie moderne, rendent l’homme économiquement incapable d’assumer une charge supplémentaire : le soutien d’une famille. L’institution du service militaire obligatoire, qui arrache du sein de la société un grand nombre de mâles, forts et jeunes, diminue aussi l’offre masculine dans le marché matrimonial. Les émigrations de travailleurs, provoquées par divers facteurs économiques et politiques, diminuent encore le nombre d’hommes aptes pour le mariage. L’alcoolisme, le jeu et autres vices, les diverses maladies, réduisent aussi ces candidats au mariage. De tout cela il résulte que le nombre d’hommes aptes au mariage est très réduit et que, par conséquent, le nombre de femmes célibataires est alarmant. Comme leur situation est angoissante, les rangs de la prostitution grossissent chaque jour davantage, et la race humaine dégénère par l’avilissement du corps et de l’esprit.

Camarades : voilà l’épouvantable tableau qu’offrent les sociétés modernes. Par ce tableau, vous voyez qu’hommes et femmes souffrent également de la tyrannie d’un milieu politique et social qui est en complet désaccord avec les progrès de la civilisation et les conquêtes de la philosophie. Dans les moments d’angoisse, n’élevez plus vos yeux vers le ciel, car c’est là-haut que se trouvent ceux qui ont le plus contribué à faire de vous d’éternelles esclaves. La solution est ici, sur ta terre : c’est la révolution.

Faites que vos époux, vos frères, vos pères, vos fils, vos amis prennent le fusil. Crachez au visage de celui qui ne voudra pas empoigner une arme contre l’oppression.

La tourmente est en marche. Jimenez y Acayucan, Palomas, Viesca, Las Vacas et Valladolid [1] sont les premières rafales de son formidable souffle. Paradoxe tragique : la liberté, qui est le symbole de la vie, se conquiert en tuant.

 

Regeneración (4e époque) n°4 - 24 septembre 1910




[1Référence aux soulèvements dirigés par le Parti Libéral en 1908 et 1910. Trop prématurés, ils échouèrent, niais donnèrent le signal de l’insurrection générale qui
suivit.