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Annexe - « Rapport sur les conseils d’usines et entreprise »

Par Maurizio Garino

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Présenté par Maurizio Garino au congrès de l’Union Anarchiste Italienne (Bologne, ler-4 juillet 1920), publié dans le journal Umanità Nova du 1er juillet 1920.

Le problème des conseils d’usine et d’entreprise revêt en ce moment une importance particulière même en ce qui concerne le mouvement anarchiste communiste. Issu de raisons sociales profondes, il s’est imposé en peu de temps à l’attention des organisations politiques et économiques de la classe ouvrière, apparaissant comme un postulat de premier ordre. Surgi au début d’un centre industriel où l’existence d’établissements énormes avait créé des conditions très favorables, il s’est diffusé dans plusieurs localités. Maintenant, les tentatives de création des conseils sont nombreuses, dans les conditions les plus différentes.

Certes, ce nouvel organisme s’est frayé un chemin à travers des obstacles importants. L’ambiance même de la première expérience où il s’est déroulé, a offert de grandes facilités, et elle a également offert, pour des raisons diverses, de tenaces résistances. Les plus importantes, au début, apparurent sur le plan syndical, mais elles furent dépassées par l’élan des organisés eux-mêmes. D’âpres résistances furent opposées par les patrons de l’industrie, dès qu’ils eurent la certitude que les conseils tels que nous les entendions annonçaient la révolution et non la collaboration ; profitant d’une situation qui nous était défavorable, ils donnèrent l’assaut avec l’intention de nous étouffer. Malgré tout cela, les conseils se renforcent aujourd’hui, entraînant dans leur orbite de nombreux éléments qui leur étaient contraires, gagnant chaque jour plus de sympathie dans le milieu ouvrier.

Il est donc opportun de notre part d’examiner cette importante question non seulement pour éclairer et préciser notre attitude à son égard, mais éventuellement pour nous préparer à défendre les conseils contre de possibles déviations, que des organisations ou des hommes de droite pourraient leur imprimer. La conviction que nous sommes finalement à la veille d’une transformation sociale qui, si elle ne nous mènera pas à la réalisation des postulats les plus importants de l’idée anarchiste, déblayera certainement le terrain pour des conquêtes ultérieures, est une prémisse indispensable avant d’affronter l’étude des conseils. La nécessité de forger, dans la recherche de possibilités bien délimitées, des armes mieux adaptées à la poussée révolutionnaire, nous a conseillé de favoriser l’éclosion de ces nouveaux organismes. Ce sont des instruments excellents : d’abord pour l’action immédiate, ensuite pour garantir la continuité de la production dans la période insurrectionnelle et enfin parce qu’ils peuvent être les cellules de base de la gestion communiste.

Le conseil d’usine est un organisme en soi. Il regroupe tous les producteurs manuels et intellectuels sur le lieu même du travail. Etant édifié sur les différents moments de la production, il donne une garantie pour connaître tout le processus de la production. Par conséquent, il a en soi des qualités suffisantes pour assumer l’éventuelle gestion, en se débarrassant de l’enveloppe capitaliste, en rejetant hors du système de production tous les éléments parasites.

En outre, comme moyen de lutte révolutionnaire immédiate, le conseil est parfaitement adapté, tant qu’il n’est pas influencé par des éléments non communistes. Il substitue à la mentalité du salariat la conscience du producteur, en donnant au mouvement ouvrier une tendance claire à l’expropriation. Une des plus grandes qualités des conseils comme moyen de lutte révolutionnaire est précisément celle-ci : il porte la lutte de classe sur son terrain naturel et il la dote d’une grande force.

L’ascendant que la machine possède sur l’ouvrier est immense. Donnez-lui la sensation tangible que la machine, sur laquelle il passe une grande partie de son existence et à laquelle il est indissolublement lié, peut et doit lui appartenir, et vous verrez qu’il demandera son droit sur elle, même s’il n’est pas un ouvrier considère comme « subversif ».

On a confondu le conseil d’usine avec le soviet. Il est utile de répéter que tandis que le premier encadre tous les producteurs sur le lieu de travail, dans le but de gérer les moyens de production, le deuxième est l’organe politique, par lequel les communistes autoritaires entendent exercer leur pouvoir.

Le conseil tel que nous l’entendons, devrait être le travail librement associé et coordonné pour produire les denrées et les objets nécessaires à la communauté. Loin de nous l’intention de dicter a priori une quelconque norme fixe, qui devrait organiser demain les relations entre les personnes. Nous laissons cet objectif à la révolution sociale, qui fera son chemin sans s’occuper des schémas de tel ou tel parti.

Mais comme nous sommes convaincus que la production loin de diminuer doit augmenter le lendemain même de l’insurrection et comme nous jugeons absurde dans les conditions actuelles de détruire et de désorganiser les grands complexes industriels, où se trouvent les systèmes de production les plus avantageux et les plus rapides, nous sommes décidés à nous préserver de toute surprise en constituant dès maintenant une libre confédération de conseils. Au fur et à mesure des besoins, elle formera des bureaux techniques et de statistiques, en étendant un réseau de rapports utiles entre les différentes communautés qui auront indiscutablement intérêt à se mettre d’accord sur un travail d’entraide.

Nous avons parlé plus haut des soviets. Il est bon de préciser les rapports que, d’après les communistes autoritaires, les conseils d’usine devraient avoir avec ces organismes, sans approfondir les raisons qui nous portent à croire que nous ne pouvons pas adhérer au système des soviets et à leur fonction, comme les veulent les socialistes et tels que même la Troisième Internationale les a fixés. Nous jugeons que si nous devrons subir le soviet politique, il ne doit toutefois absolument pas s’introduire dans la vie des conseils d’usine. Voilà pourquoi nous sommes résolument contraires aux superstructures politiques qui enveloppent les organismes de production afin de les maintenir dans l’orbite de l’État, même socialiste.

Pour les communistes autoritaires les conseils d’usine de l’entreprise devraient être une partie des éléments constituant le soviet. C’est-à-dire que le conseil devrait nommer ses représentants au soviet de la ville, de la province, etc... lesquels, devraient assumer avec les représentants des conseils des autres fractions productives, la fonction des actuels conseils municipaux, départementaux, etc... jusqu’à remplacer le parlement (représentants des différentes classes sociales, représentants nationaux des seuls producteurs) par le commissariat central des soviets, et le gouvernement actuel par le Conseil des commissaires du peuple.

Il est évident qu’en prenant le premier élément de représentation au soviet dans le conseil d’usine ou d’atelier, les communistes le revêtent d’un mandat politique et jettent ainsi les bases de la dictature prolétarienne au beau milieu d’un organisme qui doit par sa nature rester étranger à toute fonction de gouvernement. Au contraire, cette nature rend d’après nous le conseil un organisme authentiquement anti-étatique.

Les finalités des conseils, tels que les veulent nos « cousins », divergent donc fondamentalement des nôtres. Tandis que nous visons à abattre tout pouvoir et acceptons le conseil en tant qu’organisme anti-étatique, ils veulent y jeter les bases du nouvel État, inéluctablement centralisateur et autoritaire, lui faisant développer sa fonction à travers la hiérarchie représentative des différentes gradations des soviets.

Nous avons dit plus haut qu’à leur naissance les conseils ont trouvé des obstacles de la part d’organismes syndicaux préexistants. Comme ces résistances étaient motivées par de profondes raisons d’ordre public et syndical, il est bien d’en parler.

Les vieilles organisations économiques à système centralisé (confédérales) et leurs dirigeants, ont vu dans l’institution des conseils (tels que nous les entendons) un grave danger, un danger même mortel pour les syndicalistes.

La lutte que les personnes organisées de cette ville ont dû soutenir pour ouvrir une brèche dans la vieille mentalité syndicale a été très dure.

La victoire qu’ils ont remportée correspondait aux besoins de la masse ouvrière, lassée désormais d’une discipline pas toujours nécessaire, et qui aspirait à une plus grande liberté d’action. La transformation de ces organisations fut le premier but des partisans des conseils qui, à travers le syndicat, réussirent par la suite à faciliter le développement des conseils. L’innovation consistait à donner un droit de délibération dans le syndicat à l’assemblée des commissaires d’atelier, qui tout en étant organisés, étaient élus par tous les ouvriers syndiqués ou non, indistinctement - à raison d’un élu pour trente ouvriers -. Il est facile de comprendre pourquoi un tel système était inacceptable pour cette organisation puisque les inorganisés auraient influencé les directives du syndicat.

Les syndicalistes désiraient donc limiter la nomination des commissaires d’atelier par les ouvriers. Cependant le système que nous avons choisi et qui confondait - durant un certain temps - le conseil d’usine avec le syndicat, représentait le seul modus vivendi qui sauvait l’esprit des conseils d’usine et éliminait dans la période de l’action des oppositions trop graves entre les conseils et le syndicat, en fournissant de cette manière une base unique de délibération.

Par contre, en excluant les inorganisés du droit de vote, on ajoutait un nouvel appendice au syndicat. Le contraste entre les deux thèse est évident ; l’acceptation de la thèse syndicale aurait complètement dénaturé les conseils.

Une seconde thèse soutenue par les socialistes centristes est l’élection des conseils par tous les producteurs, qui ont droit à élire des commissaires.

Cependant ces commissaires sont tenus à l’écart de la direction syndicale et admis uniquement en tant qu’organe consultatif et chargé de certaines tâches syndicales dans les ateliers en attendant que les syndicats prennent la direction des entreprises. Cette thèse est également opposée à l’esprit des conseils en tant qu’elle les soumet à des organismes auxquels - tout en ayant aujourd’hui quelques points de contact - ils ne peuvent en aucun cas être soumis, puisqu’ils tirent exclusivement de l’unanimité des producteurs leur raison d’être, ce qui est profondément différent de ce qui anime les syndicats.

L’accusation de vouloir tuer les syndicats nous a été injustement faite en plusieurs occasions. Nous admettons que l’action des syndicats est en partie absorbée par le conseil, mais nous avons la conviction que ce dernier exerce une influence féconde sur le syndicat, puisqu’il le rapproche des vibrations de la masse, en le mettant en mesure d’interpréter de près les besoins.

Nous reconnaissons donc implicitement que les syndicats ont encore aujourd’hui plusieurs raisons d’exister, d’exercer des fonctions encore nécessaires. Nous leur refusons cependant la possibilité d’aller plus loin - pas de façon absolue naturellement - que la défense des intérêts des ouvriers comme salariés et de créer - comme le conseil le fait avec une relative facilité - une prise de conscience claire de l’expropriation communiste.

Nous reconnaissons cependant que le conseil a aujourd’hui une base commune avec les syndicats. Ces derniers, en tant qu’organes de protection des intérêts ouvriers comme salariat, s’engagent à observer des pactes et des accords pris au nom de la collectivité, pour plusieurs usines. Le pouvoir des syndicats s’étend donc sur de vastes groupements d’usines et, surtout aujourd’hui où la tendance à créer de grands syndicats d’industries, va jusqu’aux catégories les plus récalcitrantes pénètre dans l’usine en tant que contrôle de l’application et du respect des pactes de travail des conseils, composés presque toujours des mêmes adhérents que l’organisation syndicale.

Sur ce terrain le conseil est obligé en fait d’aider le syndicat (dire qu’il ne le fera pas officiellement est un sophisme), sauf dans le cas où cette fonction deviendrait un objectif, ce qui comme nous l’avons vu, dénaturerait le conseil. Trop souvent cette fonction que les conseils acceptent à contrecœur, leur a donné l’aspect de suite des vieilles commissions internes. Ainsi, on s’est basé sur le fait que dans certaines localités la commission interne exerçait de grandes fonctions dont certaines étaient fusionnée avec les syndicats d’industrie, pour dire que sa structure est identique au... conseil d’usine.

La comparaison n’est valable que superficiellement, mais si nous voulons au contraire approfondir nous trouverons une nette différence, pour les raisons déjà exposées, et non seulement à cause de notre façon de voir les conseils, mais aussi à cause de celle des communistes autoritaires.

Aujourd’hui les différentes thèses tendent à se diviser entre deux conceptions fondamentales : le conseil en tant qu’organisme anti-étatique et le conseil en tant qu’organisme de pouvoir.

Au niveau pratique les partisans de celles-ci appliquent généralement leurs idées fondamentales.

Dans les rapports entre les conseils et les syndicats les éléments socialistes, des centristes aux communistes, se sont mis d’accord en ligne générale sur une plateforme (congrès de la bourse de Turin, motion Tasca), qui tout en voulant laisser aux conseils la possibilité d’un développement, garantit le syndicat contre l’influence des éléments non adhérents, par la création de conseils généraux formés par les comités exécutifs des conseils d’usine des ateliers où les organisés regroupent 75% des ouvriers, et de commissions spéciales nommées par les seuls organisés s’ils sont moins de 75%. L’intention du professeur Tasca est nous le croyons, ainsi que ceux qui ont accepté sa motion (car je suppose qu’elle servira de base pour les discussions ultérieures au congrès socialiste) de suivre les conceptions élaborées à ce sujet par la Troisième Internationale (thèse Zinoviev), qui serait d’après Tasca la voie intermédiaire entre la thèse anarchiste et celle réformiste.

Pour notre part, ayant eu la chance de nous trouver présents à ce congrès et de participer aux discussions, nous avons présenté une motion à ce sujet, conformément à nos conceptions et qui a déjà été approuvée par le congrès anarchiste du Piémont. Et nous vous la soumettons.

Nous n’avons pas la présomption de croire que le problème est résolu. Nous vous avons seulement soumis le matériel à notre disposition à ce sujet et qui est le fruit de la dure expérience des premiers conseils en Italie, de leur naissance à aujourd’hui. Nous vous avons aussi exposé synthétiquement et objectivement quelques-unes des thèses principales.

Pour conclure, nous jugeons souhaitable de la part des anarchistes communistes de favoriser la création et le développement de ces instruments de lutte et de conquête sans en faire toutefois l’unique terrain d’action et de propagande, et comme par le passé sans nous enfermer dans le seul plan syndical, tout en continuant à développer notre plus grande activité sur le terrain politique.

Ainsi, sans nous faire des illusions excessives sur les vertus des conseils d’usine qui ne sont nullement miraculeuses, nous vous invitons à impreigner d’esprit anarchiste ces nouveaux organismes très utiles à la révolution et, si nous savons nous les rendre proches, au communisme anti-autoritaire [1].





[1Nous avons en partie utilisé la traduction publiée dans Noir et Rouge Autogestion, État et Révolution, Paris, Cercle, 1972.