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Révolte à Saint-Domingue (22 août 1791).

Idées générales sur les moyens de rétablir l’ordre dans les colonies de Saint-Domingue, de ranimer l’agriculture et raviver le commerce

Par Fournier L’Américain

Domaine public

Les intrigues des ennemis de la Révolution, parmi lesquels on doit compter les grands propriétaires, sont la première source des malheurs de la colonie de Saint-Domingue. Tout le monde sait combien la correspondance du club Massiac [1] à Paris avec le gouvernement anglais, et les liaisons intimes des membres de ce club avec les partisans de la monarchie, ont accéléré la perte de nos colonies. Il est notoire que la révolte des nègres a été le résultat de l’opposition opiniâtre des colons aux dispositions philanthropiques des trois premières assemblées législatives. Le décret qui rappelle les nègres à la liberté [2], et qui devait réparer en un instant les crimes de plusieurs siècles en rendant à I’humanité ces droits usurpés, et à l’État des citoyens, au lieu d’avoir eu tout le succès que tous les gens de bien en attendaient, n’a été pour les hommes dévorés d’ambition et avides de cruauté qu’un motif de se mettre en état de rébellion ouverte envers la puissance légitime.

Il n’entre pas dans le plan de cet ouvrage de faire l’histoire des colonies, l’on a seulement envie d’indiquer les moyens de rendre à celle de Saint-Domingue non seulement son premier degré de prospérité. mais encore de présenter des vues solides autant que faciles pour l’élever en peu d’années au dernier période (sic) de richesse territoriale.

Sans doute un citoyen qui a géré pendant plus de vingt ans des habitations considérables, qui pendant ce laps de temps n’a cessé de se livrer aux opérations de l’agriculture et du commerce, qui a parcouru tous les points de l’île tant française qu’espagnole, peut, sans trop oser, offrir au gouvernement le fruit de ses travaux et de ses observations, heureux s’il a le bonheur de réussir à se faire entendre, si le génie de la cupidité, si l’esprit de parti n’étouffent pas sa voix auprès du Directoire.

Pour rétablir l’île de Saint-Domingue, trois choses sont essentiellement nécessaires.

1er. Chasser les Anglais des lieux que la trahison et la perfidie leur ont livrés et ramener (dans le) giron de la République les habitants de la colonie que la perfidie des flibustiers Massiac et leurs confédérés en ont détachés.

2e. Ramener les noirs par des procédés justes et bien combinés à l’amour ou à la nécessité du travail.

3e. Donner à l’agriculture et au commerce l’état nécessaire pour rendre cette colonie utile à la mère patrie et ramener au degré d’opulence et de prospérité dont elle est susceptible.

Chasser les Anglais

La chose qui paraît en ce moment la plus difficile à exécuter est d’expulser l’ennemi du territoire de Saint-Domingue. Cependant cette difficulté consiste plus à aborder l’île qu’à combattre à terre. Mais des moyens sûrs sont trouvés pour s’emparer ou détruire l’escadre anglaise quelle forte qu’elle soit : cette opération fait plus d’obstacle au débarquement.

Six à huit mille hommes de troupes réglées suffiront pour obliger l’Anglais de mettre bas les armes ou pour [l’]exterminer jusqu’au dernier.

Bien entendu cette force débarquée, il faudrait joindre les hommes de toutes Couleurs qui sont restés fidèles à la République, et il serait facile de réunir encore une grande partie des noirs par des moyens que l’on regarde comme certains. Ce serait la promesse de leur abandonner pendant leur vie la jouissance d’une portion déterminée de terrain, suffisante pour [les] occuper et [les] faire vivre dans une honnête aisance.

Ramener les noirs au travail

Le moyen infaillible de ramener les noirs au travail est facile.

II faudra diviser les terres de manière que chaque partie soit abandonnée à une quantité de nègres proportionnée à son étendue, ou autrement donné à un certain nombre de nègres réunis volontairement, et par le sentiment de l’affection ou de l’amitié, une étendue déterminée de terrain.

A la charge pour eux de cultiver ces terrains en commun, moitié des produits appartiendraient aux cultivateurs, un quart aux propriétaires fonciers et l’autre quart serait perçu au profit de l’État.

Loin de nous cette idée fausse que le nègre préfère la patate au pain et à la bonne chère, une expérience longue et constante a prouvé évidement que l’Africain est aussi avide de jouissance que l’Européen. Ceux qui jusqu’à présent ont mis en avant cette assertion ont pris pour base de leur raisonnement la conduite et les goûts du nègre esclave ; et soit défaut de jugement, soit mauvaise foi, ils n’ont pas voulu dire ce qui est prouvé par l’expérience, que les nègres qui ont passé en France et dans les autres parties de l’Europe n’ont pas tardé à saisir tous les goûts des nations avec lesquelles ils ont vécu ; et que lorsque quelques-uns d’entre eux sont retournés dans la colonie ils y ont conservé les nouveaux goûts qu’ils y avaient adoptés.

II n’est donc pas difficile de convaincre tous les hommes de bonne foi et tant soit peu instruits, que l’espèce de dédain que l’on a vu les nègres esclaves en manifester pour les commodités de la vie avait sa source dans l’état de misère et de gêne où on [les] tenait et non dans [leurs] dispositions naturelles.

On pourrait peut-être objecter contre le moyen de faire travailler les nègres en commun qu’il serait difficile de leur faire adopter cette mesure.

On répondra à cette objection deux choses. Le nègre supposé enclin à la paresse, comme beaucoup de gens le prétendent, a cependant des besoins naturels qu’il ne peut se dispenser de satisfaire ; et pour cela il faudrait qu’il cultive la terre en raison ses besoins ; et en admettant ce qui a été dit plus haut que le nègre est susceptible de désirer et de goûter les jouissances que procure l’aisance, il ne faudrait pour le déterminer et le forcer même de travailler que lui présenter les moyens de jouir. Il en aura bientôt contracté l’habitude, et ce qu’il regardait hier comme insipide ou inutile, l’usage lui en fera demain un besoin ; ce sentiment est commun aux hommes de toutes les couleurs qui ont vécu en société.

Si le nègre refusait de travailler en communauté, on lui assignerait une portion de terrain proportionnée à sa force et à sa bonne volonté, et certes ce que l’on considérerait sous ce point de vue comme obstacle ou inconvénient serait au contraire le signe le plus certain, le gage le plus assuré, de la prochaine prospérité de la colonie ; cela prouverait que déjà l’intérêt personnel a fait des progrès dans l’homme de couleur, et l’on verrait jour en jour l’émulation se développer et les progrès de l’agriculture se multiplier.

La plus grande difficulté qui puisse en ce moment se présenter à l’esprit, pour mettre en usage le moyen que l’on vient de proposer, semble être de pactiser avec les nègres pour le leur faire adopter. Cette difficulté n’en serait vraiment une que dans le cas où les nègres seraient en révolte ouverte contre le gouvernement, ce qui n’est pas ; conséquemment, rien n’empêche donc que le gouvernement mette ce proposé en usage. Mais pour le faire réussir promptement, il est essentiel qu’ils employent des hommes qui ont vécu longtemps avec les nègres et qui ont eu l’art de se les attacher par une conduite humaine et juste. II manquerait son but s’il se servait de gens qui se donnaient le barbare plaisir de faire déchirer à coups de fouet le corps de ces infortunés, qu’ils tenaient enchaînés ; le ressentiment et la vengeance sont, n’en doutons pas, les deux sentiments qui animent encore ceux qui ont été traités ainsi, et disons-le franchement ces sortes de plaies se cicatrisent rarement. II est bien difficile d’aimer ses bourreaux.

On en a dit assez pour convaincre qu’il est facile de déterminer le nègre à recourir au travail, et l’on croit pouvoir assurer que l’appât du gain et des jouissances suffit à cette espèce d’hommes (sic) pour le ramener à l’ordre. une bonne législation de police achèvera ce que l’économie politique aura commencé.

Quant aux détails qui devront accompagner le moyen présenté, ils doivent faire la matière d’un ouvrage séparé.

Raviver l’agriculture et le commerce

Le territoire de Saint-Domingue une fois purgé des Anglais par le procédé qui vient d’être indiqué, les agents du gouvernement doivent s’occuper sans relâche du soin de fournir aux nègres les outils, instruments, machines, etc., nécessaires à la culture et à la conservation des fruits en matière. Pour cela, il faudra transporter du Continent des ouvriers dans la crainte de n’en pas trouver en arrivant. ou de n’en pas trouver assez. II faudra construire des moulins à sucre, établir des fonderies pour les chaudières. etc. Avec ces mesures [pour] des hommes qui ont les qualités que nous avons indiquées, les colons même les plus acharnés à détacher nos colonies de la République trouveront par le régime proposé un produit net de leur propriété qui surpassera avant peu d’années celui qu’ils en retiraient durant l’esclavage des nègres.

 





[1Le club Massiac était un lobby esclavagiste. Il a réuni à Paris, de 1789 à 1794, les grands propriétaires des colonies et de riches négociants. Il tenta de détacher les colonies de la métropole.

[2Il s’agit sans doute du décret du 16 Pluviôse an II (4 février 1794) qui abolit l’esclavage.